Campus Baby : USA Today Bestseller (&H) (French Edition)
Chapitre 3
3
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Rider
Après avoir vidé mon sac de sport à l’emplacement qui m’est réservé, je prends une grande inspiration. L’odeur qui flotte dans le vestiaire est un mélange singulier de moisissure et d’hygiène masculine contestable. Je me lance dans une prière. Pourvu que j’arrive à emmener l’équipe jusqu’au bout, cette fois.
On n’est vraiment pas passés loin, l’année dernière.
Mais ça n’a pas suffi à remporter le championnat. Ni à être sélectionné d’emblée dans une équipe pro.
Je suis prêt à tout pour guider mes gars jusqu’au sommet. Aucun sacrifice n’est trop grand. Aucun effort n’est trop lourd. Aucune douleur n’est trop forte.
Je ne me suis pas cassé le cul pour finir deuxième.
Je ne suis sans doute pas le seul à penser à la victoire car il y a de l’électricité dans l’air. Ce n’était pas le cas les années précédentes.
— Moi, je suis là pour gagner les gars ! Et vous ?
Tandis que l’équipe fait retentir notre cri de guerre, Tank distribue des high five à tout le monde en esquissant des mouvements de danse dont aucun autre type de sa carrure ne serait capable.
— On va tout déchirer. Les anciens vont cracher le pognon pour qu’on monte en puissance. Et les Broncos auront enfin des vestiaires dignes de ce nom.
Les joueurs manifestent leur approbation en poussant un grand cri.
Mon regard se pose sur les murs tristounets et le logo défraîchi du Lone Star State College, au fond de la pièce. Buckee, le cheval cabré qui nous sert d’emblème, a connu des jours meilleurs, c’est clair.
Oui, le nom de notre fac ressemble au titre d’une chanson de country à deux balles, mais ce n’est pas le pire. Il y a encore quelques années, notre équipe de football n’était même pas cotée au niveau national. Les gens d’ici sont peut-être dingues de sport, mais ça n’a jamais rien changé à notre budget. Nos victoires nous permettent d’avoir des repas gratuits ou à moitié prix dans les restos du coin, et on nous tape dans le dos au supermarché, pourtant personne n’investit pour rénover notre vestiaire, comme ça se fait dans certaines facs prestigieuses du Texas.
Mais ce n’est pas le charme de la campagne qui m’a attiré ici.
Quand Sullivan, notre entraîneur, m’a regardé dans les yeux à l’époque du lycée, il n’a pas vu le gamin né du mauvais côté de la barrière et dont les résultats étaient à peine suffisants pour avoir le droit de faire partie de l’équipe. Il n’a pas vu mes jeans déchirés ou mes vieux T-shirts troués. Non, le coach a vu mon potentiel. Il a dit que si je me concentrais sur le jeu, il pourrait faire de moi l’un des meilleurs joueurs du championnat universitaire.
Je n’ai pas tergiversé longtemps. Évidemment que je voulais jouer pour lui !
Alors que ma première année ici venait de démarrer, notre quaterback s’est blessé, et son remplaçant a été suspendu. Sully aurait pu hésiter, mais non. Il a tout misé sur moi, une petite frappe dans mon genre. Franchement, je pourrais donner mes bijoux de famille pour ce mec.
Espérons qu’on n’en arrive jamais là, ça m’embêterait de devoir m’en séparer.
L’un des assistants du coach passe la tête dans le vestiaire et crie :
— En salle de réunion dans dix minutes, messieurs !
Allez, en piste.
Sûr de pouvoir conquérir le monde en me battant sur le terrain, j’ouvre mon casier pour y ranger mon portable, quand il se met à vibrer.
Tu n’aurais pas du fric de côté ? C’est chaud pour payer le loyer.
Le texto de mon père me fait perdre le sourire.
Et merde.
Je ferme les yeux.
Il m’avait juré que la somme que je lui ai déjà filée servirait à payer son proprio.
Putain de bordel de merde.
La mâchoire serrée, j’ai envie d’envoyer un grand coup de poing dans le mur. Mais j’ai besoin de mes mains, surtout si je dois marquer.
Chaque semestre, je reçois le versement de ma bourse d’étude en quatre fois. Et mon père en a déjà dépensé une partie, tout seul. Si je continue de lui filer de la thune, je vais manger quoi, le mois prochain ? Alors oui, en tant qu’athlète, j’ai le droit à un repas gratuit par jour, ce qui m’évitera de crever de faim. Mais je suis quand même obligé de jongler avec mon emploi du temps pour passer à la cafétéria avant la fermeture.
Ça recommence : je vais devoir jouer les funambules entre les dettes de mon père et mes maigres revenus pour qu’on ne finisse pas à la rue, lui et moi.
Il avait l’air d’aller mieux cet été quand j’étais à la maison. Il avait arrêté l’alcool assez longtemps pour se trouver du boulot. J’espérais de tout mon cœur qu’il se tiendrait tranquille pendant ma dernière année. Car tous ces efforts n’auront servi à rien si aucune équipe pro ne me sélectionne. Et je n’ai pas passé mes années de lycée et de fac à me démener pour tout rater si près du but. Alors là, hors de question.
