Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 25 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

25. Wulf Ogoïne

Puisque nous en sommes à évoquer de lointains souvenirs, autant reculer jusqu’au primal, dont les pénibles images surgissent devant moi chaque fois que j’entreprends de fouiller quelque part dans ma mémoire. Elles sont hélas très nettes, comme si elles venaient d’hier. J’ai été mis au monde dans la peur et le chaos, on m’a fait apparaître au centre d’un cercle hurleur de vieilles, et quand je parle de mise au monde ou d’apparition je ne parle pas à la légère, il s’agit de ma naissance et pas de celle d’un autre, et, à compter de cette date que, personnellement, je marque d’une pierre noire, tout a commencé pour moi à aller mal, pas toujours très mal certes et avec des étapes parfois moins désastreuses que d’autres, mais quand même globalement mal, selon un cours qui a évolué vers le pire et vers l’échec, pour aboutir à ce nouveau cercle bavard de vieilles par quoi se bouclait la boucle, à ce fastidieux procès où siégeaient mes grands-mères au grand complet et où, en tant que repenti, j’ai dû consacrer toutes mes forces à abonder dans le sens de l’accusation, mois après mois et saison après saison accentuant la férocité de mon réquisitoire, jusqu’à ce que j’obtienne une condamnation à mort sans possibilité d’appel, immédiatement suivie par une exécution qui n’avait rien d’un simulacre, mais que cependant, comme on l’a vu, les vieilles n’ont pas réussi à mener à bien. J’espérais pourtant être enfin débarrassé du fardeau de la vie et être honorablement mitraillé devant les brebis et les chameaux, là où sur la terre ne subsistent plus que des abstractions écrasantes, du ciel écrasant et des pâturages avares. J’espérais partir sur autre chose qu’un ratage. Mais il était dit qu’à aucun moment de ma vie ne me seraient accordés le début ou la fin que j’étais en droit d’attendre. Cela remonte à loin, dès la première seconde d’éveil on observe cela, ce frustrant phénomène. Par exemple, mon jaillissement hors de l’inconscience. Sans transition, j’ai quitté l’état de latence qui si agréablement prolonge le rien pour tomber dans l’état d’agitation qui, l’espace d’une vie, précède horriblement et longuement la mort. On appelle cela l’éveil, ce passage d’un état à l’autre. Cela se produisit avec pour fond sonore les cris lugubres que mes dix-sept ou vingt-neuf ou quarante-neuf grands-mères poussaient afin qu’en moi l’esprit s’allume et afin qu’aussitôt je me contorsionne de manière vivante et que, sans perdre une minute, je me jette sur le chemin qu’elles avaient prévu pour moi. Et lorsque je parle de lugubres cris je ne plaisante pas, encore aujourd’hui il suffit que je mentionne ces mugissements rythmés et ces incantations pour me couvrir aussitôt de nouvelles excroissances et de moiteur. Toutes mes génitrices en chœur haletaient des mélopées stridentes qui se superposaient à des voix de basse sépulcrales ; Laetitia Scheidmann, qui depuis minuit avait accédé à l’état de transe chamanique, tapait sur un tambourin orné de cloches et de sonnailles en forme de juments à tête de yack ou à tête de jeune fille sorcière ou en forme d’ours. À côté de Laetitia Scheidmann dansaient Solange Bud et Magda Tetschke et une demi-douzaine d’autres, mais c’est surtout ces deux-là que je revois d’abord. Avec une force surnaturelle elles me halaient depuis l’intérieur des douze oreillers où on avait dû m’éparpiller pour que j’échappe aux fouilles hebdomadaires, et elles extirpaient du néant ma tête et mes parties carnées et incarnées et mes viscères, tout en appuyant sur ma cervelle pour vérifier que celle-ci était mûre et servirait sans flancher leurs desseins. Il était huit heures du matin. La danse de parturition avait duré toute la nuit. En raison du travail d’aiguille des sœurs Olmès, j’étais constellé de cicatrices et de coutures qui se ramifiaient vers mes entrailles molles et mes poches à produits organiques et jusqu’à mes os durs. Les broderies au point de cordonnet avaient semé sur toute la surface