Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 10 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

10. Marina Koubalghaï

Ici repose Nikolaï Kotchkourov, alias Artiom Vessioly, ici reposent les brutes qui l’ont battu et les brutes qui l’ont assommé, ici repose l’accordéon qui jouait la marche des Komsomols quand les sbires ont interrompu la fête, ici repose une flaque de sang, ici repose le verre de thé que nul n’a terminé ni ramassé et qui est longtemps resté au bas du mur, semaine après semaine et mois après mois se remplissant d’une eau de pluie qui paraissait trouble, et où deux guêpes vinrent se noyer le 6 mai 1938, près d’un an plus tard, ici repose le roman de Vessioly où le narrateur exprime le souhait, à l’heure de l’agonie, d’être assis près d’un feu de camp et près des arbres, au bord d’une route, avec des soldats qui chantent une chanson russe, une mélodie à la beauté envoûtante, au lyrisme simple et sans égal, ici repose l’image du ciel au jour de l’arrestation, un ciel que presque rien n’embrumait, ici repose l’inoubliable roman de Vessioly La Russie lavée par le sang, le livre est tombé pendant la bagarre, car Vessioly n’était pas un écrivain de pacotille, n’était pas un communiste d’opérette ni un rat craintif de bureau ou d’arrière-bureau et il n’avait pas encore été disloqué par la police, le chef-d’œuvre est tombé dans le sang pendant que Vessioly se débattait et il est resté là, oublié, ici reposent les argousins qui n’ont lu de Vessioly que des déclarations dactylographiées et de courts textes que Vessioly tuméfié et ruisselant refusait de signer, ici reposent l’héroïsme instinctif de Vessioly, son besoin insatiable de fraternité, ici reposent les épopées imaginées et vécues par Vessioly, ici reposent le clair-obscur puant des cellules, l’odeur des placards de fer, l’odeur des hommes roués de coups, ici repose le claquement des articulations sur les os, ici reposent l’envol des corneilles et le cri des corneilles dans les sapins quand la voiture s’est approchée, ici reposent les milliers de kilomètres parcourus dans la crasse et les miasmes en direction de l’Orient sordide, ici repose le corbeau apprivoisé de Vessioly, nommé Gorgha, une fière femelle noire superbe qui observa l’arrivée de la voiture et son départ, et qui ne quitta pas sa haute branche pendant sept jours puis, ayant admis l’irrémédiable, se fracassa sur la terre sans même ouvrir les ailes, ici repose l’insolence de ce suicide, ici reposent les amis et les amies de Vessioly, les morts et les mortes qui ont été réhabilités et les morts et les mortes qui ne l’ont pas été, ici reposent ses frères de prison, ici reposent ses camarades du Parti, ici reposent ses camarades de deuil, ici reposent les balles qui ont transpercé sa chair encore adolescente alors qu’il guerroyait contre les Blancs, ici repose le découragement de Vessioly, dont le pseudonyme en russe évoque une gaieté que rien jamais n’aurait dû dégrader, ici reposent les pages enivrantes de la littérature épique selon Artiom Vessioly, ici repose la belle Marina Koubalghaï à qui il n’eut pas le temps de faire ses adieux, ici repose le jour où Marina Koubalghaï a cessé de croire qu’ils se reverraient tous deux avant leur mort, ici repose le bruit des roues sur les aiguillages couverts de glace, ici repose l’inconnu qui lui a touché l’épaule après sa mort, ici reposent les braves qui ont eu la force de se tirer une balle dans la bouche quand la voiture s’est approchée, ici reposent les nuits de neige et les nuits de soleil, ici reposent les nuits de loup pour l’homme et les nuits de vermine, les nuits de petite lune cruelle, les nuits de souvenirs, les nuits sans lumière, les nuits d’introuvable silence.

À chaque fois qu’elle disait Ici repose, Marina Koubalghaï montrait son front. Elle levait la main, et ses doigts indiquaient une zone précise de sa tête, d’où les réminiscences sourdaient. Je ne lui faisais pas entière confiance pour l’exactitude des détails, car il y avait plus de deux siècles qu’elle récitait la même litanie, en s’arrangeant, par coquetterie et ardeur poétique, pour que chaque version diffère de la précédente, mais je n’avais aucun doute sur la qualité du tissu qu’elle utilisait pour broder son évocation, sur sa véracité. Je regardais avec nostalgie le visage ridé de Marina Koubalghaï, ses mains difformes, ses os devenus plus durs que pierre, sa chair comme la mienne devenue rude, recouverte par une peau luisante et brune, avec nostalgie car je pensais au temps où cette femme avait eu vingt ans, trente ans, et où elle avait été fantastiquement attirante. En disant je, je prends aujourd’hui la parole au nom de Laetitia Scheidmann. J’avais fini de traire les brebis et Marina Koubalghaï était venue s’accroupir à côté de moi pour bavarder, comme souvent à cette heure. L’après-midi s’achevait, plus aucune tâche ménagère ne s’imposait avant le soir.

Marina Koubalghaï se tut. Elle observait les lueurs du couchant. Dans la lumière déclinante, ses yeux avaient une transparence sorcière.

Après un moment, elle reprit, toujours montrant l’intérieur de son crâne, Ici reposent les livres qu’Artiom Vessioly n’a pas pu terminer et ceux qu’il n’a pas pu écrire, ici reposent les manuscrits qui lui ont été confisqués, ici reposent la chemise déchirée d’Artiom Vessioly et son pantalon taché de sang, ici repose la violence qui ne faisait pas peur à Vessioly, ici reposent les passions de Vessioly, ici reposent la première nuit en face des interrogateurs, la première nuit au milieu des hommes entassés, la première nuit dans un cachot où avaient coulé, sans exception, tous les liquides que contient le corps des humains, la première nuit en présence d’un communiste dont on avait cassé toutes les dents sans exception, ici reposent la première nuit de transfert en train et ensuite toutes les nuits dans un wagon glacial, les nuits de somnolence à côté des cadavres, et la première nuit en contact avec la folie, et la première nuit de véritable solitude, la première nuit où les promesses étaient enfin tenues, la première nuit dans la terre.

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