Des anges mineurs (narrats)
20. Robby Malioutine
Au contraire de ce que j’avais un moment imaginé, Robby Malioutine n’était pas cannibale, et, assez rapidement, je pus avoir l’assurance qu’il n’était pas non plus un nouveau riche, ni un partisan des nouveaux riches et du capitalisme. C’était donc un homme fréquentable. Après une dizaine de jours et de nuits pendant lesquels j’avais épié ses habitudes, je me rendis chez lui, au deuxième étage de la maison d’en face. Quand j’utilise la première personne, on aura compris que je pense principalement à moi-même, c’est-à-dire à Bashkim Kortchmaz.
Nos relations dès le début furent marquées par l’absence totale d’agressivité et par une sorte de camaraderie peu expansive, telle qu’elle se développe entre gueux après une catastrophe cosmique ou longtemps avant la révolution mondiale.
Malioutine avait roulé sa bosse en de nombreux lieux étranges du globe et il en avait rapporté de l’expérience, mais il camouflait ses savoirs derrière une conversation faite de banalités, d’esquives prudentes et de trous de mémoire. Il préférait se mettre en retrait et ne jamais imposer aux autres la somptuosité ou l’horreur, sans doute écrasantes, des souvenirs dont son crâne regorgeait. Se taire faisait partie des leçons qu’il avait reçues quand il parcourait des paradis ou des enfers reculés ou exotiques, et ensuite, après qu’il eut réussi à en revenir : il savait que les mots blessent les survivants et irritent ceux qui n’ont pas survécu, que les images se partagent mal, que tout discours sur l’ailleurs passe pour une vanité ou pour une jérémiade. Cependant, parce qu’il ressentait une certaine gêne à conserver hermétiquement des connaissances que personne, en fin de compte, ne lui interdisait de divulguer, il organisait des conférences, au rythme de deux par mois.
Malioutine s’exprimait en un dialecte mongol qu’on parle à l’ouest du lac Hövsgöl, et il le parlait avec des déformations spectaculaires. Il empruntait son vocabulaire au russe, au coréen et au kazakh qu’il avait pratiqués dans les camps, trois cents ans auparavant, et qui s’étaient substitués à sa langue maternelle, dont je suppose qu’elle était, malgré tout, le darhad. Il prononçait ses conférences dans ce sabir laborieux.
Ses conférences avaient deux titres : Luang Prabang, papillons et temples et Voyage à Canton, et il les donnait à la suite l’une de l’autre, dans une unique séance, tout en préparant du thé pour ceux et celles qui venaient l’entendre. Bien qu’il espérât attirer le public sur cette affiche alléchante, et quand je dis alléchante je le dis avec sincérité, car les deux villes avaient sans doute autrefois mérité le déplacement et méritaient qu’aujourd’hui on les fît revivre par la parole, ses efforts n’aboutissaient à rien. Nul ne manifestait jamais l’intention d’assister à l’événement et, le soir venu, la salle restait vide.
J’allais régulièrement l’écouter. Nous étions seuls dans sa chambre qu’il avait balayée, pour l’occasion, avec un soin maniaque. Il laissait grande ouverte la porte de l’appartement et il suspendait une touffe de rubans rouges et des chiffons devant l’entrée de l’immeuble, afin que le public fût alerté et afin qu’il ne se perdît pas en chemin, mais personne ne traînait les pieds dans l’escalier ou même dans la rue.
Les conditions pour une véritable causerie n’étant pas réunies, Malioutine tardait avant de démarrer son discours. Comme j’attendais en silence, assis sur une planche propre et les yeux rivés sur les morceaux de papier photographique qu’il avait placardés contre le mur, et dont la teinte unie et bistre foncé ne contenait pas la moindre information, il finissait par se décider et, après s’être éclairci la gorge, il s’adressait à l’assistance, c’est-à-dire à moi, et il nous demandait si nous désirions du thé tout de suite ou plus tard. Puis, comme je ne me prononçais pas avec netteté sur la question, lui laissant le choix de régler à sa convenance les modalités du spectacle, il commençait à enchaîner des phrases qui avaient rapport avec Luang Prabang. Il signalait qu’il n’avait pas réussi, personnellement, à pénétrer au Laos, et que ses informations étaient de seconde main, mais que, par exemple, on lui avait assuré que, dans certains temples, les dévots utilisaient des douilles d’obus pour disposer les bouquets de fleurs, les offrandes d’orchidées ou de marguerites, de lotus, d’ylang-ylang. Il ne précisait pas le calibre des obus, mais il écartait les mains pour montrer, en gros, quelle était la taille des tubes de cuivre. Puis il reprenait une énumération de fleurs, un lexique difficile à maîtriser quand plusieurs idiomes sont en concurrence, puis il revenait à ce qui constituait le thème principal de sa communication. À Luang Prabang, disait-il, il y a des pagodes dont les vases sont des obus. Il fallait faire un effort pour suivre son propos. Il cherchait ses mots, parfois pendant quinze, vingt secondes, lâchant ensuite une expression incompréhensible, en argot coréen ou en kazakh, puis se taisant de nouveau. Les photographies étaient monochromes, on comprenait qu’elles avaient subi plusieurs décennies d’un rayonnement orageux ou solaire qui avait annulé leur déchiffrabilité, mais Robby Malioutine s’en servait pour illustrer les descriptions orales qu’il faisait, et pour rendre plus vivante sa palabre, plus pédagogique. Il les citait, il les commentait, toutefois il ne se retournait vers elles que très brièvement, comme effrayé à l’idée que l’auditoire pourrait profiter de ce moment d’inattention pour s’éclipser. Leur caractère on ne peut plus vague les rendait universelles, et on se retrouvait à travers elles indifféremment à Luang Prabang ou à Canton, dans une pagode ou au bord du fleuve, sur le Mékong, sur la rivière des Perles. La seconde conférence ainsi se greffait en douceur sur la première. Canton devait se prononcer Guangzhou, Malioutine insistait beaucoup là-dessus, et parfois il lui arrivait d’exiger du public une participation active, il lui faisait répéter en chœur les deux syllabes chinoises, l’une sur le troisième ton et l’autre sur le ton haut, il faisait répéter cela à plusieurs reprises ; puis venait l’heure du thé qui s’accompagnait de mondanités un peu creuses ; et nous ne proférions plus une seule pensée digne de voix.
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