Des anges mineurs (narrats)
11. Djaliya Solaris
Borodine sauva une souris. Il avait toujours apprécié les souris et il aimait l’idée du sauvetage. Ce qui advint par la suite montra que son influence sur le destin des souffre-douleur était négligeable, mais, pendant un moment, il évita à la rongeuse une minute d’agonie qui aurait pu être atroce. Il la retira de la gueule d’un chat roux. Il avait acculé le félin dans une impasse, entre l’évier et la poubelle. Sept heures du matin venaient de sonner. Dans la cuisine persistait la sérénité des heures nocturnes, quand il ne se passe rien, que les vivants sommeillent, que les choses se dégradent et rancissent loin de toute lumière, dans un silence que seuls troublent le moteur du vieux frigo et ses pénibles extinctions bringuebaleuses. Tout semblait dormir encore, à l’exception de Borodine et des animaux. Le chat était gras, lustré, avec de replètes joues tigrées de blanc et avec l’air de se moquer royalement de tout. Il fit quelques difficultés et d’abord esquiva la main de Borodine, mais, peut-être parce que soudain le visitait une bouffée du respect terrorisé que les humains souvent provoquent chez les autres, il abandonna la partie. La paume de Borodine mendiait sous sa gueule, il y laissa négligemment tomber une aumône grise. La souris palpitait, elle était humide de bave et de peur, aussitôt elle planta ses dents aiguës dans une phalange de Borodine, la plus proche, c’était la phalangette de l’index droit. Borodine protesta et serra un peu plus fort son poing.
Ensuite, Borodine sortit, ne sachant que faire de sa prisonnière. Il fut dans la rue, il la traversa.
On était en automne, les tilleuls jaunissaient, les marronniers perdaient leurs bogues, et, pour la plupart, les hirondelles avaient déjà changé de ciel. Les adultes mâles, également. La circulation sur les avenues n’était plus ce qu’elle avait été à la belle saison. Les automobiles raréfiées avaient commencé à s’élargir pour l’hiver et à se modifier, et déjà leur volant n’était ni à droite ni à gauche, le siège de la conductrice s’étant déplacé vers le centre de l’habitacle. Ces automobiles étaient en général pilotées par des femmes aux yeux immenses, aux étincelantes prunelles dorées, à la chevelure translucide ou grise, qui examinaient la route sans ciller ni sourire et dérivaient lentement sur la chaussée, comme si les commandes leur étaient un tantinet étrangères.
Après avoir dérapé sur une cinquantaine de mètres, l’une de ces femmes freina devant Borodine. Elle avait pour nom Djaliya Solaris, ainsi que le spécifiait la plaque d’identification vissée sur le pare-chocs.
L’asphalte brillait, la voiture était arrêtée à un pas de Borodine, sur le trottoir. On entendait le bruit discret des soupapes. Le réglage de l’avance ne présentait aucun défaut. Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou. indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.
Pour Borodine, qui connaissait sa place dans l’univers, il était difficile d’imaginer un contact entre lui et la conductrice. Il essaya de se raconter une histoire où elle figurerait, où tous deux figureraient, une plage de complicité banale ou extraordinaire, mais rien, dans son esprit, ne prenait forme. Les femmes aux immenses yeux d’or, aux longs cheveux translucides, les tueuses de hibou n’étaient pas du même monde que Borodine.
Djaliya Solaris souleva sa main du volant en un geste qui certainement, selon elle, devait être une invite claire, un signe lisible. Borodine contourna l’avant de la voiture. En deçà du pare-brise, les yeux de Djaliya Solaris continuaient à le regarder, lançant des ondes couleur d’ambre qu’il ne savait pas interpréter. Il croisa cela, cette vibration, un orage secret dont il ne pouvait comprendre ni le rythme ni la puissance, puis il baissa la tête. Ce visage exprimait pour lui trop de sentiments inconnus, des états d’âme invérifiables, une disponibilité, peut-être, une disponibilité affective, ou une imploration, ou, au contraire, de la fureur, ou peut-être du dégoût, ou une curiosité d’entomologiste, glacée.
Comme il ne parvenait pas à affermir la moindre certitude sur le sujet, Borodine songea à se rapprocher mentalement de la souris qui dans son poing s’impatientait, et maintenant lui griffait la pulpe des doigts. Mais là aussi, la communication réelle, la relation et même le concept d’une relation s’étiolaient dès la première seconde. La souris avait le museau propre, non griffé ; toutefois, à la naissance du dos, là où le chat avait refermé les crocs sur elle, une goutte de sang perlait. Quand elle vit que son geôlier approchait d’elle sa bouche et ses yeux, la souris se tortilla avec véhémence puis, de nouveau, elle feignit le coma. Pauvre idiote, pensa Borodine.
Djaliya Solaris appuya sur un bouton. La vitre qui se trouvait près de Borodine s’abaissa. Celui-ci avec un pincement d’angoisse considéra l’avenue déserte, et ensuite il se pencha vers l’ouverture. Il s’en échappait une fragrance de bois précieux, un parfum à base d’écorce de sophora, de palissandre.
– Bonjour, Djaliya. Je peux vous appeler Djaliya ? demanda Borodine.
– Donnez-moi ça, dit Djaliya Solaris.
Elle avait dit cela avec des mots que n’importe qui pouvait comprendre, mais son intonation était si vide de toute pensée décryptable que Borodine prit peur, et, ayant avancé la main dans l’ouverture, il lâcha le petit animal sur le siège. Djaliya Solaris s’en empara exactement un onzième de seconde après que les quatre pattes minuscules eurent touché la moleskine et, sans délai, elle déclencha la remontée de la vitre. On avait l’impression qu’elle ne s’intéressait plus à Borodine. Déjà la voiture avançait, déjà elle avait avancé d’un mètre, la roue avant gauche désescaladait élastiquement le trottoir.
Le témoignage de Borodine s’interrompt là. Djaliya Solaris a-t-elle entamé une relation personnelle avec la souris ? L’a-t-elle mangée ? A-t-elle fait disparaître Borodine ? L’a-t-elle, après réflexion, attiré à l’intérieur de son véhicule ? Et, dans ce cas, a-t-elle entamé une relation personnelle avec lui ? Ou l’a-t-elle mangé, lui aussi ?
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