Des anges mineurs (narrats)
4. Khrili Gompo
Juste avant le solstice d’hiver, Khrili Gompo fut envoyé en mission d’observation pour la première fois. Il y avait plusieurs décennies qu’il s’entraînait, et c’était maintenant à lui de partir. On lui avait accordé une demi-minute d’apnée avant le retour. Il disposerait de ces trente secondes pour évaluer l’état du monde et recueillir des éléments sur les peuplades qui l’habitaient encore, sur leur culture et leur avenir. C’était un délai peu généreux, mais, comme conditions de travail, on avait déjà vu pire.
Dès qu’il fut arrivé sur zone, Khrili Gompo s’adossa contre quelque chose de solide qui se trouvait être une porte. À distance, une plaque lui apprit qu’il avait abouti rue des Annelets. La matinée était nuageuse, mais il ne pleuvait pas. Khrili Gompo essuya ses yeux qui étaient brouillés par les larmes du voyage. Cela lui fit perdre trois secondes. Il avait sa tenue réglementaire de moine mendiant et, comme la rue était peu passante, il calcula que personne n’aurait le temps de s’approcher de lui, de remarquer l’extravagance de sa figure et de ses nippes et de crier. C’est cela qui risque d’être le plus pénible, lui avait-on dit, que des gens s’attroupent à proximité de toi et commencent à vociférer en t’interrogeant sur ton identité, tes intentions.
Il se rencogna sur le seuil de la maison inconnue. C’était un bâtiment blanchâtre. On pouvait penser qu’il s’agissait d’une école élémentaire. Derrière le portail d’entrée, il devinait un espace vide qui devait être un couloir. Il imagina l’alignement des portemanteaux, une écharpe rouge, peut-être aussi une pendule indiquant neuf heures et quart. Il entendait des voix d’enfants. Une institutrice faisait répéter en chœur des syllabes et des chiffres. Une règle métallique tomba par terre. Des élèves rirent.
Sur le trottoir opposé, une femme promenait son chien, un animal ridiculement dodu, mais sympathique, car il faisait preuve d’indépendance. La femme lui parlait.
Le chien flairait bruyamment le bas du mur.
– Qu’est-ce que tu fais encore ? Qu’est-ce que tu sens ? demandait la femme.
Le chien ne répliquait pas. Il résistait à la traction de la laisse, tantôt se tortillant, tantôt essayant de se transformer en inamovible molosse. Il montrait de toutes les façons possibles qu’il voulait continuer à observer, du bout de la truffe, certains mystères de l’univers qu’il se réservait le droit de choisir lui-même. Sa maîtresse avait une élégance de sexagénaire, et, pour épanouir celle-ci, un survêtement noir qu’elle cachait sous un manteau de laine marron. Elle donna une secousse à la laisse qui était formée de deux lanières entrelacées, une jaune, une orange. Le chien avait du mal à mouvoir le museau en surface du trottoir, mais il s’obstinait à le faire. La dame imprima aux lanières une nouvelle secousse. À ce moment, son regard croisa celui de Gompo, puis il dévia.
On en était déjà à la vingt-septième seconde, et Khrili Gompo perçut qu’on avait amorcé le mécanisme qui allait le réaspirer. Ce n’était pas aussi humiliant que subir l’étranglement d’un collier de cuir, mais c’était beaucoup plus douloureux. Il fit une grimace. En dépit des manœuvres de sa maîtresse, le chien tendait toujours la tête vers le bas du mur.
– Allez, on s’en va ! s’énerva soudain la dame.
Elle avait jeté un second coup d’œil sur Gompo. Sa voix changea.
– Allez, viens ! murmura-t-elle. Y a rien à sentir.
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