Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 22 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

22. Nayadja Aghatourane

Le ciel avait brûlé toute la journée.

Aucun oiseau n’était visible, la prairie assommée se taisait, même les mouches avaient tendance à disparaître. Près des tentes de feutre, les bêtes en silence cherchaient l’ombre. Quand on était mal placé, et c’était le cas de Will Scheidmann, on risquait l’éblouissement dès qu’on écartait les cils. Chamelles et brebis dérivaient à la surface d’un lac d’étain en fusion, les yourtes ondulaient derrière un rideau de chaleur. Quant aux vieillardes, elles se confondaient avec le sol, elles restaient immobiles parmi les épis et les brins scintillants et jaunâtres ou gris intense, vautrées avec leurs fusils au milieu des taupinières et sur les crottes très dures des animaux. On refermait les yeux en hâte, avec l’impression d’avoir eu les rétines anéanties à la flamme. Puis on serrait les paupières plus fort et la vue, peu à peu, revenait. Dans le noir intime, elle revenait.

Et maintenant, avec la nuit, on était plus à l’aise pour inventer des images. Des souffles sur la steppe circulaient. Ils ne charriaient aucune fraîcheur, mais, au moins, ils n’aveuglaient pas.

Il y avait trois semaines que l’exécution de Will Scheidmann était en cours. Depuis l’échec de la première fusillade, le condamné attendait que les vieilles le tuent. Et elles, au lieu de le mitrailler, discutaient pour savoir si elles devaient se rapprocher du poteau et reprendre à zéro les opérations, ou si elles feraient mieux de gracier Scheidmann, quitte ensuite à lui infliger une peine d’une autre nature, par exemple le contraindre à archiver à haute voix leurs rêves de jeunesse que l’amnésie amenuisait. La décision semblait impossible à prendre. Nuit et jour couchées en position de tir, les aïeules fumaient des pipes d’herbes aromatiques tout en échangeant des avis et de longs silences. Parfois, surtout la nuit, elles se levaient pour déféquer dans un vallon voisin, ou elles partaient traire une brebis souffrant d’un trop-plein de lait, mais ces absences duraient peu. On les voyait bientôt rejoindre le peloton des snipers. Elles distribuaient autour d’elles des grignotures de fromage et aussitôt, avec une agilité de vieux fauves, elles se rallongeaient.

Trois semaines.

Vingt et un jours.

Et c’étaient aussi vingt et une histoires que Will Scheidmann avait imaginées et ruminées face à la mort, car en permanence ses grands-mères pointaient sur lui leurs carabines, que l’on fût à la belle étoile ou en plein midi, comme pour bien lui rappeler que d’une seconde à l’autre l’ordre de déclencher le feu pouvait une nouvelle fois sortir de la bouche de Laetitia Scheidmann ou de Yaliane Heifetz ou d’une autre. Vingt et un et bientôt vingt-deux narrats étranges, pas plus d’un par jour, que Will Scheidmann avait composés en votre présence, et en disant Will Scheidmann, je pense à moi, bien sûr. Et donc il monologuait ici un vingt-deuxième irrésumable impromptu, n’ayant plus en perspective que des délires de survivant sous la menace et une fausse tranquillité devant la mort, et je pétrissais cette prose dans le même esprit que les précédentes, pour moi-même autant que pour vous, vous mettant en scène pour que votre mémoire soit préservée malgré l’usure des siècles et pour que votre règne arrive, car, même si j’avais coopéré toujours assez médiocrement avec vous, j’éprouvais à l’égard de vos personnes et de vos convictions une tendresse que rien jamais n’avait pu ébrécher, et j’espérais pour vous toutes l’immortalité, ou, du moins, une immortalité supérieure à la mienne.

Je me tus. Une sauterelle venait de bondir sur une de mes jambes. Les épreuves avaient métamorphosé mon corps. Les maladies nerveuses provoquaient une multiplication de lambeaux de peau parasite. Partout grossissaient sur moi de vastes écailles ligneuses et des excroissances. La sauterelle accrochait à cela ses pattes.

