Des anges mineurs (narrats)
30. Clara Güdzül
Les bouteilles et les boîtes s’entassent dans la cour du revendeur, deux pyramides que la nuit rend presque uniformément bleuâtres. Les tas croulent, il y a toujours un animal qui les dérange, un rat ou un chien, occupé à y fouiner en quête d’un reste de sucre, et parfois c’est un singe, un macaque tout aussi famélique et pelé. On entend le bruit de ces escalades furtives. Des boîtes roulent brusquement, quelque chose s’enfuit. Quand l’amoncellement se tait, dans les bananiers des alentours se réveillent les scies nocturnes des insectes, un charivari suraigu qui contraindrait à hausser le ton, si toutefois on avait des mots à dire. Or quelle conversation pourrait-on bien lancer en ce moment, et quand je dis on je pense ici un peu à Clara Güdzül qui émerge de la nuit, comme chaque soir, avec son sac de chiffonnier qui tintinnabule derrière elle, avec son crochet qui ressemble à une carabine, avec son échine courbée d’Untermensch, avec son air d’immortelle crasseuse. Quelles phrases pourrait-elle bien adresser, et à qui ? Quels fragments de réponse pourrait-elle bien espérer, et de qui ?
Sous l’éclairage déplorable, voilà maintenant que Clara Güdzül fait peser son butin du jour, et ensuite elle le trie, car on exige qu’elle sépare le plastique de l’aluminium. Le on se réfère ici beaucoup moins à Clara Güdzül que tout à l’heure, évidemment. Puis elle reçoit son dû, ses dollars, puisque l’argent a été réintroduit dans la société en même temps que le principe du commerce. On lui donne en général deux dollars.
– J’arrondis au-dessus, parce que c’est toi, dit le revendeur.
Clara Güdzül coince les billets immondes sous son aisselle, dans une poche qu’elle cache là, puis elle redresse la tige de métal qui lui barre la poitrine, et elle repart. En maugréant ou en silence, selon son humeur, elle se retire au-delà du cercle de lumière.
Elle se dissout dans la rue.
Elle n’est plus là.
Suspendue à l’entrée de la boutique, une lampe à acétylène éclaire la balance, le comptoir et la trogne amère du revendeur, son visage alcoolique de gagne-petit, et, devant le comptoir, l’espace jonché de capsules et de charpies variées et de rouille, car le revendeur récupère aussi des papiers et de la ferraille.
Parfois, n’ayant pas en caisse de quoi rémunérer ses fournisseurs, et quand je parle de fournisseurs je pense essentiellement à moi-même et à Clara Güdzül, le revendeur les paie avec des ordures, en piochant dans son tas d’ordures. Au lieu des deux dollars habituels, il leur donne une des bouteilles en plastique que nous venons de récolter et il y ajoute quatre ou cinq revues prises sur sa pile d’illustrés.
– Allez, dit-il. La cinquième est en prime. Une jolie, toute en couleurs.
Clara Güdzül ne proteste pas, elle sait qu’on ne proteste pas contre les pratiques des capitalistes et qu’il faut simplement patienter jusqu’au jour d’émeute où on pourra tuer celui qui vous a causé du tort, et elle rejoint l’ombre.
Sous les grands arbres, elle parcourt des sentiers détrempés, elle trottine environ un quart d’heure en direction du fleuve, assaillie par les moustiques, allant à travers la nuit qui jacasse autour d’elle et qui embaume, et elle finit par se retrouver dans ce qu’elle nomme son chez-moi, une paillasse que des feuilles de bananier protègent de la pluie et du malheur, avec un carré de terre sèche et une réserve de petit bois. Elle s’assied, elle se repose, elle respire par petites bouffées régulières. Elle ne dort pas, depuis qu’elle a soufflé ses deux cent cinquante-neuf bougies elle a perdu le sommeil, elle n’a plus besoin de dormir.
Elle attend que la lune monte au-dessus du fleuve et qu’elle scintille, sur les eaux qu’entre les troncs on aperçoit.
Quand la luminosité le permet, elle tend la main vers les vieux magazines qui représentent son salaire et elle les feuillette. Ce sont des publications qui auraient pu avoir du succès si l’humanité n’était pas en train de s’éteindre, des revues patronnées par la mafia, avec des photos de filles nues, des femmes jeunes qui devant l’objectif ouvrent les cuisses et écartent même les lèvres de leur vulve, pour le cas où on désirerait en voir encore plus. Avec une tendresse fascinée, Clara Güdzül contemple ces détails anatomiques que rien ne censure. Il y a extrêmement longtemps qu’elle ne sait plus à quoi elle-même ressemble quand elle est habillée ou nue, et elle a tendance à imaginer que, d’une manière ou d’une autre, son corps continue à s’organiser comme ceux qui ici s’exposent, comme les volumes et les sillons intimes qui ici s’exposent. Elle croise le regard non souriant de ces filles qui sourient, elle interroge leur docilité prostituée, elle leur demande si la mafia leur a fait mal, si poser leur a fait mal, et combien de dollars elles ont reçus, et si elles savent que c’est Will Scheidmann qui a instauré le retour de la société marchande, et si le nom de Varvalia Lodenko leur dit quelque chose. Elle leur parle avec prudence, pour ne pas les heurter, elle suppose qu’elles sont aujourd’hui totalement dévastées ou déjà mortes.
La lune brille sur les eaux du fleuve, la nuit brille, il y a des chiens qui aboient près du débarcadère, Clara Güdzül parle avec les filles nues, elle leur signale qu’elles ont ici et là des grains de beauté qu’il vaudrait mieux surveiller, et aussi qu’on devine dans leurs yeux un voile de lassitude, et elle leur promet qu’elle va venir, que nous allons venir, que nous allons de nouveau supprimer le système des dollars, et elle leur montre sa carabine appuyée contre un palmier et elle dit : Je vous assure que vous pourrez vous-mêmes fusiller les mafieux et Will Scheidmann si ça vous soulage, si vous ne savez pas quoi faire pour réparer le gâchis. Et ensuite elle dit : De toute façon, je vais vous envoyer une cassette où Varvalia Lodenko explique ce qu’il faut faire quand il n’y a plus rien à faire.
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