Des anges mineurs (narrats)
9. Evon Zwogg
Khrili Gompo se tenait droit et coi, en position d’observateur, sous les arcades du boulevard de l’Hôpital. On lui avait dit qu’il se retrouverait devant une librairie, mais il avait près de lui un magasin de chaussures. Comme il ne s’agissait plus d’une première mission, on lui avait accordé un temps de plongée de trois minutes. De ses oripeaux de moine mendiant émanaient les senteurs du voyage, que les personnes qui passaient devant lui semblaient remarquer avec une certaine gêne. Il feignait d’ausculter le prix des luxueuses paires de croquenots qui étaient exposées en vitrine, à tige renforcée, double semelle et prix astronomique. On percevait aussi, au milieu des reflets, l’intérieur de la boutique. La vendeuse accroupie aux pieds d’un client eut en sa direction un regard sarcastique, puis elle le détourna. Elle avait des jambes potelées et des collants qu’un motif tigrait, qui faisait d’abord penser à une maladie de peau, et ensuite seulement à une décoration. Khrili Gompo s’absorba dans l’examen des étiquettes signalant des soldes. Déjà dix-neuf secondes s’étaient écoulées.
Evon Zwogg arriva par la droite. Il s’arrêta devant la vitrine, consulta sa montre et se mit à attendre. Son aspect autorisait à imaginer qu’il travaillait dans un cabinet de psychologie appliquée, plutôt comme cobaye que comme analyste. Il avait rendez-vous avec quelqu’un qui était en retard. Il patienta une demi-minute avant de consulter de nouveau sa montre.
À la cinquante et unième seconde, une ambulance hurla en filant vers l’hôpital. Evon Zwogg s’écarta de la vitrine, marcha nerveusement jusqu’au bord de l’arcade et suivit des yeux l’ambulance, comme s’il connaissait les infirmiers ou le malade.
Khrili Gompo se tenait là, tranquille, à deux mètres. Il nota des secousses névrotiques dans les épaules de l’homme et, soudain, il vit celui-ci reculer en geignant et se plier pour ramener le buste à l’abri des arcades. Les blessés par balle ou par flèche se comportent ainsi, sous l’empire de la douleur, de la surprise.
Evon Zwogg n’avait pas reçu de projectile guerrier dans la figure, en revanche une matière verdâtre maculait son front, empoissant une surface qui allait de la naissance des cheveux jusqu’au sourcil gauche. Quelque chose de cette matière avait poursuivi sa trajectoire verticale et, après une brève giclure sur le menton d’Evon Zwogg, s’était fixé sur le devant de sa veste.
Evon Zwogg vacilla un instant, puis il porta la main à son visage et il se lamenta plus fort, puis il se mit en quête d’un mouchoir en papier, avec une gestuelle d’handicapé moteur, car il avait maintenant des souillures sur les doigts, et il ne voulait pas essuyer ceux-ci sur ses vêtements. Tout en fouillant avec précaution dans une de ses poches, il prononçait des imprécations d’une voix dont il ne cherchait pas à camoufler la fureur. La municipalité de la ville était social-démocrate et elle en prenait pour son grade, mais c’était contre la social-démocratie en général que s’élevaient les malédictions, ainsi que contre les architectes qui avaient eu la bêtise de dessiner des saillies au-dessus des arcades.
D’une façon déconcertante, Evon Zwogg refusait d’admettre l’hypothèse la plus évidente, à savoir qu’un pigeon lui avait déféqué dessus. Tandis qu’il se tamponnait en gémissant de dégoût, on l’entendait s’interroger sur l’animal responsable. Il énumérait des noms de volatiles, de mammifères et même de ministres en exercice. Certains étaient répugnants. Il alla observer le perchoir d’où avait dégringolé la crotte, et, n’y distinguant aucun coupable, il revint à l’abri des voûtes et se répandit en nouvelles plaintes. Son expression était égarée et, au fur et à mesure que sa toilette avançait, il se sentait de plus en plus nettement victime d’un complot, et il le clamait.
Voilà qu’il venait d’échanger avec Khrili Gompo un regard où, derrière la meurtrissure, se cachaient des demandes d’approbation, peut-être pour des assassinats à venir, ou pour un ambitieux programme d’incendie, qui allait toucher aussi bien poulaillers que bâtiments administratifs.
– Vous avez vu cette saloperie ? dit-il.
On en était déjà à la cent soixante-neuvième seconde. Il avait été spécifié à Khrili Gompo qu’il aurait droit à une expiration, sous forme de phrase courte ou d’interjection.
– Ces pigeons !… dit Gompo.
L’autre sursauta avec violence. Il avait lancé vers le caniveau son mouchoir flétri. La haine lui vrillait les lèvres.
– Qu’est-ce qu’on en sait, si c’est un pigeon ou une vache, hein ?… Ou un des gangsters capitalistes qui nous dirigent ?
Il s’était approché de Gompo. Il criait :
– Et si c’était un extraterrestre, hein ?
Khrili Gompo n’avait pas pris part à l’incident, il n’avait pas projeté de liquide fécal sur qui que ce fût et il n’était pas non plus, à proprement parler, un extraterrestre, mais il rougit, comme sous le coup d’un reproche qui lui eût été vicieusement adressé.
Il ne put s’empêcher de rougir.
Par bonheur, son temps de plongée s’achevait.
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