J’ouvris les yeux. La steppe nocturne se drapait dans les étoiles, puis la lune vint. J’aurais aimé parler à quelqu’un. J’aurais aimé que quelqu’un me parle des hommes et des femmes que j’avais peints, m’en parle avec amour, avec fraternité et compassion, me dise : J’ai bien connu Lydia Mavrani, raconte-moi encore comment elle était après avoir survécu, ou : Donne-moi des nouvelles de Bella Mardirossian, ou encore : Il faut que tu t’acharnes à relater les aventures de Varvalia Lodenko, ou encore : Nous aussi nous appartenons à cette humanité mourante que tu décris, nous aussi nous sommes parvenus là, au dernier stade de la dispersion et de l’inexistence, ou encore : Tu as eu raison de montrer que nous avons été comme à jamais dépossédés de la joie de refaire le monde. Mais personne ne chuchotait près de moi pour m’encourager à continuer. J’étais seul et, soudain, je me mis à le regretter.

La sauterelle s’était perchée sur une des ramifications de ma hanche droite. Elle grésilla deux fois, puis elle bondit sur la corde qui me ligotait la poitrine, puis elle grésilla de nouveau.

Les vieilles restaient impavides en face de moi, à une distance moyenne de deux cent trente-trois mètres. J’aurais aimé leur expliquer pourquoi je façonnais autre chose que des petites anecdotes limpides et sans malice, et pourquoi j’avais préféré leur léguer des narrats avec des inaboutissements bizarres, et selon quelle technique j’avais construit des images destinées à s’incruster dans leur inconscient et à resurgir bien plus tard dans leurs méditations ou dans leurs rêves.

À ce moment, Nayadja Aghatourane m’interpella. Comme elle avait fêté son bicentenaire seulement vingt-sept ans auparavant, c’était la plus jeune des tireuses d’élite.

– Resurgir plus tard dans leurs rêves, étais-je en train de dire.

Elle se redressa, elle décroquevilla sous la lune sa forme jusque-là blottie dans les touffes de ginseng et de boudargane. Je vis émerger en haut d’un monticule son misérable manteau de marmotte, dont, à contre-obscurité, il n’était guère possible de détailler les nombreux rapiéçages et les enjolivures vermillon et les slogans magiques en ouïgour, et j’aperçus sa tête minuscule, comme lyophilisée par la vieillesse, cette petite masse de cuir granuleux et chauve dont la partie inférieure reflétait les étoiles quand des mots s’en échappaient, car elle était renforcée par un dentier de fer.

Une affection spéciale me liait à Nayadja Aghatourane. Je n’avais pas oublié que, lors de ma gestation dans la maison de retraite, quand j’étais caché, imparfaitement conçu, sous le lit de telle ou telle des vieilles comploteuses, elle avait été l’unique grand-mère de la bande à songer qu’il fallait répéter en ma direction des contes pour enfants plutôt que seulement les classiques du marxisme.

– Scheidmann, cria-t-elle, qu’est-ce que c’est que ces narrats étranges avec quoi tu nous embobines ? Pourquoi étranges ?… Pourquoi sont-ils étranges ?

J’étais fatigué. Je ne répliquai rien, la lassitude m’empêchait de desserrer les lèvres. En dépit des démangeaisons qui m’accablaient atrocement, je ne remuais pas la masse de peau guenilleuse qui me recouvrait et que l’attraction lunaire faisait croître, je le sentais. Un éclair de chaleur zébra le ciel et, pendant une seconde, j’eus la folle certitude que les vieilles allaient redéclencher la fusillade et en finir, puis je me rendis compte qu’hélas il n’en serait rien. L’attente reprit. J’avais envie de répondre à Nayadja Aghatourane, de hurler à travers la nuit chaude que l’étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance, mais je restais bouche close, et j’attendais.

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