de mon corps des taches d’un feu acide qui ne se résorbaient pas et, au contraire, commençaient à gagner les profondeurs. Bien que je ne fusse pas encore pleinement éveillé, je devinais que ma chair allait me faire souffrir à brève échéance. Les notes graves et non mélodieuses qu’émettaient Solange Bud et Magda Tetschke, ou encore Sabiha Pellegrini ou Varvalia Lodenko, qui se démenaient beaucoup, détruisaient au fond de moi des protections et des bogues goudronneuses derrière quoi ma mort, bien inoffensive, s’était jusque-là terrée, préservant le zéro absolu de mon existence et, reconnaissons-le, ne suscitant chez moi ou ailleurs rien de néfaste. Or déjà Sabiha Pellegrini avait introduit sa main droite dans ma cage thoracique, à la manière des Mongols quand ils veulent qu’une bête cesse de vivre et devienne de la nourriture, et sa main rampait ; elle avait enfoncé ses ongles dans les parages de ma mort et elle explorait habilement les obstacles les plus noirs, et ses doigts crochus s’approchaient pour pincer férocement ma mort et la supprimer. Soudain, et sur cela s’acheva mon séjour dans la ténèbre où j’avais jusque-là gési sans dommages, des lumières ont fulguré sous mon crâne, tandis que je sentais l’inadmissible brûlure de mon premier soupir. Ça vient, il vient ! gronda quelqu’un. Les percussions chamanes redoublèrent. Un gaz fétide se ruait dans mes poumons et me martyrisait les sacs, mille braises m’incendiaient les bronches. J’ai ouvert les yeux, je vivais mes premières images. Des robes et des bonnets de feutre multicolores plongeaient et s’envolaient au-dessus de moi, des vieillardes inconcevablement vieilles m’empoignaient et me secouaient hors de l’apnée en chantant des chansons effrayantes et en dansant des danses terrorisantes, ma grand-mère Laetitia Scheidmann hululait comme une démente, ma grand-mère Solange Bud barrissait des syllabes d’outre-tombe, ma grand-mère Magda Tetschke avançait les bras vers moi et hurlait. Jugeant que l’instant était favorable, Varvalia Lodenko entama la longue récitation des tâches que je devrais accomplir pour sauver la société égalitariste et pour rassembler fraternellement les débris de gueusaille humaine qui çà et là encore erraient sur la planète. J’ai expulsé cet air qui ne me convenait pas, cherchant le vide, me débattant déjà pour accomplir quelque chose qui me mènerait à l’apaisement du vide, mais la vie s’était affalée sur moi et elle manœuvrait mes poumons pour que de nouveau et contre ma volonté je me gonfle. Peurs et douleurs étaient atroces. Voilà ce qui se présente quand on me demande de voyager jusqu’au plus extrême de mes souvenirs, ou lorsque, par exemple, vous m’interrogez sur le pourquoi de cette nostalgie d’un paradis noir qui m’accompagne et ne me lâche pas, et qui toujours, à un moment ou à un autre, visite ceux qui remuent et parlent dans l’espace de mes narrats étranges. Je suis né contre mon gré, vous m’avez confisqué mon inexistence, voilà ce que je vous reproche. Mon éveil a été un cauchemar, voilà aussi ce qui provoque ma mauvaise humeur. Je n’aime pas réentendre le tambour de Laetitia Scheidmann et revoir à côté d’elle Solange Bud et Magda Tetschke, ses amies de camp et complices de toujours, qui sous les coups d’une mesure complexe, brisée, à sept temps, à deux temps, puis à treize temps, soulevaient leur corps comme des oiseaux en train de mimer d’autres oiseaux très lourds, ou comme des anges n’ayant plus que leur déchéance à faire valoir pour jouir du respect de leur entourage. C’est de cela que je suis issu, de cette cérémonie sauvage. Ces femmes sans mort m’ont donné vie et je leur dois tout et je ne m’imagine pas ayant l’ingratitude de l’oublier, et quand je dis ces femmes je pense à vous, bien sûr, qui avez fait parler vos fusils contre moi sans me cribler de balles ; toutefois, quelle que soit ma dette à leur égard, je ne peux vous pardonner cette minute originelle, ni le destin que vous aviez autoritairement planifié pour moi, alors que je ne demandais qu’à dormir sans histoire là où j’étais, c’est-à-dire nulle part. Je