Campus Baby : USA Today Bestseller (&H) (French Edition)

Chapitre 10

10

 

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Gabby

Les lèvres serrées, Rider nous suit, Bree et moi, dans les rayons du supermarché.

Heureusement, j’ai pu me débarrasser de mon costume d’Halloween entretemps. On respire quand même mieux en sweat et pantalon de yoga !

— Oh ! trop mim’s ! s’extasie Bree en désignant une grenouillère rose.

Je ne la connais pas très bien, mais son copain et elle ont l’air vraiment attachés l’un à l’autre.

— Vous comptez avoir une grande famille, Tank et toi ?

— Une famille super nombreuse, même. Genre, avec cinq gamins.

— Sympa. Flippant mais sympa.

En éclatant de rire, elle jette la tenue dans le caddie.

— Et toi ? Tu aimerais avoir une grande famille, un jour ?

Rider pourrait tout à fait m’entendre, mais pourquoi faudrait-il que je m’en soucie ? C’est lui qui estimait que nos projets de vie respectifs n’étaient pas les mêmes. Il avait raison, j’ai l’impression.

— En admettant que je me trouve un mec un tant soit peu intelligent, oui, je crois que j’aimerais avoir une grande famille.

— Je suis au courant de ce qui s’est passé avec ton ambulancier. Il s’est tapé une meuf dans ton dos pendant la fête. Tu veux que je lui verse une dose de laxatif dans son verre, si l’occasion se présente ?

J’ai presque envie de sourire.

— Non, mais c’est gentil de proposer. Ça ne marchait pas entre nous, de toute façon. Il est sympa et tout, mais ce n’est pas le bon. Je ne suis pas à ramasser à la petite cuillère, attention ! J’ai pensé que j’avais toutes les raisons de sortir avec lui vu que ça fait longtemps que…

— Que tu n’as pas fait crac-crac ?

On éclate de rire toutes les deux.

— Voilà, exactement. En plus, la dernière fois que j’ai eu un mec, c’était en deuxième année. Il était temps que je retente ma chance.

— Tu es en train me dire que tu n’es sorti avec personne depuis tout ce temps ? s’exclame-t-elle avec des yeux de la taille d’une soucoupe.

— Je suis exigeante, qu’est-ce que tu veux.

Ma nuque est brûlante, c’est le signe que Rider est juste derrière moi, là, maintenant, je le sens. Ce qui me donne envie de mettre les points sur les i.

— J’étais avec Sean, un type génial. Certains ont peur de sortir avec une fille encore vierge, ce qui était mon cas. Ils craignent qu’elle devienne trop collante ou trop en demande. Mais c’était fun, entre nous.

Ça m’avait soulagée de franchir ce cap. Les mecs ne savent pas comment gérer ça, et je commençais à complexer. Je croyais que je voulais découvrir le sexe avec quelqu’un dont j’aurais été amoureuse mais, aujourd’hui, je m’estime heureuse de ne pas m’être trop attachée à Sean. Il était sur le départ, de toute façon. Comme ça, personne n’a morflé.

— Et où est-il, maintenant ?

— À New York. Il a reçu une proposition d’emploi alors qu’il venait de décrocher son diplôme. On s’est quittés en bons termes.

J’attrape une couverture pour bébé et fais courir mon doigt sur la coccinelle brodée dans un coin.

— Mais pour en revenir à la question de la famille, si jamais je me trouve un mec, le bon, je veux dire, je préférerais avoir plusieurs enfants que pas d’enfant du tout. Personne n’est jamais à l’abri d’un coup dur et, au moins, mes gamins pourraient se serrer les coudes.

Enfin, mon frère n’a pas l’air de comprendre que nous sommes censés nous épauler. L’esprit d’équipe, ça devrait lui parler, pourtant.

Tout ce semestre m’a fait prendre conscience, douloureusement, de l’état de ma relation avec Ben. Lorsque chacun de nous habitait d’un côté du campus, je pouvais trouver des explications rationnelles à cette distance. Après tout, la mort de nos parents nous a empêchés de grandir ensemble. Mais maintenant qu’il vit en face je vois bien qu’il se fiche d’entretenir des liens avec moi.

