Des anges mineurs (narrats)
36. Adzmund Moïschel
Inlassablement, nous oubliions nos échecs et nous repartions vers ce qui, sur les cartes, figurait maintenant en blanc ; nous étions désireux d’apprendre si toujours au loin existaient des hommes et des femmes, des Yorubas, des Qechuas, des Orotches, et si quelque chose surnageait au-dessus des fosses de l’Oklahoma, ou si un service pouvait être rendu aux populations qui s’étaient réfugiées sur le Mékong ou sur la rivière des Perles, ou sur l’Oussouri.
Par un beau matin de brise solaire, notre goélette s’élança. Les vaguelettes chantèrent contre la coque, la misaine ronfla, puis il y eut un bruit de gifles et des jurons. Des mouches pullulaient à bord, importunant les marins en manœuvre. La présence des insectes s’expliquait par le fait que nous avions embarqué une bufflonne, dont nous souhaitions qu’elle nous procurât du lait puis plus tard de la viande. Dans la cale s’entassait de tout à suffisance, comme il est d’usage avant une circumnavigation. Outre les biscuits, nous avions engrangé d’immenses volumes d’eau potable, ainsi que des pastilles d’hydroclonazone pour le cas où des miasmes empoisonneraient nos réservoirs.
Nous cabotâmes jusqu’au soir sans déplorer la moindre perte en vie humaine et, encouragés par ce bilan de bon augure, nous renonçâmes à chercher un ancrage pour la nuit et décidâmes de cingler plus résolument encore vers le sud-ouest. Le second maître venait d’ordonner qu’on déployât une voile supplémentaire, quand le bâtiment toucha une mine et, s’étant promptement disloqué, sombra. Vers le fond immédiatement coulèrent les provisions, la vache et une douzaine d’hommes. Le destin voulut que le naufrage se déroulât à petite distance de la côte ; les survivants rejoignirent celle-ci à gué, heureux d’être saufs mais harcelés de nouveau par les mouches, qui avaient choisi de ne pas accompagner le bétail dans sa noyade.
Une fois sur la terre ferme, huit matelots exigèrent qu’on les désenrôlât ; ils rentrèrent chez eux à travers champs. Nous n’étions plus que neuf, ne sachant trop à quoi le lendemain ressemblerait, et impatients que la nuit nous portât conseil. Nous nous déshabillâmes, suspendîmes nos effets à des perches pour les faire sécher, et essayâmes de nous endormir. Cependant, jusqu’à l’aube, les insectes nous supplicièrent. Les rayons du soleil poignirent sans que quiconque eût fermé l’œil. Alors que, épuisés, nous renfilions nos uniformes, le restant de l’équipage se plaignit des conditions d’hygiène et de sécurité et, après une violente diatribe prononcée par un maître gréeur nommé Adzmund Moïschel, il se mutina. Le commandant fut matraqué, et sa raison, dès qu’il sortit de l’évanouissement, chavira. Presque tout le monde avait déserté ; nous n’étions plus que deux, lui compris. Sans lui retirer son titre, nous le destituâmes de sa charge qu’il ne pouvait plus assumer, car il vaticinait sans relâche. Par nous ici j’entends surtout moi qui vous parle, ainsi que les mouches, qui effrontément participèrent à ce vote.
Vers midi, nous rassemblâmes nos forces et prîmes la direction sud-ouest, qui avait été fatale à notre embarcation. Un talus longeait la côte. Nous le gravîmes et nous y découvrîmes des traverses et des rails. Nous nous engageâmes dessus. La voie avait été construite à deux mètres au-dessus du niveau de la mer, elle suivait le rivage qui comportait un grand nombre de petites échancrures, et, souvent, elle quittait la terre, supportée alors seulement par des piliers de béton qui s’enfonçaient dans la vase. Ces passages au-dessus du vide n’étaient pas conçus pour la promenade ; ils nous obligeaient à sautiller d’une certaine manière qui épuisait.
Sur notre gauche, la lande déserte grésillait sous le soleil. Des chiens s’y baguenaudaient. Ils trottèrent vers nous et, pendant des heures, ils nous reniflèrent de loin, avec hostilité, et aboyèrent contre nous. Sur la droite, les eaux peu profondes scintillaient. On y distinguait parfois des barques de roseaux échouées, pourries.
Le capitaine remuait ses mondes intérieurs et il haussait le ton pour me faire part de ses convictions les plus absurdes. Vois-tu, me disait-il, ce Moïschel, je l’aimais comme autrefois on aimait son fils, au temps où on pouvait encore avoir des fils. Ou encore, il aboyait à l’adresse des chiens ou, quand les mouches l’avaient piqué, il avançait les lèvres de manière hideuse et bourdonnait. Les charmes de sa conversation à cela se limitaient.
Vers quatre heures de l’après-midi, nous fûmes en vue d’une station de chemin de fer, comprenant une cabane et une voie de garage où stationnaient une locomotive à vapeur, un tender et une plate-forme bâchée qui pouvait accueillir des voyageurs.
Je me mis en quête de l’homme qui administrait la station. Il somnolait dans la cabane, bercé par les crachotis d’un poste de radio. Aucune émission n’était en cours. Il écouta mes explications sans que sa physionomie indiquât en quel sens il allait statuer sur ma demande d’assistance, puis, alors que déjà le crépuscule débutait, il me confia deux gamelles et des sachets de soupe lyophilisée, et nous autorisa à séjourner n’importe où dans les parages, en attendant la prochaine pleine lune. À cette date, conformément à l’horaire d’hiver, reprendrait la circulation des trains sur la ligne, selon lui.
Nous nous installâmes sous la bâche. Comme nous étions dans un endroit assez passant, certains indigènes, qui appréciaient les propos décousus, mais cocasses, de notre commandant, jetaient vers nous une obole sous forme de petites quantités de vivres, suffisantes pour que nous n’eussions pas besoin d’aller explorer les arrières de restaurants ou les bennes de détritus. Ainsi fila une semaine, puis la lune fut grosse.
Le commandant avait repris du poil de la bête et, quand les cheminots arrivèrent, il exprima le souhait de diriger lui-même la machine ; on lui représenta qu’il n’en avait pas la capacité et, comme il insistait, le conducteur de la locomotive l’assomma.
Il se réveilla plus tard. Le convoi déjà roulait. Nous n’allions pas à vive allure, et notre direction était nord-est. Comme souvent, nous revenions incoerciblement à notre point de départ. Le commandant se pencha vers la mer, qui maintenant était à gauche. Le vent jouait dans ses cheveux, il arborait un triomphal sourire. La locomotive sifflait toutes les sept secondes ; la lune immense, quoique encore pâle, déversait sur le paysage des lueurs magiques. Sur notre droite, des chiens couraient en horde et aboyaient. Cet Adzmund Moïschel, mon fils spirituel, cria le commandant, comme il a su tenir bon en plein malheur !… Ce courage qu’il a eu !… Cette intuition !… Inverser la boussole !… Nous précéder !…
J’éprouvais à mon tour un bonheur intense. L’aventure reprenait enfin. Sud-ouest ou nord-est, quelle importance ? Je me mis à brailler des instructions au timonier pour que celui-ci conservât son cap. La brise de terre hurlait à nos oreilles. Cet Adzmund Moïschel !… nous extasions-nous de concert. Quel courage !… Quelle intuition !…
OceanofPDF.com