me rappelle sans aucune joie la première seconde, la première minute. Je me suis dressé sur mon séant, habité par des démangeaisons épouvantables et par la sensation que j’étais en feu. Ma peau était distincte de moi et me contenait grotesquement mal, j’étais persuadé que mon derme flottait en bannières mal cousues autour de moi, en lanières pendantes, en franges horribles et douloureuses. Vous aviez revêtu pour la circonstance vos plus belles tenues brodées, d’antiques robes de mariage et des vieux manteaux de deuil dont les manches avaient pourri depuis un siècle dans vos coffres, et j’imaginais que ma peau non seulement se tordait à l’extérieur de moi, mais aussi trouvait son prolongement naturel dans ces tissus dont les odeurs de graisse de yack et de crasse nomade à présent m’enfumaient les narines et me consternaient. Il me semblait que la frontière physique entre moi et vous n’était pas établie et ne le serait jamais, et que j’étais simplement un accident survenu à votre totalité physique, à votre être collectif, et que j’irais bientôt, c’est-à-dire dès la fin de ma vie, rejoindre votre masse et m’y perdre. À cette perspective, je me suis mis à hurler de terreur, mais vous n’en avez tenu aucun compte et d’ailleurs, quand j’y pense, ma voix ne possédait peut-être pas encore suffisamment d’énergie pour parvenir jusqu’à vous. Ça vient, disait quelqu’un. Bientôt il va crier !… Ça vient, ça vient !… Plus fort, le tambour !… N’arrêtez pas de jouer du tambour !… Quand je dis quelqu’un, j’ignore de qui il s’agit, je sais seulement que ce ne pouvait être Varvalia Lodenko, puisque à cet instant elle déversait entre mes fontanelles des instructions politiques qui complétaient celles qui avaient déjà été mainte et mainte fois gravées dans la pâte cireuse de mon intelligence, et qu’il fallait maintenant activer magiquement, afin que dès mes premiers élans autonomes je fusse aiguillé sur la voie qui avait été à l’avance construite par vous. Au bout d’une demi-minute, d’autres centenaires et immortelles sont venues épauler Varvalia Lodenko. Il y avait là, préposées à l’idéologie, Katharina Zemlinski, Esther Wundersee, Eliana Badraf, Bruna Epstein, Gabriella Cheung, et encore une douzaine d’autres grands-mères du même acabit. Un formidable vacarme s’infiltrait en moi par tous les labyrinthes osseux qu’on m’avait implantés dans le crâne. Quelque chose d’ordonné s’en détachait, un discours cohérent, les voix éraillées des vieilles qui de nouveau traçaient un bilan de la société que leur génération avait édifiée et consolidée partout sur la planète, et secourue dans les heures difficiles avec une abnégation admirable, au point que même les ruines avaient fini par ne plus tenir debout. Au-dessus de moi se modelait une voûte compacte faite d’haleines chaudes et de mains arthritiques et de physionomies rudes, ravinées. Les tissus de toutes sortes créaient des tourbillons, la poussière se réverbérait d’une bouche à l’autre. Les paroles décrivaient la réalité d’après et d’avant la révolution mondiale et elles s’abattaient sur moi comme une grêle. Je recevais cela, ces phrases, ces gutturales qui détaillaient un désastre universel, et, seconde après seconde, j’améliorais ma compréhension de la situation. Mes grands-mères se contentaient, en fait, de répéter ce qui avait été prononcé au-dessus de moi pendant les mois de la gestation, alors que je gisais en plusieurs morceaux, inerte au fond des vieux lits du dortoir ou entre sommier et matelas ou dans le secret des édredons, des taies. Maintenant, les informations descendaient sur moi par paquets énormes. Je n’avais pas besoin de réfléchir pour les assimiler. Instantanément, je comprenais les instructions que les voix me dictaient, et les chiffres par quoi le monde était décrit. Le bilan était du genre à ôter tout courage. Les humains étaient à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère. Ils tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité, comme moi ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l’antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non