Des anges mineurs (narrats)
21. Sorghov Morumnidian
Au début, j’eus du mal à croire que Sophie Gironde était de nouveau à mon côté, et que pour la rejoindre il n’y avait pas besoin d’attendre une conjonction de rêves particulière ou de voyager trois mille ans à travers les lentes laideurs obscures de l’enfer. Parcourir quelques mètres suffisait pour que je m’approche d’elle, étendre la main suffisait pour la toucher. Voilà ce qui m’étonnait. J’allongeais la main vers elle, j’ouvrais le bras comme pour l’inviter à danser, et aussitôt je retrouvais, dans leur banalité merveilleuse, les gestes de la rencontre amoureuse, ces gestes rabâchés mais qui toujours, quand aucun partenaire ne ment, offrent des vertiges inépuisables. Sans avoir à languir le temps d’une vie, simplement une seconde après l’avoir désiré, je pouvais maintenant caresser son épaule, la naissance de son dos, puis l’attirer enfin contre moi, avec une douceur dont on n’ose rêver que dans les rêves, contre ma bouche et mon corps que le long abîme de l’absence avait rendus incrédules. Sophie Gironde s’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence, et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre. J’avais du mal à le croire. J’avais l’impression que le bonheur, comme autrefois, pouvait m’être retiré sans crier gare, entre deux battements de paupières. Quand je dis je, c’est ici surtout en assumant l’identité de Sorghov Morumnidian. J’interprétais le présent comme une suite d’illusions accrochées avec cohérence l’une à l’autre et incluant les moments de sommeil et de séparation, intégrant les événements les plus prosaïques de la vie quotidienne et fabriquant, en résumé, une sorte de réel parfaitement plausible, mais dont nous risquions d’être privés au moindre sursaut défavorable du destin. Au début, je redoutais à chaque instant de tout perdre et je le déclarais à Sophie Gironde, expliquant ma peur et me mordant les lèvres pour ne pas pleurer. Cela la faisait rire. Puis il se produisit une espèce d’accoutumance, et je mis en veilleuse mon scepticisme, mais sans m’en libérer vraiment. Ma vie avec Sophie Gironde suivait un cours tranquille. Nous avions pour demeure des masures délaissées depuis très longtemps, des maisons que personne ne réclamait, nous rencontrions des gens de sac et de corde et des gens sans gloire, qui déclinaient là, pas loin de nous, comme nous, et aussi il nous arrivait de connaître des situations de solitude absolue, pendant de fugaces périodes ou, au contraire, pendant des années, de longues années. Nous nous déplacions peu, désormais, avec des étapes réduites et de façon plutôt circulaire. Nous avions abouti au bord d’un fleuve équatorial qui rendait incongrue toute nouvelle recherche d’exil. Les eaux brunes souvent charriaient des plantes arrachées par les crues aux biefs marécageux ou aux lagunes, de robustes liserons d’eau géants, des nénuphars. Au lever du jour nous nous rendions sur la rive détrempée. Nous contournions des flaques que les couleuvres quittaient à regret quand nous arrivions à deux pas d’elles, et nous allions nous recueillir devant le clapotis des vaguelettes, profitant de la dernière heure de relative fraîcheur avant la reprise de la chaleur. Le ciel commençait à virer au bleu malpropre. Nous nous tenions main dans la main, et nous observions le passage de ces vilaines brassées flottantes, de ces épaves de plantes qui parsemaient le fleuve à perte de vue. Selon que nous avions ou non beaucoup marché à la fin de la nuit, les berges étaient basses, parfois dépourvues de frange boueuse, parfois inextricablement touffues. La terre exhalait des puanteurs de compost, de bananeraie. Nous restions là et nous assistions à l’éveil des flamants roses, aux premiers va-et-vient des barques. Dans le lointain, à la courbe du fleuve qu’aucune brume encore ne troublait, on distinguait un village à l’architecture lacustre, que dominait une pagode sans grand lustre, manifestement très pauvre, et Sophie Gironde rompait le silence et elle disait : À Luang Prabang, il y a des temples dont les vases d’autel sont des obus. J’avais entendu autrefois une conférence sur ce thème, et je savais que Sophie Gironde n’y avait pas assisté, et il me semblait, en de telles occasions, que seule ma mémoire ensorcelée pouvait faire surgir des phrases de ce genre sur les lèvres de ma compagne. Il n’en fallait pas plus pour que renaisse mon anxiété. Je recommençais à penser qu’aucune certitude n’étayait le monde qui nous entourait. L’existence de Sophie Gironde et la réalité de nos retrouvailles devaient être mises en doute. J’avalais ma salive, je pressais la main de Sophie Gironde, aussitôt m’interrogeant sur ce présent qu’il me semblait être en train de partager avec elle. Je consultais mes calendriers internes afin d’établir une chronologie de ce qui avait précédé. J’aurais dû au moins pouvoir situer le présent par rapport à un passé, à un quelconque passé inscrit dans ma mémoire. Or aucune méthode de calcul ne fonctionnait, même quand je limitais ma recherche à l’écoulement du passé immédiat. C’était effrayant et, en désespoir de cause, je questionnais Sophie Gironde. Chut, répondait-elle. Tu vas effrayer nos éléphants. Quels éléphants ? demandais-je. Je me retournais. Je voyais derrière nous la petite colline sur laquelle se dressait notre maisonnette, l’espace gagné sur la forêt que je ne me souvenais pas avoir déboisé de mes propres mains, le jardin d’herbes où je ne me rappelais pas avoir jamais cultivé la coriandre et la menthe qui assaisonnaient notre nourriture. Les éléphants piétinaient nos plantations en agitant les oreilles. Sophie Gironde avait tout l’air d’être ravie par leur saccageuse nonchalance, et, dans la lumière du soleil levant, brusquement, elle m’apparaissait animée de pensées et de souvenirs inaccessibles et étrangère. Et tout était de nouveau comme au début, difficile à croire.
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