Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 26 sur 49

Pages du PDF

Des anges mineurs (narrats)

26. Yasar Dondog

Ou encore, celle qui prétend être psychothérapeute laisse Evon Zwogg se débrouiller pendant des heures en face d’un jeu de photographies en noir et blanc, qu’elle dépose sur la table lisse, toujours les mêmes, toujours ces mêmes clichés sans surprise, avant de monter à l’étage supérieur où elle s’occupe d’un Centre éducatif.

– Je vais revenir, Zwogg, ne sors pas, dit-elle.

On entend au plafond ses pas irréguliers, quelqu’un déplace un parpaing de ciment, une caisse. Ensuite, le calme règne.

La ville est immobile derrière les fenêtres sans vitres. Quand le vent souffle, une poussière rougeâtre forme sur le sol des marbrures mouvantes et rougeâtres, comme sur la planète Mars, à ce qu’on dit. Le ciel est souvent si éblouissant qu’il perd toute couleur. Des nuées d’hirondelles font des rondes vertigineuses entre les immeubles du Kanal. Elles se chamaillent avec des cris perçants pendant environ trois quarts d’heure, puis, brusquement, elles s’en vont. Le silence se rétablit dans la pièce. Evon Zwogg manipule les photographies qu’il connaît par cœur, et d’autant mieux qu’il s’agit de huit tirages d’un même négatif, ne présentant entre eux que des différences de contrastes. Parfois, celle qui prétend savoir guérir les fous descend de l’étage du dessus, elle ouvre la porte, demande à Zwogg s’il a quelque chose à dire à propos des photographies. Zwogg hausse les épaules. La femme attend une minute puis referme la porte et remonte. Elle est belle, de cette beauté discrètement céleste que possèdent la plupart des Chinoises. Elle porte une tenue décontractée, en jeans délavés, avec une veste de jeans et un tee-shirt noir. Avant de refermer la porte, elle promet de revenir bientôt.

Quand les hirondelles ne les pourchassent pas et par les jours où le vent est faible, des libellules entrent par la fenêtre. En raison de la forte luminosité du ciel, on ne peut pas toujours admirer leur grâce. Disons qu’elles sont souvent d’un bleu qui tend vers le bleu turquoise. Certaines frémissent devant Evon Zwogg, au-dessus des photographies. Par désœuvrement, il arrive qu’Evon Zwogg en attrape une et la mange.

C’est un peu plus tard, ce jour-là, que je pénètre dans la pièce presque vide où Evon Zwogg rêvasse, et, quand je dis je, je pense surtout à Yasar Dondog, autant le dire franchement dès le début. Je m’assieds à côté de lui, dans la poussière de brique, de rouille, martienne, au milieu des débris de libellules. Nous faisons connaissance. Après un moment, je lui parle de Maggy Kwong.

– La psy ? Tu vis avec la psy ? s’ébahit Evon Zwogg.

– Non, dis-je. Pas avec elle. Elle, c’est Sarah Kwong. Je vis avec sa sœur, Maggy. On vend des légumes sur le marché.

Rassuré, Evon Zwogg remue les photographies qui attendent en face de lui, et il en choisit une et appuie dessus son doigt trempé de sueur.

– Tu vois, ici, c’est autrefois. C’est mon grand-père.

Je me penche à mon tour. Sur le bristol abîmé, il y a un paysage de neige, à l’écart d’une voie ferrée, et trois hommes, deux habillés de guenilles civiles et l’autre, qui les menace sans conviction avec un couteau, emmitouflé dans des guenilles militaires. On peut situer cela n’importe où, à n’importe quelle époque.

– C’est lequel ?

– Lequel quoi ? sursaute Evon Zwogg.

– Ton grand-père ? Des trois types, c’est lequel ?

Evon Zwogg prend un air offusqué. Il remet toutes les photos en pile et il les retourne pour que je ne puisse plus rien voir. Ses doigts tremblent. Je ne sais comment replâtrer entre nous ce qui pourrait l’être.

– Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ?

OceanofPDF.com