capitaliste. Sur mes épaules, les vieilles s’obstinaient à faire reposer désormais l’avenir du monde, ou, du moins, son axe. Elles me confiaient le soin de m’ébrouer, puis de sortir en courant de la maison de retraite, d’échapper à tous les contrôles, de filer par la taïga jusqu’à la capitale, puis de m’arranger pour éliminer les responsables, les ultimes hommes de pouvoir encore en exercice – fût-ce en les raccourcissant d’une tête, insistait Varvalia Lodenko –, et ensuite elles me demandaient d’improviser selon les circonstances et d’approfondir la révolution jusqu’à ce qu’une dynamique quelconque se régénère. Voilà ce qu’elles me demandaient de faire avant que les ultimes débris d’humanité fussent réduits à l’état d’impalpable poudre. Je me suis mis debout tant bien que mal. Je sentais sur moi les mains chamanes des vieilles. Leurs doigts chamanes s’acharnaient à pétrir ce qui était encore indéfini en moi, il me fallait une enfance et elles pétrissaient pour moi un ersatz d’enfance, il me fallait une jeunesse insoucieuse et des rêves et elles me transmettaient cela avec des meuglements magiques d’une densité effarante, chaque meuglement valant deux mille quatre cent une images de rêves et trois cent quarante-trois jours de batifolage insoucieux. Les étoffes chamanes remuaient des souvenirs de beurre rance et de thé baratté et de pis de yack femelle et de nomadisme pauvre, j’ai éternué. Ce bruit provoqua une onde d’allégresse, il proclamait que j’étais devenu un individu indépendant. Je me suis ensuite élancé vers la fenêtre, je fendais la foule des aïeules surexcitées, qui braillaient des formules d’adieu et des slogans révolutionnaires. Je bousculais des vestes de feutre, des pantalons de soie mongole, vos visages ridés, édentés jusqu’aux clavicules, soudain joyeux de me voir marcher et confiants en l’avenir, et soudain aussi, je le dis aujourd’hui avec le recul, magnifiques. J’ai pris de la vitesse, je me suis défenestré comme vous m’encouragiez à le faire, et j’ai traversé l’étendue herbeuse qu’il fallait traverser avant d’atteindre les miradors et la première ligne de mélèzes. Il y avait, volant à ma rencontre et s’écrasant sur mon visage, des abeilles, quelques libellules, des taons, et aussi j’ai renversé grièvement une forme qui voulait me couper le passage, sans doute Tarass Brock, l’ingénieur de maintenance nucléaire qui avait mal choisi son jour pour venir conter fleurette à la Rosa Matrossian, puis je me suis mis à galoper vers le nord-ouest, où vous m’aviez affirmé que se situait la capitale. Je m’étais enfoncé sous les arbres, dans les taillis riches en airelles rouges et en crottes de renards ou d’écureuils, sur les pistes que seuls les ours fréquentent, dans la vieille forêt impénétrable où les géants ne s’écroulent que cent ans après leur mort. La course et la solitude m’apaisaient. Il était déjà neuf heures et demie du matin. Je courais sans observer la moindre pause et sans respirer plus que nécessaire, afin de ne pas m’enivrer de résine et afin de résister à la tentation du renoncement, aux délices politiquement improductifs qu’offre la vie d’ermite dans la taïga. J’ai donc été docile à vos préceptes pendant ces moments qui ont suivi le début proprement dit. Je n’ai relâché mon rythme ni nuit ni jour. Je mesurais l’écoulement du temps par séries de douze pleines lunes. La taïga était déserte. Elle s’interrompait de plus en plus souvent, laissant place à des clairières qui parfois s’étendaient sur des milliers de kilomètres. Les routes et les agglomérations étaient devenues fréquentes. Dans la plupart des villes que j’étais amené à visiter, on pouvait rencontrer quelques hommes détruits et des femmes détruites, baignant dans une grande léthargie morale, mais, en général, il n’y avait personne. Les rues frappaient par leur silence, les maisons s’alignaient, inoccupées, les vagabonds restaient ensevelis dans leurs cachettes et ne répondaient pas aux appels. Disons, pour résumer en notre langage, que les masses n’étaient jamais au rendez-vous. Elles avaient disparu. La