Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 45 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

45. Dora Fennimore

Dora Fennimore avait été placée en déséquilibre, des gens la poussaient et la bousculaient jour et nuit, elle devait se tasser de toutes ses forces contre Schlomo Bronx, elle lui comprimait terriblement le poumon et la hanche et la jambe gauches, et, au bout de quelques jours, Schlomo Bronx sentit que sa peau ne formait plus barrage et que leurs deux organismes s’étaient déchirés l’un contre l’autre et s’étaient soudés en un seul. D’après mes calculs, on avait alors déjà atteint l’aube du 18 octobre. J’aimais Dora Fennimore, je l’aimais assez pour ne pas lui faire grief de s’être fondue à moi et de m’avoir ainsi alourdi et endolori et rendu musculairement bizarre. J’entendis soudain qu’elle avait peur. Comme mes bras étaient pris en étau entre d’autres corps, je ne pouvais en aucune manière les libérer et la rassurer avec une caresse. La lassitude et ma position dans l’espace m’empêchaient de tourner mon regard vers elle et de lui sourire. Je le regrette, car je pense qu’elle aurait apprécié de voir mon sourire se poser sur elle. J’avais passé cette première semaine de transport à chuchoter constamment la série de mots affectueux que nous avions forgés au long de notre vie commune, pour le jour où dans la promiscuité nous aurions à échanger de l’amour comme si nous étions seuls et comme si de rien n’était. J’ignore si elle les avait perçus. Elle n’avait pas eu la force de me répondre. Depuis le début, je l’entendais étouffer au milieu des carcasses haletantes et de leur obscurité nauséabonde. Quand je dis je, c’est en partie à Schlomo Bronx que je me réfère, mais en partie seulement, car je pense aussi à Ionathan Leefschetz et à Izmaïl Dawkes, qui avaient été pressés contre moi jusqu’à ce que nos clavicules se démembrent et s’entremêlent, et, au-delà de Leefschetz, à d’autres encore qui s’intégraient dans notre tas de chair collective. Parmi eux je mentionnerai Fred Zenfl, dont ce n’était pas le premier voyage, et qui était planté à la verticale, dans un angle, la nuque coincée et tordue, la tête immobilisée dans l’angle par une femme qui avait le malheur d’être grosse et qui gisait debout et pleurait, sans un geste et sans un mot, écrasant de sa masse ceux et celles qu’elle avait pour voisins, pour voisines. J’avais les yeux à la hauteur d’une fente entre les planches et il m’arrivait, par bouffées et quand le jour dehors se séparait de la nuit, de voir ce qui se produisait à l’extérieur ou, quand il ne se produisait rien, de me repaître du décor sur quoi quelque chose aurait pu se produire. Fred Zenfl, situé sur le côté opposé, sur tribord, devait bénéficier des mêmes privilèges que moi, des mêmes facilités visuelles, car plus tard il parla de ce qu’il avait aperçu, il le décrivit dans un petit ouvrage intitulé Les sept derniers lieder, un livre comprenant sept murmurats assez décevants, à l’évidence un de ses plus mauvais livres. Ce qu’il raconte ne rappelle pourtant pas ce que je distinguais sur bâbord et que je relatais à la cantonade, afin de distraire mes compagnes et mes compagnons ainsi que moi-même. Entre les planches, Fred Zenfl voyait défiler le paysage des forêts d’automne qui presque toujours splendidement annonce la proximité des camps, et il voyait des piles de mélèzes abattus et des petits lacs aux sombres couleurs et des postes de garde et des citernes rouillées, des camions rouillés, des hangars, des baraques insalubres, parfois des troupeaux de rennes cachés par les arbres, parfois des fumées, parfois aussi des centaines de kilomètres sans âme qui vive. Or, dans les fissures du bois qui devant moi s’entrouvrait, le spectacle était différent, presque toujours urbain. Les avenues désertes succédaient aux embranchements vides et aux voies abandonnées, les ruines étaient peu habitées, si l’on excepte des loups et quelques ombres mendiantes. Parfois, dans une cage d’ascenseur ou à un carrefour, on voyait s’agiter des cannibales et une de leurs victimes, mais, en général, il n’y avait pas matière à anecdote, et je préférais puiser en moi, dans mes souvenirs récents, les éléments de mon récit. Je disais, par exemple : Cette nuit, j’ai de nouveau rêvé que je me promenais rue du Kanal en compagnie de Dora Fennimore. Et, après une ou deux secondes de silence, j’ajoutais : Dora Fennimore avait une robe ravissante. Et, comme quelqu’un me demandait des précisions vestimentaires, je disais : Une longue robe chinoise, fendue, bleu profond, avec des revers shocking rose. Puis je laissais les exclamations admiratives se tarir, et ensuite je disais : Il régnait dans la rue du Kanal la même ambiance que sur le décor que je vois en ce moment entre les planches. Et, comme il fallait poursuivre, comme on m’invitait à aller de l’avant dans ma narration, je disais : C’est-à-dire qu’on ne savait pas si l’atmosphère était féerique ou extrêmement sinistre. Puis : Par exemple, au-dessus de nos têtes planaient des oiseaux et des papillons immenses, mieux adaptés que nous aux nouvelles conditions sociales et climatiques. Et, comme une voix derrière moi me demandait quel aspect, plus précisément, avaient ces bêtes, je disais : Ailées, d’un gris bouleversant, taillées dans des matières organiques veloutées, avec des yeux richement noirs qui observaient l’intérieur de nos rêves. Et, après une pause, j’ajoutais : Dora Fennimore et moi, nous nous promenions sous leurs ailes sans nous préoccuper d’autre chose que de vivre. Et, un peu plus tard, je complétais ma réflexion, disant : Nous étions ensemble dans le crépuscule, nous écoutions le bruit des ailes dans le ciel, nous respirions l’un contre l’autre en écoutant ce bruit, nous savions qu’il n’y avait rien à dire, de temps en temps nous nous étendions sur le trottoir pour mieux nous étreindre, ou nous nous approchions des palissades et nous plissions les yeux pour voir à travers les planches, et de temps en temps des oiseaux tombaient à proximité, écornant les immeubles au passage ou les réduisant en miettes, dans le silence, sans que nul ne crie.

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