Campus Baby : USA Today Bestseller (&H) (French Edition)

Chapitre 12

12

 

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Gabby

Techniquement, j’ai validé mes UE de lettres modernes, mais pourquoi se priver d’un cours de littérature anglaise en supplément ? En plus, ça m’évite de m’inquiéter pour Poppy.

Les résultats du test de paternité sont censés arriver aujourd’hui ou demain. Je regarde le site web du labo toutes les cinq secondes.

Je sais que c’est complètement idiot de craquer pour ce bébé, mais c’est plus fort que moi. Elle n’a pas demandé à se retrouver dans cette situation, la pauvre.

J’ai peur de trop m’attacher.

Si cette enfant n’est pas celle de mon frère, je parie qu’il va inviter tout le quartier à faire la fête. Voilà ce que je me dis, le cœur lourd.

On aurait pu croire que vivre un truc aussi fou nous rapprocherait mais, non, Ben est toujours aussi distant, c’est à peine s’il se soucie de croiser mon regard. J’aimerais le choper par son T-shirt de créateur à la con et le secouer jusqu’à ce qu’il m’avoue ce qui cloche.

Un dernier coup d’œil au site et je range mon téléphone dans mon sac à dos. Aussitôt, mes pensées me ramènent vers Rider. Oh non, encore ? J’ai souvent songé à lui récemment, et ça m’agace de l’admettre.

Je refuse de me remémorer ses excuses et de me laisser troubler par ses regards appuyés.

Non. Ça, surtout pas.

À cause de ces grands yeux gris, je me suis déjà retrouvée une fois dans le pétrin, pas question de me faire avoir encore.

Seulement… il avait l’air sincère.

Non, Gabby. Ne craque pas.

Calé contre le rebord de la fenêtre, notre prof lit tout haut des extraits de Avec vue sur l’Arno, d’Edward Morgan Forster, l’un de mes romans favoris. La première fois que j’ai regardé le film qui en a été tiré, j’étais trop petite pour en saisir toutes les nuances, mais j’ai compris qu’au cœur de l’intrigue il y avait une magnifique histoire d’amour.

Tandis que je mâchonne une barre de céréales, Bree me donne un coup de coude et me souffle :

— J’ai regardé le film ce week-end. Tu savais qu’il y a une scène de nu où on voit tout ?

— Dans ma famille d’accueil, on me couvrait les yeux quand arrivait ce moment-là. J’ai dû patienter une dizaine d’années avant de voir enfin les passages olé olé.

Les épaules de Bree sont secouées par les rires, ça me donne le sourire.

Notre amitié inattendue est une merveilleuse surprise. Avant que nous nous retrouvions à soutenir nos chers footballeurs, je l’avais aidée à rédiger sa dissert une fois, mais maintenant que je suis souvent chez son mec, Tank, j’ai l’impression d’avoir une nouvelle amie super sympa.

Ça ne me ferait pas de mal d’avoir des potes. Ce n’est pas toujours évident pour moi de rencontrer d’autres personnes. J’ai passé l’essentiel de mes années de lycée à faire du baby-sitting pour ma tante et à jouer à l’intello solitaire. La seule fois où j’ai tenté d’aller vers les gens et de sortir de ma coquille, c’était avec Rider. Résultat : quand il m’a larguée, je me suis encore plus renfermée sur moi-même.

Pendant ma deuxième année, à l’époque où j’ai quitté le campus pour emménager avec Ramona, j’ai commencé à sortir avec Sean, qui était encore plus casanier que moi. Après cet épisode, j’ai préféré rester en tête à tête avec moi-même plutôt qu’essayer de nouer des liens avec des gens susceptibles de disparaître du jour au lendemain.

Mon attention se concentre à nouveau sur mon prof, toujours en pleine lecture.

— « Si jamais Miss Honeychurch s’avisait de vivre comme elle joue, ce serait fort intéressant à la fois pour elle et pour nous. »

Cette phrase résonne en moi d’une manière inédite. Et pourtant, j’ai lu ce livre un paquet de fois.

