Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 19 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

19. Bashkim Kortchmaz

Sans transition, Bashkim Kortchmaz cessa de dormir et ouvrit les yeux. La nuit était non noire autour de lui, à cause de la lune qui dans le ciel avait pris place. Il se redressa sur le lit, attentif aux détails qui pouvaient, d’une manière ou d’une autre, prolonger les visions qu’il venait d’avoir. Il avait voyagé très loin en arrière, jusqu’à l’époque qui avait précédé le rétablissement du capitalisme, et il avait rêvé du grand amour de sa vie, de Solange Bud, de Solange Bud telle qu’elle avait été deux cent soixante-douze ans plus tôt, jeune et attirante, et il l’avait de nouveau aimée et déshabillée comme autrefois il la déshabillait, en retrouvant l’harmonie presque douloureuse qui entre eux deux avait toujours régné, du premier au dernier jour de leur aventure, et en retrouvant les vertiges complices et la vibrante absence de mots dans laquelle ils avaient l’habitude de s’étourdir pendant l’amour, et, juste avant de se réveiller, il s’était pollué le ventre.

Il regarda l’heure. La pendulette indiquait deux heures du matin. Il quitta le matelas de crin, il fit deux pas, il écarta le carré de serpillière qui remplaçait la vitre et il se pencha à la fenêtre. Deux gouttes de sperme glacialement parcoururent quelques centimètres sur sa cuisse gauche et se figèrent. Il avait le souffle rauque, une sensation de dessiccation l’accablait. La serpillière près de sa tête le gênait, elle n’avait aucune souplesse, au moindre contact elle perdait les particules minérales et les paillettes qu’elle avait jusque-là empêché d’entrer dans la chambre. Il toussota. Une grande quantité de poussière était tombée dans la rue pendant la soirée, avant et après le crépuscule. Des chats en rut miaulaient dans l’ombre, cinq étages plus bas, et de temps en temps ils se jetaient les uns sur les autres et ils se battaient avec fureur, jusqu’à la copulation ou jusqu’à la mort. Le ciment des murs exhalait encore une chaleur de four. L’air n’avait guère cédé plus de trois degrés depuis la fin du jour. Dans la maison d’en face, un vagabond s’était récemment installé, on entendait les traces d’une activité, un bruit de balayage, des cliquetis. L’homme mettait de l’ordre dans son logis, peut-être chez lui l’invasion du sable avait-elle été plus sévère que chez Kortchmaz.

Aucune lampe ne brillait, conséquence d’une raréfaction du peuplement humain, et aussi parce que nul n’avait réussi à rétablir l’électricité après la dernière coupure. La lune s’arrondissait au-dessus des immeubles. Elle illuminait l’avenue du Deuxième-Vroubel et les façades démolies, les plaies grandes ouvertes de l’avenue du Premier-Vroubel.

Kortchmaz s’écarta de la fenêtre pour se désengluer le bas-ventre. Il s’essuyait et il avait honte. Du plus loin qu’il se souvînt, et même quand il remontait jusqu’à la période des camps et des prisons, quand l’existence se déroulait dans un contexte de démission où plus la moindre valeur corporelle ou intellectuelle n’avait d’importance, les souillures nocturnes l’avaient toujours déprimé. Il y a des gens qui obscurément trouvent des raisons de se pardonner d’une façon à la fois scientifique et gaillarde les pertes de semence pendant l’inconscience, mais Bashkim Kortchmaz, lui, en voulait à son organisme de rythmer ainsi sa misère sexuelle. Le fait d’avoir revu en rêve Solange Bud ne compensait pas l’humiliation que représentait cette incontinence.

Le souvenir du rêve avec Solange Bud se défaisait en lambeaux qu’il ne réussissait plus à retenir. Il s’arrêta de bouger, mais déjà presque tout s’était enfui, à l’exception de la nostalgie. Il avait en tête des images de Solange Bud dans un autre rêve, où l’atmosphère érotique était inexistante. La jeune femme d’il y a deux cent soixante-douze ans marchait à sa rencontre, dans le brouillard, elle était habillée comme une princesse yakoute, on ne distinguait pas son visage au centre du capuchon qui le protégeait, il était impossible de savoir s’il s’agissait bien de Solange Bud en chair et en os, et non d’une autre femme que la mémoire de Kortchmaz aurait confondue avec Solange Bud.

De l’autre côté de la rue, le vagabond inconnu continuait à balayer et à pelleter du sable. Dans la quiétude sans lumière, cela attirait l’attention comme quelque chose d’anormal.

Et si je lui donnais un nom, à cet insomniaque ? songea Kortchmaz, et, les coudes de nouveau appuyés sur la crissante farine qui recouvrait le rebord de la fenêtre, il se mit à inventer des noms possibles. La serpillière reposait sur son épaule et lui salissait l’arrière du cou.

Et si je baptisais ce type, disons, Robby Malioutine ? pensait-il. Et si j’allais à l’instant lui rendre visite, lui demander s’il a entendu parler de Solange Bud ?

Il s’habilla et il avança vers la porte, puis il hésita. Un deuxième groupe de chats miaulait dans l’escalier. Ensuite il y eut un long moment de silence.

La main sur la poignée, ne pouvant se résoudre à ouvrir la porte, Kortchmaz se retourna vers l’intérieur de la pièce. Comme la serpillière n’avait pas été rabattue, la lune argentait l’espace austère et ce qui modestement l’encombrait, des vêtements pendus à des clous ou à une corde à linge, quelques sacs, un sommier pourvu de deux matelas assez minces, des cuvettes en plastique. La fenêtre projetait à côté du lit un rectangle tronqué et trouble.

Hé, une minute ! pensa Kortchmaz. Qu’est-ce qu’on sait de ce Robby Malioutine ? Et si, au lieu de m’offrir de l’eau et de bavarder avec moi de Solange Bud, il profite du manque de lumière pour m’étriper et me mettre à sécher dans son garde-manger ?

Devant la fenêtre, une brume de silice voletait, elle flottait de gauche à droite et de droite à gauche, captant de microscopiques étincelles grisâtres et les reflétant. Ce n’était pas féerique, c’était plutôt un signe d’insalubrité, mais on pouvait tout de même s’intéresser à ces mouvements, trouver dans ces minuscules sautes de lumière une excuse pour être fasciné par quelque chose et pour ne pas descendre à tâtons dans la rue ni chercher à deviser avec un inconnu.

Kortchmaz alla se rasseoir sur le lit et il passa l’heure suivante à observer la danse de la poussière et à écouter les bruits de la nuit. Les chats avaient disparu. Robby Malioutine ne balayait plus son appartement. Maintenant il se tenait tranquille. Dans l’avenue du Deuxième-Vroubel, un fou cria que quelqu’un l’avait mordu et sanglota des protestations pendant une minute, puis sombra de nouveau dans le néant. Au loin ronflait le moteur du bloc électrogène d’un nouveau riche. Kortchmaz essayait de penser sans trop de souffrance à Solange Bud telle qu’elle avait été deux cent soixante-douze ans auparavant. Et ensuite, quand la lune fut descendue derrière les tours de la rue du Kanal, il se rendormit.

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