Des anges mineurs (narrats)
40. Dick Jerichoe
Abacheïev gémit. Les coupures de gaz pouvaient durer des jours. Devant lui, par inertie thermique, le curry continuait à bouillonner.
Abacheïev ferma le robinet du gaz. Il gémissait encore, mais il n’avait pas perdu le contrôle de la situation. Il allait modifier son menu. Avec le curry de poulet, il présenterait un tartare de mouette. On pouvait espérer que la marinade aurait parfumé et attendri la chair crue. Il arrosa le curry avec le jus du citron vert, fit pleuvoir sur la viande marinée les croissants d’oignon à peine tièdes, les graines de sésame. Les deux plats réjouissaient l’œil.
Abacheïev maintenant pouvait quitter son appartement.
Il eut du mal à traverser l’avenue. Les automobiles étaient nombreuses, et les casseroles qu’il brandissait l’empêchaient de zigzaguer et de bondir. Il atteignit néanmoins l’autre rive. Il se dirigea vers le boulevard des Rambutans.
La soirée avait débuté, les lampadaires illuminaient le trottoir vide. Aucun piéton n’était en vue. Quant aux conductrices de véhicules, elles ralentissaient à la hauteur d’Abacheïev, mais on ne voyait leurs noms que durant une fraction de seconde, car elles éteignaient presque aussitôt l’éclairage de leur plaque d’immatriculation.
L’une d’elles s’appelait Yashreene Kogan.
Une autre passa, Linda Siew, identifiée elle aussi par sa plaque.
Comme le curry refroidissait, Abacheïev pressa le pas.
Ensuite, sa trace se perd. Abacheïev aura-t-il réussi à acheminer sans encombre ses présents de bon voisinage ? Aura-t-il été bien accueilli, ou avec hostilité ? Sera-t-il parvenu jusqu’au cinquième étage de l’immeuble ? N’aura-t-il pas été interpellé, bien avant, juste après avoir tourné le coin du boulevard des Rambutans, par Yashreene Kogan ou Linda Siew ? Son plat chaud aura-t-il été apprécié ou dédaigné ? Et son plat froid ? Parmi les mets offerts, ce soir-là, lequel aura été mangé en priorité ?
40. Dick Jerichoe
Maintenant, écoutez-moi bien. Je ne plaisante plus. Il ne s’agit pas de déterminer si ce que je raconte est vraisemblable ou non, habilement évoqué ou pas, surréaliste ou pas, s’inscrivant ou non dans la tradition post-exotique, ou si c’est en murmurant de peur ou en rugissant d’indignation que je dévide ces phrases, ou avec une tendresse infinie envers tout ce qui bouge, et si on distingue ou non, derrière ma voix, derrière ce qu’il est convenu d’appeler ma voix, une intention de combat radical contre le réel ou une simple veulerie schizophrène en face du réel, ou encore une tentative de chant égalitariste, assombrie ou non par le désespoir et le dégoût devant le présent ou devant l’avenir. Là n’est pas la question. Ou même de savoir si Will Scheidmann a vécu avant ou après des romanciers méconnus mais essentiels tels que Lutz Bassmann ou Fred Zenfl ou Artiom Vessioly, et pendant les camps et les prisons, ou, disons, peu de temps après, ou deux siècles ou neuf siècles plus tard, et si la langue de ceux et de celles qui ici parlent ou se taisent est parente des dialectes altaïques, ou dominée par les influences slaves ou chinoises, ou, au contraire, proche des langues chamaniques des Rocheuses ou des Andes, ou plus sorcière encore. Il ne s’agit absolument pas de cela. Je ne fournis ici aucune matière destinée à ce genre de spéculation. Je ne fais preuve ici d’aucun parti pris poétique de décalage ou de travestissement magicien ou métaphorique du monde. Je parle la langue d’aujourd’hui et nulle autre. Tout ce que je raconte est vrai à cent pour cent, que je le raconte de façon partielle, allusive, prétentieuse ou barbare, ou que je tourne autour sans le raconter vraiment. Tout a déjà eu lieu exactement comme je le décris, tout s’est déjà produit ainsi à un moment quelconque de votre vie ou de la mienne, ou aura lieu plus tard, dans la réalité ou dans nos rêves. En ce sens, tout est très simple. Les images parlent d’elles-mêmes, elles sont sans artifice, elles n’habillent rien de plus qu’elles-mêmes et ceux qui parlent. C’est pourquoi il est peu utile de produire ici un bilan chiffré, un exposé brut de la situation.
