Des anges mineurs (narrats)
31. Julie Rorschach
Il se lève, Djimmy Iougriev, un parvenu de la nouvelle ère, et pour lui comme pour le reste du monde la matinée commence mal, dehors souffle un vent de poussière, la capitale est noyée sous une grêle fine, comme autrefois pendant la tempête les villages dans le désert, au temps des oasis, au temps où les dunes n’avaient pas rampé hors de leurs lits torrides pour parcourir des régions jadis prospères et pour les étouffer jusqu’à ce qu’elles acceptent la domination sans partage du rien, au temps où sur les cartes les noms de pays avaient encore une signification, citons pour la beauté du nom l’Ontario, le Dakota, le Michigan, la Tchoukotka, la Bouriatie, le Laos, au temps de l’ancien système marchand, des anciens dollars, des anciens camps, et aujourd’hui la capitale est sous le souffle, l’haleine de la terre mourante crépite sur les maisons, et, quand Djimmy Iougriev entre dans la salle de bains, que malgré le luxe de l’appartement aucune plaque de verre n’isole des assauts de l’extérieur, le sable lui picote les mains et la figure, et il reste hébété, déçu par la nature friable de la matière, derrière quoi il perçoit aussi la nature fragile de sa propre existence, et ensuite il regarde par la lucarne qui donne sur l’ouest, de la ville il ne voit que des traînes mouvantes et martiennes, rouge brique, ocre rouge, et, après avoir fermé les yeux et toussé, car d’impondérables particules de pierre se sont glissées dans sa gorge et sous ses paupières, il dévisse le robinet du lavabo et rien ne coule, et il grommelle quelques mots sur cette matinée qui commence mal, et autour de cette idée de début son esprit travaille et lui restitue ses impressions de réveil, le moment où il a cessé de dormir, entendant le grésillement du sable sur les vitres, car comme beaucoup de nouveaux riches il a pu se procurer des vitres pour les fenêtres de sa chambre, et il se rappelle cette brève seconde vacillante pendant laquelle il a oublié le rêve qu’il était en train de faire, or maintenant il retrouve l’image ou plutôt la dernière séquence de son rêve, soudain très claire, accablante, sans conteste prophétisant quelque chose de terrible, il est debout sur la terrasse d’un bungalow sordide où il se protège d’une pluie diluvienne, et il s’adresse à une femme qui ne lui répond pas, il connaît pourtant son nom, il l’appelle pourtant par son nom, Julie Rorschach, elle a été son amie de corps et de destin depuis le début de son rêve, soixante-huit ans auparavant, il l’a accompagnée jour et nuit et il a vu sa raison vaciller, mais là elle ne lui répond pas, sa folie s’est aggravée, elle a peut-être décidé d’être désormais aphasique, et, au lieu de dialoguer avec lui, elle regarde la pelouse tropicale devant eux, l’herbe violemment verte et très belle, elle examine avec affection deux éléphants qui se sont approchés et qui leur font face, la pluie les hachure, rendant les volumes presque fumeux, car l’averse est très forte, et ils balancent leur trompe en haussant celle-ci par instants au-dessus de leur crâne et en secouant la tête, et voilà que, tout à coup, une particularité odieuse de cette scène se révèle, sur le visage des éléphants il y a d’atroces blessures, la pluie torrentielle les lave, je pense qu’on peut parler de visage quand on éprouve une vive sympathie pour ces bêtes, et c’est mon cas, et quand je dis je, ici, je pense autant à Julie Rorschach qu’à moi-même, la pluie lave à gros bouillons ce qui saigne, la peau a été entaillée en quatre volets carrés, du haut de la trompe jusqu’aux bosses hirsutes du crâne, les volets lourdement et partiellement se décollent quand les têtes bougent, sur une joue par exemple une moitié de joue s’entrouvre, puis le puissant morceau de peau se remet en place, puis la bête une nouvelle fois s’agite, son compagnon fait de même, les trompes se tordent vers le ciel et retombent, les oreilles battent, les blocs de cuir de nouveau s’écartent et se referment, les yeux expriment des prières ou des passions en un langage que nul ne comprend, le déluge lave le sang, décolore et évacue les ruisseaux de sang, telles sont les images qui ont visité Djimmy Iougriev à la seconde où il a commencé à entendre le bruit du sable sur les vitres, et qui soudain ici lui reviennent en mémoire, vilain cauchemar, mauvais jour où tout est à craindre, il finit de tousser et il se pétrifie devant le robinet qui ne distille aucune goutte, puis il urine dans la cuvette pleine de sable, et déjà il retourne dans la chambre que le ciel baigne de teintes martiennes, il promène son regard sur le lit où une femme est allongée sans dormir, son épouse, Irma Iougrieva, à cette femme il dit J’ai fait un rêve affreux, et elle l’interrompt d’un geste agacé, car elle ne veut pas que dès le matin il lui impose ses visions, et il se tait, et dans la chambre voisine les enfants chahutent, les journées de vent les excitent, ils savent qu’ils ne sortiront nulle part aujourd’hui, l’odeur de planète désolée les rend bizarres, bientôt ils vont s’amuser à parler en des langues que nul ne connaît, ou ils extrairont de leurs étuis des trompes en cuivre ou des jeux électroniques idiots, ils ne liront rien des livres que les enfants des nouveaux riches devraient lire, et Djimmy Iougriev pressent que dans peu de temps il entrera dans la chambre des enfants et qu’il se fâchera, qu’il leur reprochera leur absence d’intérêt pour tout, leur inculture vicieuse, et cette pusillanimité paresseuse dont il ne peut supporter l’étalage, et voilà que les enfants viennent d’insérer un rouleau vocal entre les pinces d’un phonogramme, et derrière le mur à présent monte la voix d’un chanteur à la mode qui imite une imprécation rythmée de Varvalia Lodenko, la vieille immortelle, en censurant, bien entendu, tout contenu égalitariste, et Djimmy Iougriev se rappelle Julie Rorschach et leur vie commune, et il regrette que seules la voix et la musique de Varvalia Lodenko aient fait irruption dans l’appartement, il le déplore, au fond il a depuis toujours souhaité que les hordes rouge martien de Varvalia Lodenko mitraillent les ruines et balaient les nouveaux riches jusqu’à ce que plus rien ni personne ne bouge, et jusqu’à ce que lui, Djimmy Iougriev, puisse en paix reposer avec la femme qu’il aime, Julie Rorschach, et se fondre avec elle dans les éléphants et dans l’amour, en attendant que la schizophrénie cicatrise. Oui, mauvais début de journée, incontestablement.
OceanofPDF.com