Lucy Honeychurch est une jeune Anglaise bien comme il faut qui refuse de céder aux avances de George Emerson, un anticonformiste qu’elle a rencontré lors d’un séjour en Italie. Elle préfère se fiancer avec un homme hautain et condescendant, Cecil Vyse. La phrase que mon prof vient de lire évoque le fait que Lucy joue du piano en y mettant tout son cœur, mais qu’elle mène une existence corsetée qui l’étouffe.

J’ai longtemps eu envie de rencontrer un George Emerson qui arriverait à me faire lâcher prise, à profiter de la vie et prendre des risques. Mais ce que ce bouquin oublie de préciser, c’est que prendre des risques et se mettre en danger n’apporte pas toujours les résultats escomptés.

Quand on prend des risques, on peut aussi être larguée comme une vieille chaussette. Par la star de l’équipe de football, par exemple.

Les bras croisés, je murmure à Bree :

— Cecil Vyse est vraiment si horrible que ça ?

— Dans le film, carrément !

Elle renifle bruyamment, et notre prof se tourne brusquement vers nous. Ce qui nous oblige à faire semblant d’être hypnotisées par cette lecture.

Il finit par replonger dans ses notes, et j’en profite pour chuchoter :

— On ne devrait pas juger Daniel Day Lewis sur sa prestation dans le rôle de Cecil, il est obligé d’avoir cet air hautain et constipé. Mais si tu prends La Chasse aux sorcières où il a joué dix ans plus tard, il est pas mal dans le genre papa sexy.

— Tu es une vraie intello !

Et encore, Bree n’a pas idée. J’ai rédigé toute une série de cours sur la pièce d’Arthur Miller dont s’inspire ce film, alors que je ne serai devant mes élèves qu’au printemps prochain !

Longtemps, passer pour l’intello de service me gênait. Maintenant, j’en tire une certaine fierté.

À la fin du cours, nous prenons la direction de la cour principale de la fac. Sienna est avec des copines à elle quand elle m’aperçoit.

— Gabby ! Oh ! là, là, on ne se croise jamais.

Elle fonce pour me serrer dans ses bras. Encore un peu et elle m’envoyait par terre.

Personne n’est jamais aussi heureux de me voir, j’ai basculé dans un univers parallèle ou quoi ?

Sienna dit au revoir à ses amies puis se tourne vers moi, l’air radieux.

— Et ton rendez-vous de samedi soir, alors ?

— C’était il y a presque une semaine, on ne s’est pas croisées depuis ?

— Eh non, dit-elle en ricanant. Il se pourrait que j’aie rencontré quelqu’un pendant le week-end.

— Et vous n’avez pas quitté sa chambre depuis ?

Je plaisante, mais je vois ses joues s’empourprer, et elle secoue vigoureusement la tête.

— C’est ouf, hein ? Il a fallu que je me lève en insistant pour qu’on aille en cours, mais sinon…

Elle laisse échapper un profond soupir.

— C’est le karma. J’ai envoyé tellement d’ondes positives que l’univers a fini par me récompenser.

J’ai l’impression qu’elle me parle dans une langue étrangère. Aucune idée de ce qu’elle raconte, mais ça me fait plaisir pour elle quand même.

— Génial. C’est un sportif ?

Elle adore les footballeurs. Ça, on l’a su d’entrée de jeu. Elle roule des yeux de manière théâtrale.

— Oui. J’hallucine tellement il est musclé.

Tout en riant, j’évite d’évoquer Jason et je présente Sienna à Bree. Du coin de l’œil, j’aperçois alors Zoe, entourée des pimbêches qui lui servent de copines. Elles sont toutes en train de m’observer, en murmurant des commentaires.

L’envie me prend de leur adresser un doigt d’honneur et de demander à Zoe ce que je lui ai fait, merde. C’est à cause d’elle que j’ai perdu mon job de tutrice, et elle continue de m’en vouloir ? Pendant un bref moment, je me crois revenue dans le passé, quand les petites stars du collège se moquaient de mes fringues de seconde main.

