Des anges mineurs (narrats)
14. Lazare Glomostro
Le 10 mai, à minuit pile – donc déjà le 11 mai –, l’expédition démarra. On avait ordonné au timonier de ne pas chicaner le vent et, bien que celui-ci soufflât, à cette heure tardive, en risées parcimonieuses, bientôt nous fûmes sortis du goulet de départ et commençâmes à cingler vers l’ouest. Nous nous étions amarrés l’un à l’autre, afin de ne pas courir le risque de nous retrouver séparés et dispersés sans remède dès les premières minutes, comme l’avaient été, l’année précédente, les malheureux nautoniers qui avaient voulu inventer la route.
Quatre solides gaillards se tenaient à l’avant, qui se découvrirent et agitèrent les bras avec force moulinets enthousiastes quand on traversa la place Mayange pour virer à hauteur du boulevard des Ovibosses. Comme personne depuis les balcons ne répondait à leurs mimiques, et que nulle esquisse de vivats ne nous accompagnait, ils se calmèrent, et nous nous enfonçâmes taciturnement dans la nuit. Assez vite nous approchâmes de la rue des Sept-Laganes, mais, alors que nous doublions la blanchisserie chinoise qui en fait l’angle, nous fûmes assourdis par un vacarme effroyable, suivi d’un non moins effroyable silence et d’une immédiate sensation de sur-place.
La nuit était d’une noirceur de poix. Nous nous penchâmes aux ouvertures, tirant sur la corde qui nous joignait et nous hélant les uns les autres avec la plus grande appréhension. Plusieurs battirent le briquet pour produire quelque lumière, mais la flamme n’élucidait rien. Il était une heure quarante du matin, nous avions heurté un obstacle, nous accusions une gîte inquiétante, nous n’avancions plus, tout était immobile autour de nous. Par bonheur, ainsi que le confirma sans délai le médecin du bord, pas un des membres de l’équipage n’avait été blessé.
Djenno Epstein, qui faisait fonction de capitaine, envoya un de nos vétérans en direction du 3, rue des Sept-Laganes, avec pour mission d’évaluer les dégâts, d’établir ce qui s’était passé et de nous éclairer sur ce qu’il conviendrait de faire avant le matin et plus tard.
En attendant le retour de cet homme, connu dans les ports sous l’identité de Lazare Glomostro, nous restâmes assis en rond sur le trottoir. L’angoisse feutrait les conversations et, après une minute, les langues cessèrent de sautiller dans leur loge. Nous ne pouvions nous empêcher de penser que l’expédition débutait mal. Dans l’obscurité profonde où nous étions immergés, nous peinions à reconstruire en nous cette sérénité dont toute créature est capable quand les circonstances lui sont favorables.
Au bout d’un moment, nous fixâmes notre attention sur les échos qui flottaient vers nous depuis les ténèbres. L’imagination et l’ouïe travaillaient de conserve, chacune sans cesse allant à la rescousse de l’autre. Parfois il nous semblait deviner dans le lointain les monologues ou les cris de terreur du matelot envoyé en reconnaissance. Du boulevard des Ovibosses nous parvenait le crissement des tramways qui s’engageaient sur un aiguillage et continuaient en direction de la Trésorerie Générale. En lisière de la place Mayange, une voiture de police déclencha sa sirène. Ou peut-être était-ce une ambulance. L’agitation séculière et le malheur se poursuivaient, en effet, sur les rives que nous avions quittées, et, à méditer sur ces banales mais déjà inaccessibles rumeurs, plus d’un éprouva un serrement de cœur ; en dépit de l’ombre qui servait de paravent aux émotions, quelques-uns ne purent dissimuler leurs mouchures, leurs larmes d’hommes rudes.
Comme il estimait avoir charge de notre humeur, et que celle-ci dégénérait, Djenno Epstein voulut nous distraire ; il bougonna trois ou quatre complaintes folkloriques un peu mièvres, et certains ébauchèrent un bourdon pour le seconder, mais à peine le chœur eut-il pris un peu d’ampleur qu’il s’effondra sur lui-même et s’évanouit, et, pendant la dernière chanson, notre capitaine se sentit si abandonné de tout et de tous qu’il renonça à articuler le deuxième couplet. Sa voix décrut et puis il se tut.
Plus personne n’ajouta une note ni une parole durant plusieurs tours de cadran.
C’est alors que Lazare Glomostro réapparut ; il avait vieilli, il sentait les pissotières de gare routière, ses habits étaient en loques. Il s’installa près de Djenno Epstein et, sans entrain, il conta ce qui s’était produit.
Nous avions heurté un carton qui dérivait le long des numéros impairs ; dans cet abri de fortune somnolait un dénommé Khrili Gompo, que le choc avait projeté sur l’asphalte, jusque devant le 7, rue des Sept-Laganes, où il se débattait encore quand Lazare Glomostro l’avait secouru. Ils avaient fait connaissance, ils avaient cherché ensemble une polyclinique, sans délai Khrili Gompo avait été allongé sur un chariot, on l’avait emmené au Service des radiogrammes afin de diagnostiquer s’il pourrait survivre à ses blessures, et, sur son insistance, on avait pris également des clichés de Lazare Glomostro. Ainsi était née leur amitié, avec cette fraternelle séance de pose sous les lampes ionisantes, ce partage nocturne des rayonnements qu’on leur infligeait. Après une quinzaine de semaines passées au bloc de réanimation, et bien que le pronostic des internes restât pessimiste, Khrili Gompo avait résolu de fuir l’univers hospitalier. Avec la complicité de Lazare Glomostro, qui campait nerveusement dans les environs, ils étaient partis en pleine nuit, sans autorisation de sortie, puis ils avaient végété durant quelques mois dans le quartier des Halles, où Glomostro avait autrefois connu une femme, une certaine Lea. Ils avaient retrouvé cette femme, qui avait accepté de les héberger dans sa grange, à condition qu’ils lui coupent son bois pour l’hiver et ne comptent pas sur elle pour les nourrir. Khrili Gompo se rétablissait peu à peu, mais, un jour de grand vent, il s’était volatilisé. L’hiver et le printemps s’étaient ensuite déroulés sans que vînt de lui la moindre nouvelle. Lazare Glomostro avait alors décidé de revenir faire son rapport.
Près du capitaine, il fouillait dans les besaces déchirées et les poches qu’il s’était suspendues autour du cou, et qui lui tenaient lieu de bagages, il montrait des cartes postales, la clé de la cave où logeait la femme Lea, et soudain il déroula une photocopie craquelée qui les exposait côte à côte, Gompo et lui, sous forme de squelettes, sur des tables d’examen radiologique. On voyait la très saine et impeccable charpente de Lazare Glomostro, et, à sa gauche, un illisible enchevêtrement de matière osseuse et d’organes.
Lazare Glomostro posait un doigt tremblant sur la photo et il la commentait, Ceci est mon corps, Ceci est son corps, Nous avions à peu près le même âge, La photo est un peu floue, Il a bougé, Il a bougé parce qu’il devait être en train de rire, Il plaisantait souvent, C’était un délicieux compagnon de désastre, Une formidable amitié nous a liés, Il croyait qu’il allait mourir mais il a dû bouger en racontant une histoire drôle.
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