Des anges mineurs (narrats)
27. Rita Arsenal
Quelques données avant la visite, quelques repères chiffrés. Ma mort a cent milliards d’années, ce en quoi elle égale celle de tout un chacun, et ma vie a quarante-huit ans ; j’ai déjà dit ici et ailleurs que j’ignore si cela a une fin, et combien de temps il faudra fuir pour atteindre cette fin. Autres chiffres. Les sapins, mélèzes et arolles qui nous entourent ont des hauteurs comprises entre trente-quatre et cinquante-sept mètres. La fourmilière devant laquelle nous nous trouvons, qui a l’air désertée mais ne l’est pas, étend ses galeries souterraines sur une distance de trente mètres. Le réseau permet aux fourmis d’arpenter en toute discrétion la totalité des vestiges qui nous intéressent. En ce moment, la température dans les sous-bois est de vingt-quatre degrés, mais, en hiver, le thermomètre descend à moins quarante, avec des pointes aux alentours de moins cinquante. Le silence alors est cristallin. La forêt semble absolument morte d’ici au fleuve, qui est immobilisé sous les glaces pendant cinq mois. Les mammifères sont moins nombreux qu’autrefois, j’entends par autrefois le moment où l’insurrection a été déclenchée. Quelques écureuils gambadent en altitude durant le mois de juillet, on voit parfois trotter un renard, mais aucune espèce n’a récupéré assez de richesse génétique pour pulluler. Depuis longtemps on ne rencontre ici de loup et d’ours que dans ses rêves. Quand je dis on, je ne pense à personne en particulier. Quelques données chiffrées encore. L’insurrection de la maison de retraite a eu lieu deux ou trois cents ans après la révolution mondiale. Le bâtiment, aujourd’hui invisible, abritait une quarantaine de vieillards, principalement des sujets femelles, dont la résistance à la mort n’était plus à démontrer. L’aptitude à feindre l’immortalité ne faisait même plus l’objet de querelles scientifiques, sans doute aussi parce que quatre-vingt-quinze pour cent des savants s’étaient déjà éteints à ce moment-là. Un vétérinaire de la capitale envoyait chaque année des questionnaires que la directrice remplissait tant bien que mal ; le dossier était remis à l’équipe postale lors du passage de celle-ci, car il existait encore, à l’époque, un service de ce genre. Le personnel comptait une directrice, un garde forestier qui, pendant les mois d’hiver, partageait le lit de la directrice, et cinq bonnes à tout faire, parmi lesquelles on a coutume de citer une mère et sa fille, la Lioudmila Matrossian et la Rosa Matrossian. Les objets conservés sont en petite quantité et ils témoignent d’une existence autarcique, dans un cadre qui présentait l’avantage d’être à la fois douillet et carcéral. Outre le mobilier et le matériel ménager, on recense aussi une fourgonnette que le garde forestier conduisait sur les sept kilomètres de voie carrossable autour de la maison de retraite. Une légende relate que le véhicule est tombé en panne pendant un défilé, le jour où était célébré le bicentenaire de la naissance des Komsomols, organisation fort populaire chez les vieilles, et qu’il n’a dès lors plus jamais roulé. On peut distinguer les débris de l’épave, aspirés au-dessus du sol par la croissance d’un mélèze géant, dans la zone ouest du site : la forêt a repris ses droits. Autres chiffres, cette fois à propos du relatif isolement géographique du Blé Moucheté. Il existait à vingt-deux kilomètres une ancienne ferme expérimentale, avec des serres à combustion nucléaire que les fermiers avaient abandonnées après que le cœur atomique de la pile eut commencé à fondre. Cette entreprise était fermée au moment de l’insurrection. Deux ingénieurs y séjournaient pour assurer la maintenance des installations. Il s’agissait d’un homme de cinquante-deux ans, Tarass Brock, et de Rita Arsenal, une physicienne qu’une dépression avait affaiblie, et qui passait son temps, paraît-il, assise sur la cuve nucléaire, sur le béton brûlant, à écouter le grondement de la fission et à murmurer des récits post-exotiques en fermant les yeux. Tarass Brock faisait de fréquentes incursions au Blé Moucheté, sous le prétexte d’organiser des séances de décontamination. En réalité, il tournait autour de la Rosa Matrossian, et, le jour de l’insurrection, il avait apporté à celle-ci un panier d’airelles rouges dans l’intention de faire céder les résistances qu’elle développait toujours quand