Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 39 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

39. Linda Siew

Une nuit, alors que sur l’avenue Meyerberh peu de voitures circulaient, Abacheïev vit une lampe s’allumer dans la grande barre d’habitations qui faisait l’angle avec le boulevard des Rambutans, puis s’éteindre, et, les nuits suivantes, il nota plusieurs fois la présence d’une lumière. Quelqu’un nidifiait au cinquième étage. Statistiquement, il y avait de grandes chances que ce fût une femme, au moins une chance sur deux, en tout cas. Comme la solitude pesait à Abacheïev, il décida de préparer un repas pour sa nouvelle voisine et d’aller le lui offrir.

Abacheïev connaissait la recette de plusieurs plats compliqués, mais les ingrédients manquaient. Trois jours furent consacrés à la collecte des éléments qui lui permettraient de cuisiner ce qu’il avait en tête : d’une part un sauté d’agneau à la mongole, d’autre part un curry vert de poulet.

Il se mit ensuite au travail.

Il commença par l’agneau. Faute de viandes appropriées, il avait dû remplacer l’agneau et le poulet par des mouettes dont il avait ramassé les cadavres sur les berges du Kanal. Elles étaient lourdes, imposantes. Il les avait plumées et désossées devant les eaux glauques du Kanal.

Ayant enlevé les restes de peau, il débita la chair en lamelles pour le sauté, en morceaux plus gros pour le curry, et il mélangea les lamelles avec une marinade à base de gingembre, d’ail, de sauce soja, d’huile de sésame, de vin de riz. Il fit pleuvoir là-dessus une cuillère de fécule et remua.

Plus importune que celle de l’ail et du gingembre, une odeur de carne collait à ses mains. Il se savonna les paumes avec vigueur. Les mouettes qu’il avait équarries appartenaient à une espèce indistincte. Elles n’étaient pas rieuses, et, de toute façon, elles étaient mortes. Le repli sous les ailes était l’endroit qui exhalait l’arôme le plus corsé, mais le reste du corps aussi sentait fort. Abacheïev se relava les mains. Il détestait sur lui-même ce remugle d’oiseau sale.

Il fallut ensuite casser une noix de coco pour en récupérer le lait. Abacheïev râpa la pulpe et il la pressa jusqu’à avoir obtenu deux bols de liquide. Il y ajouta des piments verts qu’il avait épépinés et, à part, il fit griller des miettes de piments rouges, trois poignées de graines de coriandre, de la pâte de crevettes et du cumin.

Le parfum des épices brûlantes fumait autour de lui. Abacheïev les transvasa dans un mortier et il les pila longuement en compagnie du gingembre et de l’ail qui lui restaient, puis il fit revenir la pâte dans l’huile, et ensuite il l’additionna au lait de coco pimenté, où déjà mitonnaient les morceaux de la plus grasse mouette, les ailes de la plus maigre.

Quand on confectionne plusieurs plats en même temps, la règle d’or est de bien coordonner les échéances cruciales, afin de ne pas sacrifier l’une pour l’autre et d’avoir toujours, pour la cuisson, la maîtrise du minutage. Les épluchages de dernière minute, par exemple, peuvent avoir des conséquences néfastes. Abacheïev savait cela, et il préférait émincer et hacher à l’avance tout ce qui devait l’être. Profitant d’un creux dans sa surveillance anxieuse des casseroles, il découpa un oignon en fins croissants et il versa dans une tasse le sachet de graines de sésame avec quoi il comptait, au moment de servir, parsemer le sauté d’agneau. Puis il alla chercher le citron vert qu’il presserait au-dessus du curry, en fin de cuisson, et il le posa à portée de main.

Puis il lava la vaisselle, le désordre refluait, il essuya le mortier, des couverts, il les rangea.

La cuisine embaumait. Les effluves un peu désastreusement dominateurs de la pâte de crevettes s’étaient harmonisés aux parfums plus doux qu’ils côtoyaient. Le curry allait vers sa fin. Abacheïev y introduisit trois cuillères de beurre de cacahuètes et baissa le feu. Il n’y aurait pas de riz pour accompagner le repas. Comme il ne pouvait pas transporter plus de deux récipients, Abacheïev avait fait ce choix. D’un point de vue diététique, c’était dommage, mais, objectivement, c’était inévitable.

Abacheïev remit de l’huile dans la poêle. L’huile grésilla, il y jeta l’oignon qu’il fallait faire blondir avant de saisir l’agneau ou son ersatz.

À cet instant, il y eut une coupure de gaz.

Très vite, l’huile cessa de chuinter.