Bree caresse mon bras. Je la rassure :

— Ça va, t’inquiète. D’ordinaire, j’essaie d’oublier tout ça, mais en voyant ce qui arrive à Poppy, j’ai eu besoin d’en parler, tu comprends ?

— Tu as très bien fait. Ces crétins te remercieront, un jour.

Derrière nous, Rider toussote de manière exagérée, et Bree esquisse un sourire moqueur.

— Oui, oui, tu m’as bien entendue.

En jetant un œil derrière moi, je l’aperçois qui pince les lèvres. Bree me donne un petit coup de coude.

— Comment as-tu fait pour avoir ce parcours universitaire de folie, avec tout ce que tu traversais ? La perte de tes parents, ton passage en famille d’accueil…

Avec un haussement d’épaules, je réponds :

— J’ai tout gardé pour moi, essentiellement. À l’école, j’étais en sécurité. Ce n’est pas un bouquin qui te collera une gifle en pleine tête ou un coup de pied dans les côtes.

La mine horrifiée de Bree me fait regretter ce que j’ai dit.

— Rassure-toi, j’ai survécu. Pour plein d’autres gosses, ça a été bien pire. Voilà pourquoi je suis vraiment heureuse qu’on protège Poppy.

Elle relâche son étreinte, et je souris. On m’a si rarement serrée dans les bras que j’en ai oublié à quel point ça pouvait faire du bien. Je la vois renifler et agiter la main.

— Ne fais pas attention, hein, je ne pleure pas…

Derrière elle, Rider garde le visage fermé, mais je me fiche de sa compassion. Je n’ai besoin de la compassion de personne.

Nous reprenons notre exploration des rayons. Autant changer de sujet avant que cette scène devienne encore plus gênante.

— À ton avis, ça se passe comment pour nos baby-sitters ?

— Ils sont sans doute en train de faire dans leurs frocs.

Tout à coup, Rider attrape une boîte au hasard. Bree ricane :

— Chef, on n’a pas vraiment besoin d’une tireuse à lait, mais si c’est ton kif d’essayer…

— Oh merde.

Le voir reposer la boîte en quatrième vitesse est vraiment à mourir de rire.

Mais lors du passage en caisse, Rider perd sa bonne humeur.

— Comment un enfant aussi minuscule peut-il coûter aussi cher ?

Brusquement, je me rappelle l’époque où ma mère était une jeune veuve qui galérait pour nous nourrir, mon frère et moi. Je serais presque tentée de m’attendrir. Mais on parle de Rider, le petit prince de Charming, à qui la vie finit toujours par sourire. Il n’a pas besoin de ma pitié.

Bree doit passer un coup de fil. Après avoir rangé nos courses dans la vieille jeep de Rider, je me retrouve seule avec ce mec. Trois ans que ce n’était pas arrivé.

C’est encore plus déstabilisant que prévu.

Assise à l’arrière, j’essaie d’avoir l’air absorbée par le spectacle des gens qui défilent sur le parking. Et surtout, j’essaie d’ignorer ce sentiment de déjà vu qui menace de me submerger.

L’odeur délicate de son eau de toilette me ramène presque à l’époque où nous explorions les routes du Hill Country et ses paysages fabuleux, les vitres ouvertes et les cheveux au vent.

Je me souviens parfaitement qu’un soir, il avait fini par m’embrasser. Et que j’avais commis l’erreur de croire que c’était sincère.

Tout à coup, Rider s’éclaircit la gorge.

— Gabs, on peut se parler une seconde ?

En règle générale, cette phrase n’annonce rien de bon. Il vaut mieux que je me blinde, la conversation risque d’être pénible.

— Je voulais juste m’excuser pour ce… malentendu entre nous, en première année.

Je reste muette de longues secondes, mais la colère que je sens gonfler en moi m’oblige à répondre.

— Tu appelles ça un malentendu, toi ? C’est marrant, je n’avais pas l’impression d’avoir compris de travers, mais si tu veux m’expliquer, vas-y, je t’en prie.

Pourquoi lui faciliter la tâche ?