il était question d’activité sexuelle. Mais commençons à présent la visite, qui comprend quatre volets, un par point cardinal. On pourrait également abréger les choses en restant au même endroit, par exemple au pied de ce sapin, près de ce monticule que j’ai déjà signalé à votre attention et qui n’est autre qu’une fourmilière géante édifiée autour d’un des compteurs Geiger ayant appartenu à Tarass Brock. On voit ici un chicot couvert de mousse, il nous indique que nous sommes bien arrivés sur le lieu des ruines et non n’importe où ailleurs dans la taïga. Considérons qu’il y avait là une façade. Devant nous s’étendent la salle à manger, le couloir, la cuisine. Le dortoir où Will Scheidmann a été conçu se trouvait au premier étage. Avec un effort, on peut imaginer Will Scheidmann qui saute par une fenêtre, atterrissant sur un massif de bégonias, là où ici un pin s’élance, et aussitôt rebondit avec souplesse et, après avoir bousculé grièvement Tarass Brock, entame sa longue course vers le nord-ouest. Dans la cuisine, ce jour-là, la Rosa Matrossian faisait déjà chauffer le thé salé pour le petit déjeuner. Le panier d’airelles rouges embaumait sur un coin de table. Sur le seuil de la maison, Tarass Brock avait disposé des instruments servant à mesurer les radiations, et qui étaient réglés pour ne crépiter que dans des circonstances extrêmes, par exemple à proximité d’un torrent nucléaire, ou entre les bras de Rita Arsenal. La matinée était déjà chaude. Des cigales écloses près de la ferme expérimentale avaient envahi la contrée et manifestaient leur désir d’imposer leur norme musicale au monde. Toutefois, ce matin-là, le brouhaha n’avait pas les insectes mutants pour origine. Il y avait les brailleries chamaniques qui aidaient Will Scheidmann à s’extirper du néant, et le bruit des corps à corps qui se multipliaient dans le bâtiment, car le personnel comme toujours s’opposait au projet des vieilles. Vous avez ici le coin que Yaliane Heifetz appelait le boudoir. Il y trônait un poste de télévision qui ne recevait plus rien depuis soixante ans, en raison de l’interruption des émissions. Là où en ce moment frémissent des fougères colossales, Yaliane Heifetz s’asseyait et elle remuait des souvenirs de jeunesse, des anecdotes vécues au temps où elle dirigeait une agence de lutte internationale contre le capitalisme. La Rosa Matrossian a été acculée dans ce coin, la carpette sous ses pieds a glissé, elle s’est rattrapée maladroitement à l’étagère qui soutenait la télévision, le récepteur lui est tombé sur le crâne et l’a fracassé. On ne voit aujourd’hui ni le récepteur ni les carcasses de canapés ou de fauteuils qui permettraient de se faire une idée des tranquilles soirées qui se déroulaient dans ce boudoir. Les gravats ont longtemps sali le paysage après l’écroulement du toit puis du premier étage, mais, maintenant, ils ont disparu. Les pluies et la fonte des neiges ont déplacé les vestiges, le vent a dispersé des poussières essentielles, l’humus a adouci les ruines, plusieurs générations d’arbres ont effacé les traces. Plus loin, derrière ce tronc de mélèze, surgit le début de l’escalier où la Lioudmila Matrossian a été repoussée par les vieilles, et où une aide-soignante a eu le cou brisé, ainsi que la directrice qui était montée dans le dortoir un peu avant. La directrice avait été reçue par un comité d’accueil armé de conques rituelles, et aussitôt elle avait gési jambes pantelantes sous un lit du dortoir, à gauche en entrant, dans une mare de pipi et de sang. Le bruit des combats ce jour-là troubla la maison de retraite jusqu’aux alentours de midi. Orientez à présent votre regard vers le tapis de mousses qui fait face à cette souche. Vous apercevez une structure oblique qui ressemble à une deuxième fourmilière. Il s’agit en fait d’un deuxième mur. Contre ces briques s’est affalée Rita Arsenal, quand, après un hiver qu’elle avait passé seule, en vain guettant le retour de Tarass Brock, elle a décidé d’aller voir du côté de la maison de retraite. La nuit, à présent, l’endroit est phosphorescent. La mort de Rita Arsenal avait environ cent milliards d’années, comme celle de tout le monde, et sa vie avait, à l’époque, quarante-cinq ou quarante-six ans. On ne sait pas où Rita Arsenal se trouve en ce moment, et dans quel état. La visite est terminée.
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