Le cerveau en ébullition, je m’apprête à partir avant d’être en retard à mon travail à l’Archer Academy quand Bree regarde soudain son portable.

— Rider dit qu’il a essayé de te joindre.

Ses yeux se posent sur moi, puis sur Sienna, puis à nouveau sur moi.

— Tu sais, pour ce fameux truc que vous devez faire.

D’un commun accord, nous avons décidé de rester discrets au sujet de Poppy, tant que ce sera possible. Ça me fait bizarre de ne pas mettre Sienna au courant, mais ce n’est pas à moi de partager ce secret.

Je sors mon portable et réponds :

— Il m’a écrit, c’est sûr ? Parce que je n’ai rien…

Depuis que les mecs m’ont envoyé leurs emplois du temps respectifs pour organiser le planning de baby-sitting, je n’ai pas échangé directement avec Rider.

Ça m’arrangerait beaucoup de continuer comme ça, surtout maintenant qu’ils cherchent les mères potentielles. En fin de compte, ils ont dressé une liste sur un tableau, mais je les ai obligés à utiliser des noms de code. Pas la peine qu’une fille innocente se retrouver mêlée à tout ça sans avoir rien fait.

Si cette situation merdique ne m’agaçait pas autant, tous ces pseudos m’arracheraient un rire. Entre Harley Couine, Elèchetra et Super Bombasse, j’ai comme l’impression que ces grands idiots fantasment sur les personnages de comics.

Je me suis arrangée pour partir avant qu’on en vienne à Rider. La dernière chose dont j’ai besoin en ce moment, c’est d’avoir la liste de toutes les filles qu’il s’est tapées.

Bree revient à la charge.

— Rider t’a envoyé plusieurs textos.

— Je n’ai rien reçu, je te dis. Tiens, regarde.

Je ne vais pas au bout de ma phrase, car… oups.

— Attends. J’ai oublié de débloquer son numéro.

Sienna écarquille les yeux.

— On parle bien de Rider Kingston, notre voisin super canon, la star de Charming avec son air trop BG ? Pourquoi tu as bloqué son numéro ?

Je déglutis difficilement.

— C’était il y a des années…

— C’est pour ça que tu lui as fait un doigt d’honneur le jour de mon emménagement ? Je croyais que c’était pour rigoler.

Elle bat lentement des paupières et ajoute :

— C’est pas vrai, vous avez couché ensemble ? À ce que j’ai entendu, il collectionne les meufs. Leur seul point commun, c’est qu’elles l’adorent. Et qu’elles ne peuvent pas se blairer.

Ça ne me laisse pas indifférente, hélas.

La question s’immisce insidieusement dans un coin de ma tête. Pourquoi Rider n’a pas franchi ce cap avec moi ? Ce mec se tape tout ce qui bouge, mais je n’étais pas son genre. Je l’ai soupçonné de ne pas avoir voulu de moi parce que j’étais encore vierge, mais il y avait peut-être autre chose…

— Nous ne sommes jamais allés jusque-là.

J’aimerais dire à Sienna que nous étions davantage – que nous étions amis, que nous avions eu un coup de cœur l’un pour l’autre, qu’il m’avait fait voir la vie sous un jour meilleur.

Mais à quoi bon ? Tout s’est terminé avant même d’avoir commencé.

Bree enroule le bras autour du mien.

— Gabby, ne crois pas aux ragots. Rider n’est pas du genre à coucher avec la terre entière.

Sienna et moi la regardons d’un air de dire : « Tu te fous de nous ou quoi ? »

— OK, ça a peut-être été le cas dans le passé, mais il a changé.

— Peu importe, je réponds en dégageant mon bras. Tu sais ce qu’il veut ? Je dois aller bosser, là.

— À mon avis, il est stressé par ce fameux truc.

Poppy, donc.

— Dis-lui de m’écrire. Je l’appellerai ce soir si c’est important.

Je m’en sortirai peut-être en me contentant d’un échange par mail.

Une fille, ça a le droit d’espérer.

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