population à deux pieds sans plumes s’était dissoute dans le rien. Je restais en contact téléphonique avec mes grands-mères. Elles avaient repris les armes et constitué une milice de fer qui écumait les territoires situés entre Kolmogorovo et Vancouver, en se donnant pour but de rétablir une morale politique dans les foyers de peuplement que le néant avait épargnés, mais, comme elles ne rencontraient jamais personne sur qui exercer leur vigilance, elles songeaient maintenant à venir voir dans la capitale comment mes réformes avaient changé le cours des choses. J’essayais de les en dissuader, puis elles apprirent que j’avais rétabli le capitalisme, et, ce jour-là, elles m’annoncèrent qu’elles avaient entamé contre moi une procédure disciplinaire et que je n’échapperais pas aux rigueurs d’un tribunal populaire, puis elles me raccrochèrent au nez. Certaines, après l’insurrection du Blé Moucheté, avaient été euthanasiées, les autres fuyaient sans fin d’un bout à l’autre de ces continents inhabités dont nul n’arrivait plus à distinguer les contours géographiques ou sociaux. Une partie d’entre elles, avec à sa tête Laetitia Scheidmann, prit la route de la capitale pour m’appréhender. Les dernières m’attendaient sur les lieux où le tribunal siégerait, pas très loin du centre du monde, dans les parages du lac Hövsgöl. En attendant l’hypothétique arrivée du convoi pénitentiaire que mes grands-mères avaient affrété pour moi, je faisais le bilan des décennies écoulées, de mon action. Il m’avait été facile d’accéder aux plus hautes charges. Comme absolument plus rien ne fonctionnait nulle part, la concurrence entre ambitieux avait fini par s’affadir, et même les incapables avaient perdu le goût des honneurs administratifs et des médailles. L’apathie avait gagné les sphères dirigeantes, il suffisait d’ouvrir une porte et de s’asseoir pour s’emparer de ce qu’autrefois on appelait le pouvoir. C’est dans ces conditions que j’ai signé les décrets qui rétablissaient la propriété privée et l’exploitation de l’homme par l’homme, et autres abominations mafiogènes qui me semblaient susceptibles de relancer la machine de l’existence collective et de favoriser la reprise de la révolution permanente. Je reconnais ici une nouvelle fois que c’étaient un pari risqué et des décrets funestes. Concernant ma vie dans la capitale, je n’ai pas grand-chose à ajouter. À un moment, un chien est venu se frotter contre mes jambes, une bête affectueuse qui répondait au nom de Wulf Ogoïne. Nous avons été amis pendant les années de marasme qui ont suivi la signature des décrets, et si je dis marasme je ne lance pas le mot au hasard, car la réhabilitation de l’économie de marché, qui avait été une fuite en avant odieusement audacieuse, et dont j’espérais qu’au moins elle remettrait à flot quelques secteurs, ne s’est accompagnée d’aucune amélioration pour quiconque. Wulf Ogoïne avait le poil rêche, un regard intelligent, et, en dépit d’une échine un peu voûtée, une allure de chien de berger, bâtard et pacifique. Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale. Je me rappelle la manie qu’avait Wulf Ogoïne de flairer avec dédain les livres que je lisais en face de la ville déserte, ou les bouts de papier sur quoi je calculais vainement combien de temps j’avais vécu avant ma naissance et combien de temps il me restait à vivre. Je me rappelle ses aboiements clairs, ses crocs blancs, son odeur d’été, son odeur d’hiver. D’après mes calculs, j’ai existé dans le noir pendant vingt milliards d’années, j’ai quarante-huit ans, et j’ai eu, en tout et pour tout, un seul ami, ce Wulf Ogoïne. Quand Laetitia Scheidmann a franchi le seuil de mon taudis pour me passer les menottes, il est reparti je ne sais où, peut-être pour aller vivre solitairement dans le quartier du Kanal ou ailleurs. J’ignore si je retrouverai un jour cette inexistence noire d’autrefois, ou si on me fourrera de force dans autre chose, et j’ignore si, dans cet autre chose, je pourrai de nouveau être avec mon ami Wulf Ogoïne.

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