Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 33 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

33. Gina Longfellow

On entendit les pas de Lilly Young, mandatée pour signifier à Scheidmann sa remise de peine. On entendit ses petites bottes de feutre qui foulaient la boudargane blanche et la boudargane violette, dont les brins déjà indifféremment étaient grisâtres et partaient en poussière au moindre contact. La tricentenaire marchait sur une surface qui, même pour les bêtes, était restée tabou pendant deux ans après que les aïeules eurent abreuvé Scheidmann à l’alcool de yoghourt et qu’elles se furent retirées pour le fusiller. De ce territoire circulaire et guère pittoresque, avec un infime vallon herbu et une dépression infime et des cailloux si familiers au regard de Scheidmann que celui-ci les avait affublés de sobriquets, Scheidmann occupait le centre, et, maintenant que le condamné avait perdu ses liens, ce centre s’était dédoublé : il y avait le poteau, noir et souillé, et, deux mètres plus loin, Scheidmann, noir et souillé, lui aussi, et bizarre. Lilly Young s’approcha et elle constitua un troisième pôle, affublé d’un bonnet rouge.

Elle se mit à discourir. C’était sans fin, comme toujours quand la Lilly Young prenait la parole. Elle n’avait pas encore terminé son exposé que déjà le froid de la nuit soufflait et que s’allumaient, au firmament, les premières étoiles.

– Et tu pourras ensuite monter une yourte dans le voisinage, disait-elle, ou loger sous le feutre de Varvalia Lodenko, car elle est partie, notre Varvalia, elle sillonne les derniers bastions civilisés afin d’essayer de réparer tes bêtises, elle ne reviendra pas de sitôt. Et, quand on nomadisera de nouveau, tu démonteras ta tente et tu nous suivras, il faut que nous puissions garder un œil sur toi. Et si tu veux quelques bestiaux…

Scheidmann allait devant elle de côté et d’autre, cherchant pesamment à l’éviter. Il n’aimait pas l’idée d’être gracié : d’abord parce qu’il savait qu’il méritait la mort, et ensuite parce que jusqu’à la fin des temps il devrait remercier ses grands-mères de ne pas lui avoir troué la peau. Il n’aimait pas non plus l’absence de concision de Lilly Young, et, de surcroît, l’haleine de la vieille le dérangeait, qui empestait le vomi de rhubarbe, le fromage de chamelle, l’humus, la salive mille fois remâchée, le thé au lait, l’immortalité, l’argot des camps, les feux nourris avec de la crotte de yack, le tuyau goudronneux des pipes, la soupe d’herbes, la fumée.

La nuit s’épaissit, la lune apparut puis se coucha, il y eut encore trois demi-heures d’obscurité puis l’aube suinta sur l’orient, puis de nouveau ce fut la fin du jour. Scheidmann baissait la tête comme un animal en quête de lichen, il regardait par en dessous, secouait sa chevelure en tresses grasses et ses bras pareils à des liasses de lanières vésiculeuses, et les secousses se communiquaient aux longues bandes de peau et de chair squameuse qui partaient de son cou pour lui cacher entièrement le corps et les jambes. Il se balançait. Plusieurs nuits filèrent. La lune se dégrada jusqu’à n’être plus qu’un fin croissant, puis des nuages de neige hurlèrent au ras de la steppe, sans chute de neige, et des journées très courtes survinrent, en alternance avec des nuits où la terre se contractait de froid et frissonnait. Dans le crépuscule, les touffes de boudargane violette s’émiettèrent. Brûlée par le givre, la boudargane blanche n’était plus qu’un paillasson noir. Le soleil ensuite refusa de réchauffer le paysage. Les étoiles s’acidifiaient, pâlissaient, renaissaient sur le velours ténébreux du monde, recroquevillées sur des scintillements méchants. Les images diurnes et nocturnes se succédaient comme des diapositives dans un passe-vues déréglé.

Lilly Young pendant ce temps dévidait les attendus du décret que les vieilles avaient mis au point, et Scheidmann avançait ou reculait un peu, ou il se déplaçait de deux pas sur la gauche ou sur la droite, avec des ombres qui le rendaient imprécis et avec des postures qui le faisaient ressembler tantôt à un boxeur, tantôt à un mouton assommé par les fièvres. Parfois Lilly Young s’asseyait en tailleur pour prendre un peu de repos ou pour fumer, ou pour grignoter un morceau de fromage dur qu’elle avait retiré d’une de ses poches, ou pour démonter et graisser sa carabine.

