Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 48 sur 49

Pages du PDF

Des anges mineurs (narrats)

48. Alia Araokane

Lisez les livres de Fred Zenfl, les livres sans fin aussi bien que ceux qu’il a écrits jusqu’au bout et dont la dernière page est toujours péniblement barbouillée de sang et de suie, lisez les romans qu’il a copiés parfois en deux et même trois exemplaires pour les distribuer aux amateurs, certains séjournent peut-être encore dans tel ou tel charnier, ils sont facilement accessibles si on gratte la cendre qui les entoure et si on écarte la chaux vive qui les imprègne et si on ne se préoccupe pas de ses propres sanglots, certains autres flottent encore entre deux eaux glauques, sous la surface de ses rêves ou des vôtres, lisez-les même si vous ne savez plus lire, aimez-les, souvent ils décrivent les paysages de l’abjection où on a obligé à respirer ceux qui avaient traversé vivants l’abjection, on y trouve aussi de jolies scènes de tendresse sensuelle, ce sont des romans qui malgré tout de temps en temps ne renoncent pas à l’éclairage des fidélités amoureuses et du souvenir, ce sont des livres construits sur ce qui reste quand il ne reste rien, mais il ne dépend que de vous qu’ils soient admirables, la plupart reprennent la rumination sur l’extinction de tout et de tous dans quoi se morfondait Fred Zenfl pendant et après les camps, lisez-les, recherchez-les, Fred Zenfl a beaucoup erré parmi les camps, il était si familier des barbelés qu’il leur a consacré un dictionnaire relevant leurs noms argotiques multiples, il aimait tant les régions concentrationnaires qu’il les appelait de ses vœux pour tous et pour toutes, écrivant continuellement sur le malheur et les hallucinations finales, lisez par exemple Die Sieben Letzte Lieder, un de ses plus mauvais textes, ou Le 21 octobre, un texte isolé qui est sans conteste le pire de tous, mais que pour ma part j’apprécie spécialement, car il y est dit que nous avons été compagnons de voyage et de désastre, et il est vrai que nous avons affreusement pleuré ensemble, bien qu’étant la plupart du temps très éloignés l’un de l’autre, en disant je j’évoque ici Alia Araokane, nous ne nous sommes connus qu’une seule nuit, lisez aussi le roman de Fred Zenfl que je préfère, il a été écrit pendant qu’une locomotive dépeçait et traînait son corps, c’est un roman assez amusant et varié pour plaire à tous et à toutes, lisez-le, lisez au moins celui-là et aimez-le.

OceanofPDF.com