J’ai toujours eu toutes les peines du monde à me faire des amis. Mais allez savoir pourquoi, Rider avait réussi à contourner mes barrières.

On m’avait chargée d’être sa tutrice en lettres modernes. Je me souviens de notre première rencontre à la bibliothèque et du sourire timide qu’il m’avait adressé. Il était gêné à l’idée de se faire aider. Attendrissant comme tout ! Et autant le dire franchement : lorsqu’il avait posé ses grands yeux gris sur moi, le sol s’était dérobé sous mes pieds.

Je suis du genre terre à terre, mais mon passage en famille d’accueil m’avait rendue cynique. Et finir chez ma tante n’avait pas amélioré mon regard sur la vie. Sauf que Rider était plein d’humour et de gentillesse. D’une beauté à couper le souffle, aussi. Résultat : j’ai succombé en un clin d’œil.

C’était avant qu’il devienne le chouchou de l’équipe de football. À une époque où il n’était que Rider, un mec originaire d’un trou paumé du Texas, comme moi.

Même s’il ne quittait jamais le banc de touche, j’allais à tous ses matchs. On terminait la journée autour d’une pizza, en refaisant le monde jusqu’au bout de la nuit. Il n’en parlait pas ouvertement mais je savais qu’il avait une famille compliquée. Son père était un connard, paraît-il. Et moi, j’avais envie de le prendre dans mes bras pour le consoler.

J’ai commencé à me dire que je comptais pour lui. Que notre relation avait quelque chose en plus.

Mais ça, c’était avant qu’il devienne titulaire…

Rider se passe la main dans les cheveux.

— Le truc, c’est que je devais me concentrer sur le football. Il y avait toute cette pression à supporter et…

— Et tu avais envie de te taper des bombasses entre deux matchs. Je comprends totalement. De mon côté, j’étais encore vierge, je n’étais pas capable de répondre à ton besoin de te lâcher. Tu vois ? Il n’y avait aucun malentendu.

— S’il te plaît, Gabby, ce n’est pas ce que tu crois.

Une fois, nous avons eu une conversation atroce. Il m’avait annoncé qu’il renonçait à nos séances de travail avant de marmonner que ses performances sportives passaient avant le reste. Qu’il ne pouvait pas vraiment s’investir en dehors du terrain.

Je croyais qu’il parlait de sa vie sociale. Mais non, il parlait de moi.

Tout en me mordant la lèvre, je repense à ce fameux week-end.

J’avais exceptionnellement bu quelques verres de trop et je m’étais confié sur mon passage par les services sociaux. Sur le fait que j’avais perdu mes parents et que j’avais été séparée de mon frère. Des choses que je ne disais à personne. Jamais.

Il m’avait embrassée. En me serrant entre ses grands bras si puissants. Pour la première fois depuis des années, je m’étais sentie en sécurité.

Et puis du jour au lendemain ce salaud m’avait laissée tomber.

Je croise son regard si troublant dans le rétroviseur. Des années après, rien n’a changé : ces yeux d’un gris si intense sont capables de me transpercer la poitrine. Du calme, respire à fond. Je ne dois pas oublier qu’il se fout totalement de moi. Je ne me ferai plus jamais avoir par son air sincère, terminé.

Ce n’est qu’une façade. Ça l’a toujours été.

J’ai sans doute tort d’avoir une liste longue comme le bras de reproches à lui faire alors que notre « relation » remonte à la nuit des temps, mais tant pis. Ça sort tout seul, sans que je puisse me retenir.

— Sans rire, ce n’est pas ce que je crois ? Dans ce cas, explique-moi pourquoi tu as brusquement arrêté de répondre à mes coups de fil ou à mes textos. Pourquoi tu as annulé nos séances de travail. Pourquoi tu m’ignorais quand tu me croisais.

Rider sait que j’ai bloqué son numéro, ce qui veut dire qu’il a fini par essayer de me contacter.

Je me suis jurée de ne plus jamais faire la bêtise de décrocher. Et après une période passée à manger des cochonneries en écoutant de la musique énervée, j’ai tiré un trait sur Rider Kingston et ses semblables. Mieux : j’ai pris la décision de ne plus me laisser embobiner par un sourire charmeur et un gros paquet de muscles.

