Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 3 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

3. Sophie Gironde

Cette nuit encore, comme il y a vingt-deux ans, j’ai rêvé de Sophie Gironde. Elle m’avait entraîné dans une aventure qui ne s’accordait nullement à mon humeur ou à mes capacités. Nous accouchions des ourses blanches dans l’entrepont d’un paquebot. On était au petit matin, en panne sur une mer d’huile ou à quai, car le bateau ne bougeait pas. La lumière du jour arrivait à peine jusqu’à nous. Les lampes ne fonctionnaient pas, ni la ventilation. L’odeur du sang errait en lourds nuages dans la coursive. Elle se superposait aux relents fauves. Nous avions déployé une bâche sur le sol, qui déjà avait été déchirée à coups de griffes. La place manquait. On entendait le choc sourd des pattes qui heurtaient les murs métalliques, le crissement des ongles, et des reniflements, des souffles. Les ourses blanches se débattaient. Elles grognaient d’une manière qui me paraissait agressive, mais qui ne troublait pas Sophie Gironde, plus rodée que moi à ce genre de situation et peut-être moins impressionnée que moi par le cérémonial ou l’idée d’une mise au monde. Aucun matelot n’était venu nous prêter main-forte, personne ne s’était présenté pour calmer ou distraire les bêtes ou fût-ce pour jouir du spectacle. Nous aurions pourtant apprécié une présence humaine, afin de ne pas avoir l’impression d’être reclus à l’arrière d’une ménagerie et sans contact avec l’extérieur.

Il y avait trois ourses. La première avait rampé à l’écart, elle s’était affalée devant la cabine numéro 886. Vautrée de flanc contre la porte, elle léchait son unique bébé avec une sollicitude affectueuse qui nous tranquillisait. Les deux autres étaient gigantesques, pesaient une tonne et n’en finissaient pas de mettre bas. Sophie Gironde plongeait les mains entre les croupes et les pattes poisseuses, et elle tirait. Je prenais les oursons en charge, de petites créatures sans grâce, ruisselantes de liquides âcres, fripées, à peu près aveugles et inertes. Je les posais sur la bâche et pinçais le cordon ombilical de chacune d’elles, en m’efforçant de bien faire. Il fallait aussi sans tarder approcher le nouveau-né de la truffe maternelle, le tendre vers la langue et la bave maternelles et lui éviter ensuite d’être écrasé ou mordu. J’effectuais ces opérations à contrecœur. L’obstétrique n’a jamais été mon fort. Les ourses ahanaient et rugissaient et se retournaient d’un côté sur l’autre avec violence. Elles giflaient l’air, leurs pattes massives cognaient contre le mur de métal, éraflaient la peinture, cognaient. Nous trébuchions dans la toile cirée dont de tels mouvements rendaient la surface chaotique. Sophie Gironde était parfois renversée par l’ourse qu’elle assistait. Je devais alors en urgence la retirer de dessous l’avalanche de viande et de poils jaunâtres qui l’étouffait. Elle se remettait debout sans commentaire et reprenait la parturition là où elle avait été interrompue. Partout gisaient des oursons, des flaques de délivre, des flaques de salive et de sang.

Nous étions malpropres. La sueur nous aveuglait. Il aurait fallu renouveler l’air. L’ambiance de caisson étanche, les vapeurs fauves irrespirables jouaient sur les nerfs de tous et de toutes. La première ourse avait cessé de flairer son bébé et de le toiletter. Elle l’avait abandonné dans un coin, entre deux plis de la bâche, et, après avoir uriné, elle s’était soudain dressée de toute sa hauteur. Elle déambulait en grondant entre les portes coupe-feu et, de temps en temps, elle retombait à quatre pattes pour frotter sa tête contre une parturiente ou pour interroger du bout de la langue un des nouveau-nés qui ne lui appartenaient pas. Elle dominait l’espace réduit de la coursive, elle allait et venait, elle nous gênait.

Je m’aperçus enfin que quelque chose clochait vraiment dans notre entreprise, comme la dernière fois, vingt-deux ans auparavant, et comme souvent lorsque Sophie Gironde m’invitait à partager un moment de complicité. Quelque chose rendait irréelle la réalité que nous traversions ensemble. C’était le nombre d’oursons que nous extrayions du ventre de leurs mères. Chez l’ours polaire, les portées comptent d’ordinaire un ou deux individus, en tout cas jamais plus de trois. Or nous avions déjà autour de nous dix ou onze rejetons, et peut-être même treize ou quatorze, car dans la pénombre et le désordre il était devenu difficile de faire un décompte exact, et, de nouveau, Sophie Gironde s’activait sur la troisième ourse. Je lui fis part de mes doutes. Je ne sais pourquoi, je m’exprimais en recourant à des tournures de phrases et à des mots qui m’étaient étrangers, je disais prélart au lieu de bâche, je discourais sur les matrices d’une voix moite. Elle me lança un coup d’œil en biais, mais ne répondit rien. On voyait nettement qu’elle ne croyait pas à mon existence. Je sentis sur ma nuque goutter une écume brûlante. La première ourse s’était approchée de moi, elle était cabrée au-dessus de moi et elle rauquait.

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