Campus Baby : USA Today Bestseller (&H) (French Edition)

Chapitre 6

6

 

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Gabby

C’est une très mauvaise idée.

— Sienna, on ne fait carrément pas la même taille.

J’indique ma poitrine et mon postérieur. C’est assez clair, non ?

— Je sais. Je suis tellement jalouse de ton corps de déesse.

En toute honnêteté, je n’irais pas jusqu’à dire que j’ai un « corps de déesse ». Ou alors de déesse qui raffole des tacos supplément guacamole. Même s’il m’arrive de sauter des repas, pas moyen de perdre un peu de poids.

Du jour au lendemain, Sienna a décidé de se charger de mon relooking – un coup de baguette magique et hop. D’accord, je ne suis jamais contre quelques astuces en maquillage, mais en matière de conseils vestimentaires, ça va un peu trop loin.

Tout a commencé au moment de mon premier rendez-vous avec Jason. Bilan de la soirée ? Du mascara hors de prix gâché et une jolie robe qui n’a servi à rien. Il s’est contenté de m’emmener dans un bar où il a pu discuter football avec ses potes. Oh ! j’ai bien aimé danser avec lui, mais ce qui l’intéressait, c’était surtout de refaire le match en long et en large. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me paie un resto chic, mais passer toute une soirée à éviter de me faire asperger de bière ? Pas vraiment ce que j’appelle m’amuser.

Évidemment, nous sommes allés dans le bar où traînait toute l’équipe de football. Évidemment, Rider était présent. Une éternité que je n’étais pas allée à un date, et tout ça pour quoi ? Me retrouver à deux pas de la dernière personne que j’avais envie de croiser. Tu m’étonnes que j’étais à cran.

Miranda donnait l’impression qu’elle voulait lui faire sa fête, là, sur la table. Ça aurait été marrant si je n’avais pas été blessée de le voir avec une autre fille.

Rider et moi, ça n’arrivera jamais. Il serait temps que mon cœur enregistre l’information.

Tout en passant la main sur la soie rose pastel, je laisse échapper un soupir. Ce déguisement serait ravissant… s’il y avait un peu plus de tissu.

— Je n’ai pas de soutif qui irait avec ça.

— Pas besoin d’un soutif. Ça sera très bien sans.

Avec toutes ces lanières croisées, difficile de vérifier, mais le temps presse. Si je veux une autre tenue, j’ai une demi-heure pour la trouver avant que Jason vienne me chercher pour notre deuxième date.

Pff.

Sienna lève un doigt.

— Comme dirait Hérodote, « si une femme s’efforçait de toujours garder son sérieux, sans jamais s’autoriser un tant soit peu de distraction ou de détente, elle sombrerait dans la folie ou perdrait ses repères en un rien de temps ». J’adapte un peu, mais c’est l’idée.

La tête penchée sur le côté, je réplique :

— Tu es inscrite en lettres classiques, maintenant ?

— Non, je m’intéresse à plein de trucs, répond-elle en évacuant le sujet d’un geste. Mais sérieusement, tu n’as pas besoin de te distraire un peu ?

Ai-je envie de sortir et de me détendre ? Bien sûr. Ai-je envie que ce soit avec Jason ? Bonne question. J’attends toujours d’avoir des étoiles dans les yeux en sa présence, mais jusqu’ici, je suis surtout agacée de sortir avec quelqu’un que je connais à peine.

— Et si on m’arrête pour attentat à la pudeur ? Je risque d’éborgner quelqu’un avec mes tétons s’il fait froid ce soir.

— Mon ancienne coloc mettait des pansements dessus, me répond Sienna. Ni vu, ni connu, hé hé !

Un bras passé autour de mon cou, elle ajoute :

— Tu n’as pas cessé de bosser comme une tarée depuis que j’habite ici. Je ne te vois presque jamais. Tu as bien le droit de te lâcher quelques heures, non ?

Pff, pile ce que j’ai envie d’entendre. Où est Ramona ? J’ai besoin qu’on me fasse redescendre sur terre. Et d’ordinaire, elle s’en charge à la perfection. Avec elle, on est sûr d’avoir le moral dans les chaussettes, c’est son kif. Sienna est un vrai petit rayon de soleil, en comparaison. Et elle a l’air convaincue que je vais passer une bonne soirée.

— Oh ! et puis merde. On ne vit qu’une fois, non ?

— Mais oui, exactement !

Elle esquisse une drôle de chorégraphie qui agite les feuilles de vigne disposées à des endroits stratégiques sur son costume de Poison Ivy.

Autant le dire tout net : les premiers temps, ça m’énervait de la voir baver après les footballeurs – ce qui est totalement hypocrite de ma part, je le reconnais. Mais très vite, elle a vaincu mes réticences, et on est devenues amies. Des amies, je n’en avais que deux, en gros – et ça me convenait très bien. Mais elle est tellement adorable ! Elle a toujours des petites attentions envers moi, sans raison apparente. Il y aurait de quoi se méfier. Seulement, quelque chose me dit que Sienna est sincèrement une fille bien qui aime faire plaisir aux gens… pour le plaisir de le faire. Incroyable, non ?