Scheidmann n’avait nulle part où aller et, malgré l’ennui où le plongeait le monologue de Lilly Young, il ne s’éloignait pas. À cela il faut ajouter qu’en le quittant, l’angoisse de la mort avait laissé en lui un creux épuisant. Il avait peine à reprendre son souffle et il s’abstenait de débiter des histoires trop longues. Deux cents mètres plus loin, à la limite du cercle tabou, les autres grands-mères de Scheidmann paraissaient, elles aussi, accablées par les bavardages de Lilly Young. De temps en temps, l’une d’elles sentait quelque chose s’effacer à l’intérieur de son intelligence, et elle priait son petit-fils de ne pas tenir compte de Lilly Young et de réciter un narrat étrange. Il avait été établi que les narrats étranges qui s’échappaient de la bouche de Scheidmann colmataient les brèches dans les mémoires ; même si, plutôt que des souvenirs concrets, ils remuaient des rêves ou des cauchemars qu’elles avaient faits, cela aidait les vieilles à fixer leurs visions affadies, l’expérience des hiers qui chantent. Les narrats intervenaient sous leur conscience de façon musicale, par analogie, par polychronie, par magie. Ainsi ils agissaient.

Ce jour-là, justement, Magda Tetschke s’aperçut qu’un chapitre de son aventureuse jeunesse menaçait de se dissoudre dans le rien : elle avait été amoureuse de Yaldam Reweg, un homme marié à une de ses amies, un écrivain réaliste, elle l’avait séduit, elle avait fini par l’épouser, il avait dû partir, elle l’avait suivi en déportation ; elle se rappelait soudain cette amie dont elle n’avait plus eu de nouvelles depuis deux cent vingt ans, Gina Longfellow, qui travaillait avec elle dans les bureaux avant la victoire de la révolution mondiale ; elle était restée à son poste tandis qu’elle, Magda Tetschke, commençait à voyager vers les terres vierges, où Reweg était parti en éclaireur.

– Hé, Scheidmann ! cria-t-elle. Est-ce que le nom de Gina Longfellow te dit quelque chose ?

Comme Scheidmann ne manifestait pas l’intention de se lancer dans un narrat, elle se mit à ramper vers lui. Sa carabine bougeait sous la lune, parmi les herbes mortes, sur le sol croustillant de givre. Scheidmann la regardait progresser. Il ne savait que faire ni que dire. Pour lui, Longfellow était le nom d’une petite pierre, voisine d’un caillou qu’il avait baptisé Reweg. La tête de Magda Tetschke oscillait hors de son manteau brodé comme une tête de tortue hors de sa carapace.

– Bien sûr, poursuivait Lilly Young, on ignore quand Varvalia Lodenko reviendra. Mais, dans l’intervalle, tu peux t’installer chez elle. Installe-toi sous son toit et rallume son poêle. Il y a des briques de bouse sous la tente, en entrant, à droite.

Magda Tetschke était tout près, maintenant. Elle se haussa sur la pointe des coudes, elle se mit à supplier Scheidmann sur un ton impérieux. Qu’il lui chuchote un narrat étrange, ayant pour ange principal Gina Longfellow ou Yaldam Reweg ou elle-même, et qu’il s’exécute en vitesse. Comme il renâclait, elle s’accrocha à lui et le secoua. Une des lanières de peau qui entouraient Scheidmann se détacha et resta dans la main de la vieillarde.

– Voilà, tu es contente, gémit Scheidmann.

Bien qu’il n’eût ressenti aucune douleur, cet arrachage le dégoûtait en profondeur.

– Oh, que oui, dit la vieille.

Elle avait reculé de quelques mètres, et déjà elle roulait sur les cailloux, ânonnant des phrases, comblée, portant à ses yeux presque aveugles le demi-mètre de cuir dont elle s’était emparée et s’efforçant d’y lire un texte, imitant dans la nuit les gestes de la lecture.

Elle feignait de déchiffrer goulûment des images inscrites sur la peau étrange de Scheidmann, elle faisait mine d’avoir retrouvé ses amis, chers, et la mémoire, disparus. Et elle était contente.

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