Des anges mineurs (narrats)
32. Armanda Ichkouat
Les liens qui l’attachaient au poteau d’exécution avaient pourri et Will Scheidmann en éprouvait la résistance à certains moments, disons quand il venait de terminer la diction d’un narrat étrange, ou quand la température de l’air, la nuit, basculait en dessous de zéro, et, un jour, des nœuds finirent par mollir et, derrière ses reins, subitement, tout craqua.
Les vieilles l’avaient en ligne de mire, comme toujours depuis deux ans, depuis la fusillade ratée. Elles étaient allongées près des yourtes et elles le visaient. Laetitia Scheidmann plissa la fente ridée de ses yeux et, tout en épaulant sa carabine, elle cria que les attaches s’étaient rompues autour de Scheidmann. Tout le monde s’agita. Solange Bud releva son arme de façon hostile, mais, pas plus qu’avant, les vieilles n’ouvraient le feu.
Scheidmann dégagea ses mains et il resta statique à côté du poteau, songeur sous les sifflements du vent. Il semblait ignorer l’art de s’enfuir. Il laissait le vent écumer sur lui, il contemplait le ciel agité et les oiseaux d’automne, les alouettes des steppes qui pirouettaient dans les tourbillons. Quand je parle des alouettes je pense surtout à l’une d’elles, à Armanda Ichkouat.
Scheidmann ne profitait pas de la situation. Son organisme avait subi des métamorphoses qui auraient compliqué une course éperdue. Sous l’influence des brumes radioactives de l’hiver, ses longues squames de peau malade étaient devenues d’imposants goémons. Vu de loin, Scheidmann s’apparentait à une meule d’algues sur quoi on eût fait sécher une tête. Il continuait à marmonner des narrats étranges, prouvant ainsi qu’il se maintenait dans un état intermédiaire entre la vie et la mort, toutefois c’était sans véritable substance animale ni véritables besoins physiologiques. Ce Scheidmann n’est plus fusillable, disait-on souvent chez les aïeules. Il s’est transformé en une espèce d’accordéon à narrats, à quoi bon vouloir encore le déchiqueter avec du plomb ?
Il n’avait plus rien de commun avec ce petit-fils qu’elles avaient condamné à mort, et il leur murmurait des récits qui les charmaient. À quoi bon s’acharner sur ce qui nous charme ? disait-on, sans conclure.
Les vieilles étaient donc couchées dans les rhubarbes naines et les maigres touffes de karagane et dans le crottin de chameau et les déjections de yack, et, sans lâcher leur carabine, elles fumaient en silence, comme toujours quand elles méditaient une décision importante.
Armanda Ichkouat vit Lilly Young se lever, et je dis Armanda Ichkouat pour ne pas utiliser la première personne en permanence, et je l’entendis suggérer qu’on la délègue pour informer Scheidmann qu’il pouvait désormais aller et venir. J’irai, moi, disait-elle, et je lui exposerai nos conditions, par exemple continuer à nous alimenter en narrats étranges, tout en restant interdit de séjour dans les régions encore habitées par d’autres que nous, afin de ne plus être tenté de fricoter avec les capitalistes et les ennemis du peuple.
Yaliane Heifetz dit : Ça y est, la Lilly est lancée, et quelqu’un ensuite gloussa, disant : On ne l’arrêtera plus, maintenant, et une troisième vieille, Laetitia Scheidmann, je crois, sortit la pipe de sa bouche et acquiesça : Quand elle est lancée comme ça, oui, plus question de lui clouer le bec.
Armanda Ichkouat alla survoler Scheidmann. Celui-ci déjà racontait les événements à sa manière. Je me mis à répéter avec lui son murmure, avec un décalage d’une ou deux syllabes. Sa première personne ne renvoyait pas à moi, mais plutôt à lui-même.
– Leur conciliabule dure, disait-il, ne cesse de durer. Leurs masques ratatinés se ressemblent au point que seuls les couvre-chefs aident à établir entre elles des différences, par exemple une toque de feutre sans décoration pour Magda Tetschke, ou un serre-tête avec des rémiges de perdrix pour Solange Bud, ou des broderies tantôt vert émeraude, tantôt bleu outremer, qui sur les pommettes de telle ou telle remplacent la peau défaillante. Le temps se gâte, elles se dirigent vers les yourtes, elles me laissent seul sous l’averse, mais presque aussitôt l’averse se termine et elles s’occupent du troupeau, puis elles se recouchent dans l’herbe mouillée, puis l’eau gèle, c’est la nuit, déjà une froide nuit de fin octobre, puis au matin le soleil péniblement dissout la carapace des flaques, et, de nouveau, c’est le crépuscule et la nuit glaciale. La lune est à son premier quart. Puis tout s’accélère encore et, tandis que les vieilles discutent pour décider si oui ou non elles m’achèveront avant le printemps, une succession de jours et de nuits a lieu, et, finalement, la lune est déjà à son dernier quart. Puis le soleil apparaît avec brièveté, l’ouest se décolore, la nuit vient. Le lendemain passe, les semaines passent. Malgré les demandes, pas plus d’un narrat par vingt-quatre heures. Décembre, janvier. Des orages de neige, la steppe aveuglante le jour, affreusement blanche et brillante sous les astres pendant la nuit. Les vieilles partent se réchauffer par roulement. De temps en temps un bonnet rouge ou des plumes s’exercent au tir et logent une balle dans le poteau, près de ma tête. L’odeur du thé au lait arrive jusqu’à moi, l’odeur des flammes alimentées avec des crottes, l’odeur des manteaux de feutre. Pas plus d’un narrat étrange par jour, là-dessus je reste ferme, mais, si on me demande mon avis, je suis content d’être avec mes grands-mères. Je suis content de ne plus être avec les capitalistes et d’être de nouveau avec mes grands-mères.
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