Soudain, une immense fatigue m’envahit. Je n’ai même pas la force d’attacher mes lacets. À se demander comment je vais gérer les phases d’attaque…
Je m’affale sur une chaise de la salle de réunion en me frottant le visage.
Tank prend celle à côté de moi et me glisse :
— Il a l’air tendu, le coach…
Il me faut une seconde pour réagir. Je rouvre les yeux et me concentre sur Sully, celui qui a toujours été un vrai père pour moi – bien plus que mon géniteur. On peut dire que cet homme est l’antithèse de Hank Kingston.
Tout en se dirigeant vers la petite estrade, Sully se débarrasse de sa chemise à manches longues sous laquelle il porte un T-shirt de notre équipe. Comment fait-il ? On crève de chaud au Texas. Ça me sidère.
Le coach n’est plus tout jeune. Il doit aller sur ses soixante-dix ans, et ça commence à se voir. Il a eu une pneumonie lors de la dernière semaine du stage d’entraînement, mais au bout de quelques jours il était déjà de retour. Prendre un peu plus de temps pour se reposer ne lui aurait pas fait de mal. On est tous inquiets pour lui depuis le décès de sa femme, il y a quelques années.
— Les gars, ça fait plaisir de tous vous voir ici.
La voix rauque de Sully est un mélange de chaleur et d’affection. Rien à voir avec ces entraîneurs qui balancent des blocs-notes sur leurs joueurs et les enfoncent à la moindre erreur.
Nous nous penchons car sa voix ne porte pas autant que d’habitude.
— Le stage de cet été s’est très bien passé, mais rien ne vaut la première séance d’entraînement de l’année. Et quelque chose me dit que cette saison, c’est la nôtre, ça va le faire.
Tout le monde tape des pieds en signe d’approbation. Quelques-uns hennissent en hommage à notre animal fétiche.
Sully passe en revue le programme de la journée avant de s’accouder à son pupitre.
— J’aimerais vous informer d’une chose qu’il faudra garder en tête pour l’année à venir. La retraite est dans les tuyaux pour le vieux briscard que je suis.
Un murmure effaré traverse toute la salle. La nouvelle me chagrine un peu, c’est vrai, mais je suis content d’être en dernière année. Finir ma carrière de joueur universitaire sous les ordres d’un coach pareil, quelle chance !
Sully agite la main.
— Quand c’est possible, il faut terminer en beauté, les gars. Et dans cette pièce, j’ai devant moi les joueurs les plus talentueux que j’ai eu l’honneur de recruter. Ce sport, c’est ma passion. Alors peu importe ce que l’avenir vous réserve, j’espère que vous vous inspirerez de ce que vous aurez appris ici. Et que vous n’oublierez jamais les valeurs que sont l’honneur et le respect.
Il marque une courte pause et hausse ses sourcils broussailleux.
— Et puis ça va sans dire, tâchez de ne pas vous attirer des ennuis, s’il vous plaît. Cette année, on laisse tomber les défis idiots. Mais surtout, on évite de passer la nuit au poste ou de faire la bringue tous les quatre matins. Écrivons le dernier chapitre de notre histoire en donnant le meilleur de nous-mêmes.
Je repense à la petite fête que nous avons improvisée il y a quelques jours au bord de la piscine – et où nous avons été plutôt raisonnables. Enfin, nous n’avons pas fini au poste, c’est déjà ça.
— On sera sage, Sully, promis ! crie quelqu’un. On rentrera avant minuit pour ne pas être transformés en citrouilles.
Ça fait ricaner le coach. Alors qu’il balaie la pièce de ses yeux fatigués, nos regards se croisent.
— Ne pensez qu’à une seule chose : le titre, et rien d’autre.
L’espace d’un instant, mon esprit vole jusqu’à ma voisine. Jusqu’à son immense, son magnifique sourire. Celui qu’elle ne m’adresse plus depuis longtemps.
Je secoue la tête. Mais qu’est-ce qui me prend de penser à des trucs pareils ? Gabby n’a pas sa place dans ma vie de footballeur. C’est même pour cette raison que nos chemins se sont séparés.
En colère après moi-même, je me penche pour me concentrer sur Sully.
— Cette année, visez l’excellence, les gars. Pas seulement dans vos performances, mais aussi dans votre quotidien. Comportez-vous comme les gentlemen que vous êtes, je le sais. Brillez sur le terrain et en dehors. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour emmener cette équipe au sommet, mais soyez sûrs d’une chose : à mes yeux, vous êtes déjà des champions.
On entend quelqu’un renifler bruyamment. Puis Tank s’exclame :
— Coach, arrêtez, vous allez nous faire chialer !
Et toute la salle éclate de rire.
La réunion se termine et nous nous rendons sur le terrain. Mes coéquipiers n’ont qu’une phrase à la bouche : il faut gagner ce championnat pour Sully.
Et pour y arriver, aucun sacrifice n’est trop grand. Là-dessus, tout le monde est d’accord.
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