Les abrutis dans le genre de Rider peuvent se brosser. En ce qui me concerne, je ne me prosternerai plus jamais devant eux.

Soudain, je voudrais retirer tout ce que je viens de dire. Car en trois ans, j’aurais largement eu le temps de tourner la page.

Rider s’éclaircit à nouveau la gorge.

— Désolé, j’ai été trop con. Là-dessus, aucun doute. Ce que j’essaie de dire, c’est que tout le problème vient de moi, et pas de toi.

Ah, la traditionnelle excuse du « C’est pas toi, c’est moi ». Sympa. Pile ce qu’une fille a envie d’entendre quand on l’a lâchée comme une vieille chaussette.

Je hausse les épaules. Il est grand temps que je me drape à nouveau dans mon indifférence.

— Si tu le dis, Rider.

Ma voix ne tremble pas mais je sue à grosses gouttes tellement j’ai chaud. Encore un peu et j’explose.

À mon avis, je ne trompe personne, mais je suis censée faire quoi ? Admettre qu’il m’a brisé le cœur ? Lui avouer que j’étais à ramasser à la petite cuillère ? Quand les poules du Texas auront des dents.

Un silence pesant s’installe, je suis à deux doigts de bondir hors de la jeep et de retrouver Bree pour qu’on se barre d’ici. Mais Rider se retourne et nous voilà face à face.

— Écoute, je n’ai aucune envie de remuer le passé. Je voulais simplement que tu saches que je suis désolé de t’avoir blessée. Ce n’était vraiment pas mon intention. Je… je ne pensais pas que c’était aussi sérieux.

Je suis trop en colère pour répondre. Il ne pensait pas que c’était aussi sérieux ? Encore une excuse nulle typique de tous ces mecs qui font de la merde et piétinent les sentiments d’une fille innocente !

J’aimerais tant me montrer indifférente et prétendre que je n’ai pas morflé. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir lu des dizaines d’articles de magazines féminins pour apprendre à être froide et détachée. Hélas, je ne maîtrise toujours pas cette technique.

Avant que je puisse l’envoyer sur les roses, Rider ajoute à mi-voix :

— Je voulais aussi te dire que je suis désolé pour tout ce qui t’est arrivé dans ton enfance. Tu as dû en baver.

La mâchoire serrée, j’essaie de refouler ces larmes que je sens monter.

— Pas la peine.

— Pas la peine de quoi ?

— D’être désolé pour moi. Je n’ai pas besoin de ta pitié.

La pitié, c’est ce qu’on m’offre depuis toujours. Tu as vu ? C’est la nouvelle. Elle vit en famille d’accueil. Non mais regarde comme elle s’habille. La pauvre chérie. Elle n’a que la peau sur les os, en plus. Je parie qu’ils ne lui donnent rien à manger. Ses parents ne sont plus de ce monde mais sa tante l’a enfin prise avec elle. Il fallait bien que quelqu’un se décide à le faire.

Les bras croisés sur la poitrine, j’observe le parking, soulagée que ces stupides larmes aient reflué.

Je ne raconte jamais mon passé d’enfant placée, car dès l’instant où je le fais, on me regarde de travers, comme si j’allais piquer l’argenterie.

Au fond de moi, je me suis toujours demandé si ce n’est pas pour ça que Rider m’a larguée sans jamais avoir les couilles de l’admettre.

Je déglutis difficilement. L’amertume qui m’habite me révulse. Pourquoi faut-il que cette page de mon histoire m’ait donné une vision aussi sombre de l’existence ?

Pas étonnant que j’évite de penser à cette époque. De me demander pourquoi j’ai atterri ici. Pourquoi je ne compte pas mes heures de boulot. La réponse est simple : pour ne plus jamais connaître la misère, pour ne plus jamais dépendre de quelqu’un. Je me débrouille très bien toute seule, merci.

La portière côté passager s’ouvre. C’est un tel soulagement de voir Bree, je me mettrais presque à chialer.

Tout le problème est là, justement. Me retrouver avec Rider fait remonter mes émotions à la surface. Mais pas question de finir en miettes. Une fois, ça m’a suffi.

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