Des anges mineurs (narrats)
18. Ioulghaï Thotaï
Au nombre des animaux qui assistèrent à l’exécution de Will Scheidmann, on compte les ruminants qui paissaient autour des yourtes et qui, non sans indifférence, parfois dirigeaient leurs regards vers le poteau contre quoi Will Scheidmann vomissait leur lait, mais, surtout, il y eut un oiseau qui était originaire du lac Hövsgöl, un échassier d’humeur folâtre, critiqué parmi les siens pour ses comportements individualistes, et qui ce matin-là s’amusait à tracer de courtes boucles au-dessus du terrain des opérations et à faire du sur-place tantôt à la verticale des chamelles, tantôt à la verticale des sœurs Olmès. Ses plumes caudales un peu rabougries desservaient l’élégance de sa silhouette, mais peu importe. Il avait passé la nuit près d’une petite mare située à quatre kilomètres de là, et il volait dans ce style rapace plus pour apaiser sa curiosité que pour repérer de la nourriture. C’était un chevalier à pattes vertes, ayant déjà accompli deux migrations au cours de son existence, et donc ayant traversé de biais pendant l’automne les interminables territoires mongols et chinois pour hiverner sur des rivages aux boues méridionales et jaunes, près de vieux ports jadis florissants mais maintenant envasés et déserts, pour ensuite revenir au milieu du printemps vers les paysages qu’il aimait et où ses semblables évitaient de nicher, les lacs solitaires et la taïga d’altitude qu’affectionnent les bagnards en fuite, les ours à poitrail roux, ainsi que les vagabonds ayant pour toujours quitté les ruines des villes industrielles. Et comme, cet été-là, il n’avait pas fixé auprès de lui de compagne à sa mesure, il avait décidé de voyager et de passer le mois de juillet sur les hauts plateaux avant de migrer de nouveau en direction du Mékong ou de la rivière des Perles. Dans le monde des chevaliers à pattes vertes et des chevaliers aboyeurs, cet échassier était connu sous le sobriquet de Ioulghaï Thotaï.
Il entendit rugir la carabine de Yaliane Heifetz et, aussitôt, un éclat de bois gicla près de la joue de Will Scheidmann. Les sœurs Olmès tirèrent immédiatement après, puis une salve éclata, dans quoi furent confondus les tirs de Laetitia Scheidmann, Lilly Young, Solange Bud, Esther Wundersee, Sabiha Pellegrini, Magda Tetschke, ainsi que d’autres vieillardes pluricentenaires dont les herbes pourtant basses camouflaient l’identité, et ensuite il y eut une dernière détonation, le coup de fusil isolé de Nayadja Aghatourane. Les balles vrombirent à quelques décimètres du condamné, qui ne bougeait plus ni ne hoquetait, conscient, malgré son évidente ivresse, qu’il vivait là un moment inoubliable.
Ioulghaï Thotaï se déplaça vers l’ouest puis il agita les ailes avec une lenteur tournante, glissant et planant selon un dessin d’entonnoir et freinant sa trajectoire au point de paraître immobile en plein ciel. Il avait appris à voler de cette manière, profondément étrangère à ceux de son espèce, en observant les mouvements d’une buse et en les adaptant à sa corpulence et à sa charpente. Il se maintint au-dessus de Lilly Young et il entendit celle-ci poser des questions à la cantonade.
Les vieilles avaient éjecté, des culasses, les douilles brûlantes, et elles restaient étendues dans la position dite du sniper couché, mais toutes avaient l’air déconcertées d’avoir raté leur cible, et elles hésitaient avant de lâcher une seconde mitraillade. Sous leurs narines errait de la fumée de poudre noire, mêlée aux parfums de jeune absinthe et à l’insistante puanteur de l’urine des brebis et des chamelles qui, à l’endroit où elles étaient couchées, avaient dormi nuit après nuit pendant des mois.
Lilly Young parlait de Will Scheidmann et elle parlait de leur mémoire de vieilles qui souvent maintenant était trouée et déchirée, et dont les trous et les déchirures s’agrandissaient, avec le temps. Elle prétendait soudain que seul Scheidmann pourrait rassembler leurs souvenirs quand ceux-ci seraient en voie de disparaître complètement.
– Ça y est, la Lilly est lancée, dit quelqu’un.
– Qui nous dira qui nous sommes, le jour où nous ne le saurons plus et le jour où plus personne ne le saura ?… demandait Lilly Young. Qui nous racontera comment nous avons vécu dans la civilisation des justes et comment nous l’avons approfondie et défendue jusqu’à sa complète déconfiture ?…
– Oui, ça y est, elle est lancée, observa Esther Wundersee.
– Et elle n’est pas près de s’arrêter, la Lilly, ajouta Solange Bud.
– Qui fera à notre place le bilan de notre existence ?… continuait Lilly Young. Qui d’autre que Will Scheidmann pourra narrer des anecdotes sur notre longue existence ?… Qui pourra faire revivre encore notre jeunesse, et ensuite les écroulements, les catastrophes, notre mise à l’écart dans la maison de retraite ?… Et ensuite la résistance, le saccage de la maison de retraite, les appels à l’insurrection ?… Qui saura dépeindre cela ?
Ioulghaï Thotaï avait perdu de la hauteur. Il entendait tout, il percevait l’odeur des vieilles, il voyait sur leurs nuques et leurs hanches se fourvoyer des sauterelles des steppes, des coccinelles. Les vieilles discutaient entre elles. Quatre ou cinq déjà avaient posé leurs fusils et avaient roulé sur le flanc et mâchonnaient des épis d’orge sauvage. Nayadja Aghatourane allumait une pipe. Contre le poteau d’exécution, Will Scheidmann dodelinait du chef comme s’il était en train de s’assoupir.
– Qui saura expliquer aux survivants ce que nous faisons ici au lieu d’être mortes ?… interrogeait Lilly Young.
– C’est vrai que, quand elle est lancée, elle ne s’arrête plus, dit Magda Tetschke.
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