Des anges mineurs (narrats)
6. Laetitia Scheidmann
L’histoire raconte que Laetitia Scheidmann venait de fêter son propre bicentenaire à la maison de retraite du Blé Moucheté quand elle déclara qu’elle allait bientôt fabriquer un petit-fils. Les geôlières médicales aussitôt le lui interdirent. Les vieilles passaient leur temps à dévisager les mélèzes noirs qui bordaient le parc de la maison de retraite et à leur parler, elles comptaient les becs-croisés et les choucas qui quittaient les terres insalubres et émigraient vers les camps, où la vie était moins désolante qu’ailleurs, et elles faisaient des plans pour l’avenir. Elles savaient désormais qu’elles n’allaient jamais mourir et elles déploraient que l’humanité eût entamé la phase quasi finale de son crépuscule, alors que les conditions depuis longtemps avaient été réunies pour un présent radieux ou presque. Sous surveillance dans leur hospice expérimental, elles enrageaient d’apprendre que les survivants des zones encore peuplées ne réussissaient plus à s’organiser fraternellement et à se reproduire. Elles considéraient que les idéologues de la capitale avaient failli et qu’il eût fallu en éliminer un grand nombre pour radicalement revigorer le paradis égalitariste perdu. La naissance de Will Scheidmann fut envisagée sous cet angle. Les vieilles voulaient confectionner collectivement le vengeur nécessaire.
Quand les menaces des vétérinaires et de la directrice devinrent stridentes, Laetitia Scheidmann accepta par écrit de renoncer à une descendance. Se parjurer devant l’ennemi ne lui avait jamais posé problème.
Elle occupa les mois suivants à ramasser dans les dortoirs des tombées de tissu et des boules de charpie, et, alors que la surveillance à son encontre s’était de nouveau relâchée, elle ordonna ses trouvailles, les compressa et les cousit ensemble au point de croix jusqu’à ce qu’un embryon fût obtenu. Elle le cacha à l’intérieur d’un oreiller et elle le confia aux sœurs Olmès, qui le mirent à mûrir sous la lune.
La nuit, les vieilles se regroupaient dans les chambres et les dortoirs. Elles se tassaient l’une contre l’autre, elles essayaient de former un seul être, une seule grand-mère compacte, elles bredouillaient des phrases magiques, tandis qu’au centre de l’espèce de termitière qu’édifiaient leurs corps, et qu’elles appelaient la couveuse, Laetitia Scheidmann et les plus proches fécondaient et éduquaient leur petit-fils. Les plus éloignées du cercle se chargeaient de monter la garde après l’extinction des feux. Plusieurs infirmières de nuit s’aventurèrent dans les couloirs à ces moments de délicate gestation et, lorsqu’elles revinrent faire leur rapport, elles n’étaient déjà plus vivantes.
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