Des anges mineurs (narrats)
34. Maleeka Bayarlag
Le bateau était arrivé à quai depuis une semaine, mais l’autorisation de débarquer ne venait pas. Durant plusieurs jours, les passagers indignés tempêtèrent. Ils se regroupaient le matin, dès sept heures, et ils inspectaient la mer immobile et les installations portuaires, où aucune forme vivante ne se profilait. Ils assiégeaient ensuite la cabine du commandant, frappant sur la porte épaisse dont le cadre était blindé avec des bandes de cuivre et des clous de cuivre, ou encore ils se présentaient avec leurs bagages devant l’échelle de coupée et ils essayaient en vain de la déplier pour la mettre en place sur le flanc du bâtiment. Le commandant refusait de communiquer avec eux sinon par des billets qu’il punaisait entre les bulletins météorologiques et le menu, à l’entrée de la coursive qui menait au réfectoire. L’équipage fournissait des explications fantaisistes, et les officiers répondaient aux questions de façon dilatoire.
Ces passagers mécontents, dont j’ignore les patronymes car, pour tout dire, je ne frayais pas avec eux, s’égaillaient dans les entreponts aux alentours de neuf heures. On les voyait ensuite promener leur maussaderie dans divers couloirs et salles réservées au public. Des gouttes de sueur scintillaient sur leurs visages de plus en plus anxieux au fil des jours. Ils étaient six et, après une rixe qui les opposa aux marins devant l’échelle de coupée, leur nombre descendit à quatre.
La luminosité dans le navire avait baissé. Une buée chaude envahissait la rade aux premières heures du jour, et sur le flanc du bâtiment s’élevait une construction monumentale, un magasin à plusieurs étages qui nous baignait en permanence de son ombre. Les passagers commencèrent à se plaindre du crépuscule où on les obligeait à vivre, prétendant que la grisaille provoquait chez eux des troubles psychiques. Ils ne changeaient plus de vêtements et se négligeaient. Sur leur passage, ceux qui avaient l’odorat délicat commencèrent à froncer les narines. Les gringos ne se lavent plus, m’expliqua un des rares marins qui m’adressaient la parole. C’était un homme originaire de Nazca, région du désert côtier péruvien où se sont déroulés maints rêves de Lydia Mavrani, à une époque où je dormais encore avec Lydia Mavrani, il y a très longtemps, bien avant que j’aie totalement perdu le contact avec elle. Les gringos puent, dit-il encore : quand leur peau n’est pas savonnée, la puanteur monte.
Les coupures d’électricité se multiplièrent et, pour finir, l’éclairage fut réglementé. Le soir, les hommes d’équipage distribuaient des lanternes. Les réservoirs contenaient une quantité d’huile mesquine. Les passagers pestaient contre la fumée qui s’échappait des lampes et contre la flamme trop haute, qui trop rapidement épuisait leur ration nocturne de combustible. Ils campaient tous maintenant dans le bar où ils pouvaient mettre en commun leurs jérémiades et leurs odeurs animales tout en brandissant un verre, avec l’air revêche qu’ont les acteurs secondaires dans un mauvais film. Les étagères du bar étant vides, ce qu’ils lapaient n’avait aucun degré d’alcool. On ne trouvait à bord aucune boisson autre que du thé tiède.
La rixe eut lieu un vendredi, et, le samedi, en tant que sous-homme possédant quelques notions de chamanisme, je fus chargé, avec le matelot de Nazca et un représentant des passagers, d’acheminer à terre la dépouille des hommes qui avaient péri. Le passager disait s’appeler Sheerokee Bayarlag. Il avait été tiré au sort. De lui je soulignerai une silhouette rabougrie, une face plate et inexpressive sur quoi en début de journée peu de sueur ruisselait, et des yeux que les paupières réduisaient à une fente très noire. Nous nous demandions tous s’il allait profiter de l’occasion et, une fois sur le quai, prendre la poudre d’escampette. Le capitaine nous avait donné pour instructions de ne pas le poursuivre et de le laisser aller, dans ce cas, à son destin.
Avec les corps, nous nous enfonçâmes dans les parties basses du navire. Dans les cales régnait une température de four. Le matelot qui haïssait les gringos balançait un fanal et examinait la muraille métallique, à la recherche d’un repère chiffré. Nous avions sur notre droite une série de trappes rectangulaires, hermétiquement closes. Quand le halo lumineux se fut posé sur l’indication M891, le matelot parut soulagé.