Alors qu’elle me sangle dans mon costume, je commence à avoir de sérieux doutes.

— Dis donc, euh… Je suis censée être déguisée en Marie-Antoinette, non ? Pas en catin parisienne ?

— Arrête, tu es splendide ! Tu pourrais participer à des défilés de lingerie.

— Ah oui, ce qu’on est censé porter sous les vêtements et pas à leur place ?

J’essaie de baisser ma jupe, mais elle est tellement minuscule…

— Pour info, je sens un courant d’air sur mes fesses.

Au même moment, on sonne à la porte. Mon cœur s’emballe… et ce n’est pas une bonne nouvelle.

— Attends !

J’agite la main pour la retenir.

— Et si je me déguisais en maîtresse d’école ? Un col roulé, une jupe crayon et le tour est joué.

Sienna secoue la tête et sort de la salle de bains, sûrement pour foncer ouvrir.

— Ce n’est pas un costume si c’est la tenue que tu mets pour aller bosser !

J’observe l’inconnue dans le miroir. Je ne me ressemble même pas, c’est assez impressionnant. Voilà la réponse à mes doutes, j’imagine. Si personne ne me reconnaît ce soir, où est le mal ?

Si on demandait aux gens en quoi je suis déguisée, la plupart d’entre eux diraient… en catin parisienne, c’est sûr et certain.

 

J’ignore les mecs qui me sifflent pendant que je fais le plein d’essence. Jason est allé payer.

Ça caille salement, et cette piteuse excuse pour mettre un châle ne m’aide pas à avoir plus chaud. Nous sommes en train d’enchaîner les fêtes d’Halloween où je ne connais personne. Jason passe une super soirée, cela dit. C’est déjà ça. Mes pieds me font un mal de chien, je ne sens plus le bout de mes seins et j’ai une de ces migraines, l’horreur !

Soudain, des voix résonnent derrière moi.

— Oh ! putain…

— Mec, pourquoi tu t’arrêtes ?

En faisant volte-face, je tombe nez à nez avec cinq zombies footballeurs. Qui se trouvent être des membres de notre équipe locale.

Tu vois, Sienna ? J’aurais tout à fait pu me déguiser en maîtresse d’école, ce soir !

Je jette un œil au type légèrement en retrait. Cette mine renfrognée ne m’est pas inconnue…

— Ben ?

Il m’adresse un petit mouvement de menton censé vouloir dire bonjour.

Ça me soûle tellement de constater que mon frère est devenu un connard hargneux. Nos parents seraient déçus de le voir se comporter comme un sauvage.

— Ça va, Gabs ?

Mon cœur s’arrête de battre au son de cette voix.

Rider Kingston. Bien évidemment…

Pour la deuxième fois, je croise ce type pendant un date.

Mon attention se concentre immédiatement sur ces yeux gris rehaussés de longs cils noirs – c’est criminel d’avoir un regard pareil ! Même maquillé en zombie, il reste à tomber.

J’aurais envie de coller mon poing dans sa belle gueule.

Avant que je puisse dire quoi que ce soit, un bataillon de meufs vient les entourer. Ces mecs ne se déplacent jamais seuls, on dirait la famille Kardashian…

L’une des filles – que je n’ai encore jamais vue – se pend au cou de Rider et glousse tout contre son oreille.

S’il s’agit d’une blague que l’univers a décidé de me faire, ce n’est pas drôle.

L’un des autres zombies footballeurs toussote et lance :

— Dis, Ben, vu que personne ne savait que Gabby est ta frangine, on a le droit de tenter notre chance non ? Hé, ne me cogne pas, t’es ouf !

J’ignore qui lui a envoyé un pain, car les boucles de ma perruque Marie-Antoinette m’empêchent de voir, mais le temps que je les écarte de mon visage, Jason est de retour. Il met son bras libre autour de mes épaules – l’autre tient un plateau de nachos achetés à la station-service.

— Hé, les gars, vous avez fait un gros match, aujourd’hui !

Je suis crispée au possible, mais mon peu d’enthousiasme lui échappe, et il continue de faire de la lèche aux dieux du stade.

— Cette passe de près de quarante mètres jusque dans la zone d’en-but en fin de match ? Trop bien joué, Kingston, je n’en reviens toujours pas.

— Merci, mec.

Je lâche un profond soupir.

C’est vrai que Rider a été impérial – car, oui, j’ai regardé un bout du match, impossible de prétendre le contraire. Mais je n’ai pas l’intention de baver d’admiration devant lui. Déjà qu’il a la grosse tête…

— Je vous laisse discuter, les mecs. Désolée, mais je me gèle.

Sur ces mots, je me glisse dans la voiture en essayant de ne pas montrer mon postérieur à l’équipe de football.

Dix bonnes minutes plus tard, Jason me rejoint.

— On a de la chance, la soirée suivante est juste en face de chez toi.

Jason n’a que trente-trois ans, mais ça devrait faire de lui un adulte à tous les niveaux, non ? Et il fait la fête avec des gamins qui sont encore à la fac ?

