Des anges mineurs (narrats)
29. Jessie Loo
Une fois atteinte la norme de travail que je m’étais fixée, je m’adossais aux gradins de ciment du terrain omnisport et je regardais les équipes locales de basket-ball qui participaient à un tournoi amical, tandis que le soir peu à peu devenait dense, et que les moustiques attaquaient sans pitié les peaux ruisselantes, commando après commando se posant sur tout ce qui charriait encore en soi du rouge. Lors de telles rencontres sportives, peu importantes, les projecteurs du stade n’étaient pas allumés, et les joueurs devaient se contenter de la lumière que dispensaient les lampadaires de la rue voisine. Les basketteurs œuvraient dans une obscurité de plus en plus épaisse, gesticulant à la fois pour contrôler un ballon qu’ils voyaient mal et pour écraser par douzaines les bestioles qui les piquaient sous les cuisses ou derrière la nuque. J’entendais ces gifles, le halètement des joueurs, le rebond du ballon, l’écho métallique du panier à chaque fois qu’un tir aboutissait, ainsi que des interjections tactiques ou de dépit. Les équipes étaient généralement féminines et, à en juger par la phonétique des exclamations, composées de réfugiées chinoises. L’inconfort des gradins interdisait de rester longtemps dans la même position. Je me levais, je m’appuyais contre le grillage. C’est alors que Clara Güdzül passait devant les affaires que les joueuses avaient abandonnées sur la première ligne des gradins. Elle se faufilait sous la tribune, une tige de fer à la main, à la recherche des bouteilles de plastique et des boîtes d’aluminium qui avaient échappé à ma vigilance. Elle jetait cela dans un sac plus grand qu’elle, pour les revendre à un récupérateur, ainsi comme moi gagnant de quoi subsister, car maintenant le capitalisme nous offrait la promotion individuelle et l’initiative privée, au lieu de la pension et du mouroir à quoi nous avions pensé toute notre vie avoir naturellement droit. Clara Güdzül fourrageait dans les recoins avec son crochet, elle se mettait sans façon à quatre pattes pour récupérer son butin, totalement imperméable au regard qu’autrui ou des rats ou des araignées pouvaient diriger sur elle, puis elle repartait, très voûtée, naine, noire, en bougonnant. Le match continuait derrière nous, mais, le plus souvent, je me décidais à la suivre, traînant avec bruit mon propre sac, car, si nos destins de vieillardes pouvaient sans peine se confondre, rien de solide, en revanche, ne me liait aux basketteuses chinoises. Nous cheminions quelques hectomètres avec sur nos talons le vilain tintamarre des sacs et sans échanger une parole, nous sachant certes très proches l’une de l’autre mais n’ayant rien de spécial à nous dire. Bientôt nous dépassions les rues jaunies par l’éclairage dit urbain, et nous rejoignions nos quartiers de prédilection, c’est-à-dire de naufrage.
Cette fois-là, Clara marchait devant moi depuis plus d’une demi-heure, à son allure trottinante de vieille, gênée par la chaleur nocturne et par la tige de fer qu’elle portait en travers de la poitrine comme un fusil. Elle avisa une cabine téléphonique au-delà d’une flaque qui s’était élargie sous les pluies de la semaine précédente. À la surface de l’eau proliféraient des lentilles des marais, d’un vert que la nuit occultait mais qu’en plein jour on aurait été ému de voir, et quand je dis on je pense ici surtout à moi-même, c’est-à-dire à Jessie Loo. Une couleuvre, dérangée par les bruits de pas, s’enfonça dans la boue en fendant la couche végétale ; entre les bords de la coupure, l’eau était formidablement noire. La vieille femme contourna la flaque. Elle allait pieds nus. L’air embaumait la cannelle moisie, le croupi caoutchouteux, l’orchidée. Ce sont des parfums qui envoûtent, dont on ne se lasse pas. Des papillons de nuit frôlaient l’apparence des choses, sans couleur dans les ténèbres mais peut-être blancs ou orange, et ils effleuraient la chaussée inondée, les palmiers au bout de la rue, les taxis qui patientaient devant le bâtiment des télégraphes, ou peut-être vermillon malgré la nuit, ou cramoisis, ou bleu pétrole. Clara Güdzül avançait au milieu d’eux. Elle s’agrippa aux montants de la borne de bois qui supportait le téléphone et elle hissa ses mains et sa tête jusqu’à l’appareil. Elle était très rabougrie, moins haute que son crochet, sa robe bariolée pendouillait vers les herbes mouillées, la ceinture qui aurait dû retenir ses vêtements ne retenait ni ne serrait plus rien, on voyait entre deux plis son corps diminué de vieille, ses mamelles en forme de piments flétris, moi aussi comme elle je n’avais plus ma grâce d’antan, ma prestance de jadis, on flottait à côté de moi sans me voir. Quand je dis on, je ne pense à personne en particulier, car il n’y avait pas foule sur le trottoir, en dehors des papillons qui n’avaient pas de personnalité identifiable. Clara Güdzül composa le numéro 886, puis elle s’installa pour somnoler en attendant que la communication s’établisse. Je m’accroupis de l’autre côté de l’appareil. Clara Güdzül m’entendait, elle percevait une respiration au bout du fil, mais, comme elle n’avait pas parlé depuis longtemps, elle hésitait avant d’élaborer une phrase. Donnez-moi Varvalia Lodenko, finit-elle par dire. C’est pourquoi ? demandai-je en déformant ma voix. Ici Clara Güdzül, dit-elle. Je voudrais des instructions pour les années à venir, rien de plus. Ici Varvalia Lodenko, mentis-je. C’est bien que tu aies appelé, Clara. C’est toi, Varvalia ? s’anima-t-elle. Je suis contente de t’entendre. Où es-tu ? demandai-je. Je ne sais pas, répondit-elle. Il y a sept ou huit ans, je tournais autour de Luang Prabang, mais j’ai beaucoup marché, depuis. Luang Prabang, soupirai-je. Là-bas aussi, ils vivent sous le capitalisme, maintenant ? Je ne sais pas, dit-elle. Il n’y a presque plus personne nulle part. Quelques maisons encore tiennent debout, quelques temples sur les rives du fleuve. Il y a une équipe de basket. Et les capitalistes ? m’informai-je. Les riches ? Je ne sais pas, dit Clara Güdzül. J’aimerais bien en éliminer quelques-uns, mais je n’en rencontre jamais. Si tu en vois, tue-les, dis-je. Fais-toi aider par les basketteuses. Je n’en rencontre pas, insista-t-elle. Je ne rencontre personne nulle part.
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