– C’est celle-là qu’il faut ouvrir, dit-il.
Nous ferraillâmes plusieurs minutes contre les écrous qui bloquaient le volet. Bayarlag ne nous aidait pas. L’ouverture se situait juste au-dessus de la ligne de flottaison et, une fois que nous eûmes ôté la plaque, une lueur glauque nous entoura. L’eau, devant nous, était mazoutée et noire. Des miettes de polystyrène y flottaient. Le trou était assez large pour ce que nous avions à faire. Il fallait enjamber l’eau avec les cadavres sur le dos et s’accrocher à une échelle rouillée qui, trois mètres plus haut, débouchait sur le quai. L’eau remuait si peu qu’aucun clapotis ne sonnait dans les semi-ténèbres.
Nous étions munis de cordes. Je ne vais pas décrire ici les opérations, disons simplement que les cordes nous furent utiles pour transporter les corps sans les laisser choir dans le bassin. Sheerokee Bayarlag fut le dernier à prendre pied sur le béton à côté de nous et de ses compagnons d’infortune. Il se tint quinze secondes devant eux, nerveux et incapable de se recueillir. Maintenant il transpirait à grosses gouttes. Nous avions encore à haler notre fardeau jusqu’à un endroit que le capitaine nous avait désigné : à cinquante mètres, derrière une cuve. Une fois étendus là, les morts resteraient pour toujours dissimulés aux regards qui viendraient du navire.
Sheerokee Bayarlag ne disait rien. Nous l’observions par en dessous, tentant d’évaluer le moment qu’il choisirait pour démarrer brusquement et zigzaguer sur l’esplanade déserte, entre les containers rouillés et les grues, jusqu’au labyrinthe des entrepôts où il réussirait sans peine à se cacher.
Comme il ne s’élançait pas, nous traînâmes les passagers vers l’arrière de la cuve. Le quai était torride, silencieux. Les passagers écartaient les bras. Les têtes dodelinaient sur les aspérités du sol. Sous leurs aisselles s’amassa une petite quantité de granules de ciment, des billes de poussière.
De l’autre côté de la cuve, nous trouvâmes un tas de chiffons et deux matelas, habités par une demi-douzaine de rats et une vieille mendiante si décatie qu’elle n’avait plus de visage. Elle nous vit allonger les cadavres à un mètre d’elle et ne récrimina pas, mais ensuite elle nous réclama tous les dollars que nous avions dans nos poches. Seul Sheerokee Bayarlag en possédait, sans doute parce qu’il comptait s’en servir durant sa fuite et sa réinstallation dans une nouvelle vie, sur une nouvelle terre. Il avait deux dollars entiers et une moitié. Après avoir tergiversé, il les versa dans la main tendue et se pencha. Il grelottait. Il avait soudain devant la vieille un air de connivence effrayée, comme s’il l’avait déjà rencontrée quelque part.
– Si tu es bien Maleeka Bayarlag, dis-moi la bonne aventure, demanda-t-il.
La vieille rattrapa maladroitement les pièces. L’une d’elles roula vers le bord du quai et aussitôt tomba dans l’eau.
– Ah, ce n’est pas mon jour, dit la vieille.
– Dis-moi quelles sont mes chances de m’en sortir, insista Sheerokee Bayarlag.
La vieille leva sur lui ses yeux sans physionomie. Les dents de Sheerokee Bayarlag s’entrechoquaient. La vieille hésitait à parler en notre présence. Je maugréai un chant funèbre au-dessus des corps, puis nous nous en allâmes. La vieille déjà chuchotait un oracle pour Sheerokee Bayarlag qui haletait devant elle et frissonnait.
Alors que nous nous préparions à redescendre l’échelle, Sheerokee Bayarlag s’écarta de la cuve et nous héla. La vieille avait dû lui dire que ce n’était pas son jour, à lui non plus. Il poussa une deuxième exclamation informe. On le devinait terrorisé à l’idée que nous allions le laisser seul hors du navire. Il cria encore et, comme nous ne répondions pas, il se mit à trottiner pour nous rejoindre.
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