Des anges mineurs (narrats)
47. Gloria Tatko
Le 20 octobre, nous nous engageâmes dans la galerie d’évacuation, chacun de nous se balançant à sa manière, chacun cherchant lourdement à éviter les portes derrière quoi il y avait des flammes ou du sang. Nous n’étions plus que deux. La lune se coucha, trois heures s’écoulèrent, puis la lune de nouveau refit surface, puis le jour se leva, puis de nouveau ce fut la fin du jour. Gloria Tatko marchait devant. Elle baissait la tête, elle regardait par en dessous, elle secouait ses cheveux qui ressemblaient à des tresses graisseuses et ses bras qui ressemblaient à de longues liasses de lanières vésiculeuses. Je me sentais triste de la voir dans cet état qui bientôt lui donnerait l’apparence affreuse de Will Scheidmann, tel que souvent il était dépeint dans les derniers chapitres des livres de Fred Zenfl. Les larmes me brouillaient la vue. Gloria Tatko se retourna, elle me précédait de cinq ou six mètres mais elle devait faire effort pour lancer jusqu’à moi, à travers les ronflements du feu, des mots intelligibles. Dépêche-toi ! cria-t-elle d’une voix défibrée, répugnante. Presse le pas si tu veux entrer à temps dans la matrice !… Les ourses vont accoucher, déjà elles se tordent dans les douleurs !… J’agitai la main pour montrer à Gloria que j’avais compris son avertissement. Gloria cria encore un début de phrase, mais, comme nous abordions une zone de turbulences, elle ne continua pas. Plutôt que d’accélérer le pas, je me mis à somnoler pour me défendre contre les périls. Les appartements brûlaient autour de nous. Des ascenseurs tombaient en sifflant, précédés et suivis de corps embrasés. En dehors de ces torches écarlates et du halo qu’elles précipitaient à grande vitesse vers le bas, il y avait peu de lumière. La lune approchait de son dernier quart et, deux nuits plus tard, elle n’éclaira plus notre progression. Les larmes me ravinaient le visage, c’était comme si je portais un masque en train de fondre. Je marchais sur les talons de Gloria Tatko. En raison de la chaleur, elle avait perdu ses vêtements et ses cheveux. Elle bredouillait en ma direction des conseils que je ne réussissais plus à déchiffrer. Non loin de là, les ourses rugissaient baveusement. Elles avaient les entrailles chaudes et elles souffraient. La période des premières contractions avait débuté. La lune réapparut sous forme d’une mince faucille. Dans la galerie que nous nous obstinions à parcourir, des portes s’étaient consumées ; d’autres, la décrépitude les avait ouvertes. D’autres semblaient éternelles. J’avisai le numéro de l’une d’elles, 885, un numéro trop familier pour ne pas être sinistre. C’était celui de ma chambre. Nous avions tourné en rond. Je dis ma chambre pour ne pas m’égarer en explications oiseuses. Le 885 était un endroit où on m’avait relégué depuis le début, une cellule qui jouxtait la cabine de Sophie Gironde, la femme que j’aime et que je n’ai jamais rencontrée dans la réalité, car les couloirs sont dessinés de telle sorte que nul d’entre nous ne peut lier avec qui que ce soit de réel ou d’onirique des relations véritablement humaines ou réelles. Plus vite ! gémit Gloria Tatko. Il est bien tard, mon petit !… Il est si tard, maintenant !… J’imaginai les ourses qui se débattaient dans la pénombre des entreponts, qui se roulaient dans la peur et dans la souffrance ; il y avait des souillures sur leur pelage blanc, elles donnaient des coups de patte contre les murs ; le navire était vide, les matelots étaient ailleurs ou morts, j’entendais Sophie Gironde aller et venir d’un fauve à l’autre. Dépêche-toi, mon petit… souffla Gloria Tatko. Glisse de l’autre côté !… Elle se balançait au milieu d’une gerbe de flammes, elle me montrait par où passer, la lune était ronde au-dessus de nous, il n’y avait aucun chemin praticable. Je zigzaguai jusqu’à la porte de la cabine 886, jusqu’à son envers. Je plaquai sur le hublot ma face sanglotante. La vitre était épaisse. J’aperçus Sophie Gironde, puis elle se trouva hors de mon champ de vision. Elle était luisante de placenta. Les ourses blanches léchaient leurs petits et grondaient, gigantesques, couchées sur le dos, elles avaient des attitudes qui les rendaient tantôt joueuses, tantôt boudeuses. Je tapai du poing contre la porte. Aucun bruit n’en résulta. J’entendais les ourses, la voix de Sophie Gironde. J’ignore ce qu’elle disait, je ne sais pas avec qui elle parlait. Il était trop tard pour traverser la porte et sortir, que ce fût à l’intérieur d’une matrice ou à l’air libre. Ah, mon petit… soupira Gloria Tatko. Je pivotai en sa direction pour la rejoindre, je ne la vis pas, je l’appelai, elle ne répondit pas. De ce côté, le ciel était noir, sans étoiles. Plus rien ne brillait. Une coulure de délivre inutile barbouillait l’unique fenêtre où j’aurais pu encore plonger mes regards. Même le feu n’émettait plus aucune lumière.
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