Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 49 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

49. Verena Yong

Lorsque j’arrivai chez Enzo Mardirossian, il n’était nulle part visible. Je m’installai à proximité, mangeant les provisions que j’avais compté lui offrir pour rémunérer ses services. Il commençait à faire froid. Parfois, tandis que le jour déclinait, on voyait des flocons grisâtres sortir de terre et déraper en silence à hauteur d’homme, puis disparaître. La maisonnette du régleur de larmes avait l’aspect d’une ruine incendiée depuis des siècles, mais, comme la terre avait été longtemps étrillée par des orages de défoliant et de gaz, la végétation n’avait pas envahi l’endroit. Les ronces étaient chétives, les mûres qui noircissaient parmi les épines avaient goût de nitre. Disons que c’étaient les derniers fruits de l’automne et n’en parlons plus. Ensuite, je me dirigeai vers le puits. Je descendis, j’entrai, j’appelai. Dans les niches où quelqu’un aurait pu loger quelque temps, il n’y avait que des fragments d’étoffe brûlée ou pourrie. Je ressortis, on était le 22 octobre. A l’extérieur, le paysage finissait de se métamorphoser en boue nocturne. Je sais ce qu’aurait pu me dire le régleur : que tout en moi était détraqué, pas seulement les larmes, et que je pleurais n’importe comment et en désordre, et souvent à contretemps, ou sans cause, ou que je restais impassible sans raison. Il était trop tard pour guérir. Je décidai donc de me passer du régleur. On ne voyait déjà presque rien aux alentours. Guidé par une lueur, j’escaladai un monticule de cendres. Il y avait là une femme couchée à côté d’une lanterne. Nous fîmes connaissance, nous vécûmes un moment en haut du monde, nous eûmes trois enfants, des filles. L’une d’elles prit le nom de sa mère, Verena Yong. Elle était belle. Disons que c’était la dernière. Au bout de quelques années, les ténèbres augmentèrent. Il devint difficile de rester en place ou de bouger sans se perdre, et, brusquement, plus personne ne répondit à mes appels. Comme j’avais peur de quitter le halo que formait la lanterne dans l’espace noir, je me mis à vivoter près de la flamme. Une nuit, mes vêtements s’embrasèrent. Je me maintins au niveau de la cendre pendant quelque temps, en grelottant et en pleurnichant. Disons quatre ou cinq ans encore. Il m’arrivait d’émettre des gémissements pour faire semblant de parler avec le vent, mais plus personne ne s’adressait à moi. Disons que j’avais été le dernier, cette fois-là. Disons cela et n’en parlons plus.

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