— Je vais passer mon tour. Avec la migraine que j’ai…

C’est la stricte vérité, en plus.

— Et il faut que je me lève aux aurores.

Rendez-vous à 6 heures au café pour préparer une montagne d’empanadas.

— Oh ! ma belle, c’est trop dommage.

Quelque chose dans le ton de sa voix me met à l’aise. Et puis sa façon de m’appeler « ma belle »… Maintenant qu’il compte me raccompagner jusque chez moi, je m’interroge. Va-t-il essayer de m’embrasser ce soir ? Il ne l’a pas fait la dernière fois, une chance.

Et puis en principe je devrais avoir envie d’embrasser un type qui me plaît, non ?

Problème : ce n’est pas le cas. Ça en dit long, pas vrai ?

À une certaine époque, je ne vivais que pour avoir la possibilité d’embrasser Rider. Je sais, c’est navrant.

Heureusement, Jason ne pense qu’à passer la soirée avec l’équipe de football. C’est à peine s’il daigne m’adresser un regard lorsque nous nous arrêtons devant chez moi et que je lui dis que ce n’est pas la peine de me raccompagner jusqu’à la porte. De toute façon, il doit trouver de la place : il y a des dizaines de voitures dans ma rue et un flot de personnes qui convergent vers la coloc des crétins finis.

Il est tôt, tout juste 23 heures. Rien de surprenant à ce que la maison soit vide, donc. Ramona s’absente souvent, en ce moment, et Sienna est allée rejoindre des potes à elle.

Soudain, la fatigue me tombe dessus, sans doute parce que j’ai passé les dernières heures à me cailler. Je ne prends pas la peine d’enlever mon costume. Mon peignoir blanc douillet, deux Advil et hop, moins d’une minute plus tard, je suis au lit, prête à laisser cette journée derrière moi.

Sauf que la musique n’arrête pas de beugler sur le trottoir d’en face, j’ai même l’impression que le volume augmente quand je ferme les yeux. Ma chambre donne pile sur la maison, hélas, et j’entends absolument tout.

Une heure s’écoule.

Puis deux.

Puis trois.

Les fêtards traversent mon carré de pelouse, vomissent dans les haies, se soulagent en pleine rue. Je le sais parce qu’il y a toujours un mec bourré pour commenter tout haut ce que font ses potes. Du genre : « Mec, pisse pas sur la borne à incendie, sérieux ! », généralement suivi d’un rot sonore ou d’un : « Évite de vomir par le nez la prochaine fois, ça fera moins mal. »

Ma tête est à deux doigts d’exploser, j’ai envie de me rouler en boule et de pleurer.

À 4 heures du mat, je pète un câble. Cette fois, y en a marre !

Je glisse les pieds dans mes pantoufles, mon peignoir serré contre moi, et une fois dehors je traverse la rue.

Je frappe bruyamment à la porte qui finit par s’ouvrir. Une demi-douzaine de meufs à moitié à poil passent devant moi en se frottant à des sportifs musclés. Aucune envie de savoir à quoi ils jouent…

Mes yeux se posent sur la sono. Et comme c’est mon inconscient qui a pris les manettes, je fonce droit dessus et je débranche tout, tchak.

Ce silence soudain fait sursauter tout le monde, et je croise le regard mon frère qui a l’air horrifié de me voir… et je comprends pourquoi. Vite, il faut que je tourne la tête. Sans quoi, je vais vomir. Car la fille agenouillée devant lui n’est certainement pas en train de réciter une prière.

Consulter un psy un de ces quatre ne sera vraiment pas du luxe.

Je m’éclaircis la gorge pour lancer à l’assistance :

— Il y a des gens qui bossent demain, bande d’abrutis. Ça vous ennuierait de faire moins de bruit ? Arrêtez de terroriser le quartier. Le monde ne tourne pas autour de vos gueules et de votre sport à la con !

Ma voix part dans les aigus. Pas moyen de m’en empêcher. Je tombe presque de sommeil et j’ai tellement la dalle que j’ai la nausée. Mes paupières se ferment toutes seules.

J’ai presque le vertige.

Ça me rappelle…

Ça me rappelle la fois où je suis tombée dans les pommes.

Et merde, c’est reparti pour un tour ?

Je ne sais même pas à quand remonte mon dernier repas. Jason et moi étions censés dîner mais il s’est rabattu sur ces nachos spongieux de la station-service, j’ai préféré faire l’impasse.

Je cligne des yeux. Plusieurs fois.

Tout devient flou, comme emballé dans du film plastique.

— Gabby, ce n’est pas ce que tu crois…

Ah, tiens, Jason est là, à moitié désapé. Rien à secouer.

Sans me soucier de lui, je titube jusqu’à ce que je pense être la porte d’entrée, je me plaque contre le battant et je ferme les yeux.

J’aimerais dire à Jason de me foutre la paix mais je risque de m’écrouler par terre si je lâche prise.

Soudain, j’entends un bruit strident.

On dirait un bébé qui pleure.

C’est confirmé, je suis en train de perdre la tête.

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