Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 8 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

8. Emilian Bagdachvili

Comme on n’y voyait goutte, quelqu’un, sans doute Bagdachvili, me demanda d’ouvrir la fenêtre. Je marchai jusqu’à l’ouverture qu’un infime contour rectangulaire signalait, et, à tâtons, je l’ouvris, tout d’abord sans prendre de précautions spéciales puis en reculant vivement, car j’avais touché les volets et ils m’avaient paru bizarres. Mes doigts s’enfonçaient dedans.

– Un piège ? demanda Bagdachvili d’une voix tendue.

– Je ne sais pas, dis-je.

Au même instant, les volets basculèrent vers l’arrière. Les ferrures avaient pourri, le bois s’était décomposé. Dans la brèche qui avec lenteur s’agrandissait, la lumière entra. Les planches tombèrent à l’extérieur de la cabane, elles produisirent un bruit étouffé. Comme l’extérieur n’était que poussière, un nuage d’un rouge éteint monta aussitôt devant la fenêtre. Les volutes ne se dispersaient pas, elles formaient un rideau qui gonflait et se tordait lourdement sur lui-même et se boursouflait, et, derrière cela, le paysage restait invisible.

Sous l’éclairage pailleté d’orange et de gris carmin, Emilian et Larissa Bagdachvili n’apparaissaient pas à leur avantage. Ils semblaient avoir été traînés longuement dans une glaise sanguinolente, puis avoir été abandonnés au soleil pour s’y dessécher et s’y craqueler, et seulement ensuite avoir été dotés d’un simulacre d’apparence humaine. Nous-mêmes ne valions guère mieux. Par nous-mêmes j’entends Sophie Gironde, c’est-à-dire la femme que j’aime, et moi, qui accompagnions les Bagdachvili depuis l’entrée du tunnel, sans enthousiasme et sans plaisir.

Les murs, en rondins de sapins, n’avaient été sciés nulle part pour laisser un passage vers le dehors. Nous nous trouvions donc en un lieu dépourvu de porte. Les deux uniques sorties étaient la trappe par laquelle nous avions fait irruption, et cette fenêtre. Peut-être l’occupant de la cabane la franchissait-il parfois pour ses déplacements, mais, vraisemblablement, c’est le tunnel qu’il empruntait pour aller et venir.

L’occupant de la cabane répondait au nom de Fred Zenfl. Il s’était donné la mort quelques mois plus tôt. Nous n’en savions guère plus à son sujet. Je ne me souviens pas que Bagdachvili nous eût réunis avant l’opération, et c’est seulement dans le tunnel, alors que nous progressions à l’aveuglette, qu’il nous avait parlé de Zenfl. Lui-même, Bagdachvili, avouait n’avoir obtenu sur Zenfl que des informations de seconde main, déformées et peu fiables. La vie de Fred Zenfl s’était déroulée de façon discrète, principalement en prison, où il avait, en autodidacte et à partir de manuels approximatifs, appris plusieurs langues exotiques. Il rédigeait de petits textes d’une noirceur palpable, car il n’avait jamais supporté l’écroulement de l’humanisme, et il avait ainsi à son actif plusieurs recueils de récits inachevés, autobiographiques et assez médiocres. En vérité, plutôt que créateur, Zenfl était linguiste. Aux romans il préférait les dictionnaires. Une fois libéré, il avait eu le projet de constituer un lexique d’argot des camps. C’est là-dessus qu’il travaillait juste avant son suicide. Les informateurs de Bagdachvili avaient mentionné une autre de ses spécialités : méfiant quant à la nature du réel qu’on l’obligeait à parcourir, il défendait l’intégrité de ses espaces oniriques en y plaçant des pièges destinés aux indésirables, des glus métaphysiques, des nasses.

Bagdachvili fit le tour de la cabane. Elle était pratiquement vide : son mobilier comptait en tout et pour tout un lit de camp, une chaise, une table où un fichier et deux cahiers étaient posés. Sur le passage de Bagdachvili, de faibles mécanismes se déclenchaient, projetant sur l’intrus des tarentules géantes qui auraient pu s’accrocher à lui et devenir désagréables, si elles n’avaient pas été depuis longtemps momifiées dans leurs caches. Sophie Gironde, qui n’a jamais pu être mise en présence d’une araignée sans que quelque chose d’abyssal en elle prenne la parole, apercevait ces rebonds noirs contre les jambes de Bagdachvili, ces jaillissements noirs sur le plancher, et elle se mordait les lèvres.

La sœur de Bagdachvili alla s’accouder sur le rebord de la fenêtre. Le nuage de poussière était en train de s’éclaircir. Au-delà des cheveux très gris de la jeune femme, on voyait enfin l’extérieur, le panorama dont Fred Zenfl s’était repu quotidiennement après son retour des camps : des dunes couleur de rouille, un terrain aride, une voie ferrée, un sémaphore sur lequel quelqu’un avait bricolé une roue éolienne.

– On aurait aussi bien fait de ne pas venir, dit Bagdachvili.

Nous étions tous déçus. Bagdachvili s’était installé à la table de Zenfl et il feuilletait les cahiers que celui-ci avait couverts de son écriture d’ancien bagnard fatigué, dépressif, encore immature malgré une expérience carcérale de plusieurs décennies.

Depuis un récipient dissimulé dans le plafond, des scorpions pleuvaient sur le crâne chauve de Bagdachvili. Pendant un moment, il n’y eut pas d’autre bruit que le froissement des pages de cahier sous les mains de Bagdachvili, et ces impacts d’arthropodes, qui résonnaient comme une fuite de robinet dans un évier. Les bestioles étaient désactivées, inertes, elles étaient mortes aussi, sans doute, elles s’affalaient sur Bagdachvili ou sur la table. Bagdachvili les envoyait rejoindre les cadavres recroquevillés des autres, des araignées.

Parfois, les scorpions s’emmêlaient dans la laine du pull-over de Bagdachvili. Celui-ci s’en débarrassait avec vigueur. Il les chassait sans cesser de lire.

Il nous tournait le dos. Au bout d’une minute, on entendit de nouveau naître sa voix.

– Il n’a recueilli qu’un seul mot d’argot pour le fil de fer barbelé, marmonna-t-il.

– Et c’est quoi, ce mot ? demanda Larissa.

Son frère ne répondait plus. Après avoir esquissé un haussement d’épaules, il s’était arrêté à mi-geste, comme frappé de paralysie.

Nous restâmes tétanisés, nous aussi, pendant un long moment, sans plus rien dire ni penser. Les minutes s’écoulaient.

Une petite partie des cadavres avait commencé à s’animer avec maladresse sur le plancher. Peut-être les organismes réagissaient-ils à la lumière, aux odeurs de silex broyé, ou aux sonorités qu’avaient émises nos bouches.

Ces bêtes qui bougeaient par terre ne me disaient rien qui vaille.

– Sophie, dis-je.

J’éprouvais des difficultés pour parler. Sur ma langue poignaient seulement des bribes de khmer, une langue pour moi presque inconnue. J’aurais voulu me rapprocher de Sophie Gironde, m’enfuir, l’étreindre.

Elle avait disparu quelque part. J’ignore où.

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