Prenons, par exemple, l’épopée rectificatrice de Varvalia Lodenko, ses appels au massacre des puissants, sa nostalgie d’une abolition parfaite de tout privilège. La question n’est pas de savoir si, oui ou non, il s’agit d’une rêverie bien-pensante, ou si le fusil de Varvalia Lodenko a bel et bien retenti dans le réel ou s’apprête à le faire. Là n’est absolument pas le problème. J’ai indiqué ici et là que Varvalia Lodenko allait de ville en ville, prônant le retour au maximalisme et mettant en œuvre sans tergiverser son programme de lutte minimale, fondée en premier lieu sur l’élimination physique de ceux qui avaient resurgi du néant, les exploiteurs et les mafieux et les chantres de l’exploitation et de la mafia, et en second lieu sur le sabordage de tous les mécanismes de l’inégalité économique et sur l’arrêt immédiat de toute circulation des dollars. Il a été dit qu’il y avait dans le sillage de cette femme une longue traîne de sang capitaliste, ce qui est une autre manière de souligner que, derrière elle, n’existait plus de différence entre riches et pauvres, entre nababs et déguenillés. Après le passage de Varvalia Lodenko, on était donc enfin de nouveau à l’aise pour vivoter fraternellement et bâtir sans honte de nouvelles ruines, ou, du moins, pour habiter sans honte les débris de tout. Ces faits n’ont rien à voir avec l’invention romanesque, ils coïncident avec une vérité vraie à cent pour cent et ne méritent pas d’être alourdis par des développements lyriques superflus.
Un élément, néanmoins, n’a pas été mentionné, et c’est peut-être l’unique détail sur quoi j’aimerais ici revenir. Varvalia Lodenko n’a pas agi toujours dans une solitude écrasante. Quand nous étions prévenus de son arrivée quelque part, nous nous arrangions pour l’accueillir avec une fanfare, une banderole et du pemmican, et aussi de l’alcool de lait, quand nous avions pu nous en procurer. Par nous, j’entends ici quelques individus des quartiers jouxtant le Kanal, tels que moi et Dick Jerichoe et la compagne de Dick, Careen Jerichoe. Je jouais de l’harmonica, Careen Jerichoe chantait, Dick Jerichoe nous secondait au rebec alto. Ce n’était pas un altiste extraordinaire, mais il préparait des pemmicans insurpassables. Comme nous redoutions qu’aux étapes suivantes Varvalia Lodenko ne bénéficiât pas d’un accueil aussi agréable que chez nous, nous avions pris le statut d’orchestre itinérant et nous la devancions sur son parcours transcontinental. En sus de nos instruments, nous emportions quelques casse-tête. Pour se rendre d’une ville à l’autre il était nécessaire souvent de marcher au milieu de la désolation pendant des années entières. Comme aux débuts de l’humanité, les distances n’étaient pas à échelle humaine. Sur la planète subsistaient encore plusieurs foyers de peuplement, près du lac Hövsgöl, ou sur les rives du Mékong ou de l’Orbise, ainsi que dans plusieurs bourgades qui, selon l’évolution de la mortalité et du climat, se succédèrent dans le rôle de capitale, et dont les noms me sont sortis de la mémoire, à l’exception notable de Luang Prabang. Un des musiciens préférés de Varvalia Lodenko était Kaanto Djylas. J’incluais toujours un madrigal de Djylas à notre programme. Elle l’écoutait en fumant des pipes très âcres, puis elle allait dormir dans des arrière-ruines et, le lendemain, après avoir repéré les lieux, elle partait réaliser concrètement son programme d’extirpation des racines humaines du malheur. Je lui donnais parfois un coup de main pour l’assassinat de tel ou tel. Les mauvais décrets qu’avait signés Will Scheidmann n’avaient pas accéléré la disparition de l’espèce humaine, mais ils ne l’avaient pas ralentie non plus. Presque plus aucun enfant ne naissait. Pour qu’une fécondation donnât quelque chose, il fallait faire à notre manière, entre vieux. Dans les arrière-ruines, je donnais aussi parfois un coup de main à Varvalia Lodenko en ce domaine.
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