Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 12 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

12. Varvalia Lodenko

Varvalia Lodenko posa son fusil, prit une large inspiration et dit :

– Décervelés ! Écervelées !

Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches, une planète de terre écorchée, de forêts saignées à cendre, une planète d’ordure, un champ d’ordures, des océans que seuls les riches traversent, des déserts pollués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les multinationales mafieuses possèdent les clés, les cirques dont les riches contrôlent les pitres, les télévisions conçues pour leur distraction et notre assoupissement, nous avons devant nous leurs grands hommes juchés sur une grandeur qui est toujours un tonneau de sanglante sueur que les pauvres ont versée ou verseront, nous avons devant nous les brillantes vedettes et les célébrités doctorales dont pas une des opinions émises, dont pas une des dissidences spectaculaires n’entre en contradiction avec la stratégie à long terme des riches, nous avons devant nous leurs valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous les machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l’œil et interdisent aux pauvres toute victoire significative, nous avons devant nous les cibles qu’ils nous désignent pour nos haines, toujours d’une façon subtile, avec une intelligence qui dépasse notre entendement de pauvres et avec un art du double langage qui annihile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pauvreté, leurs programmes d’assistance aux industries des pauvres, leurs programmes d’urgence et de sauvetage, nous avons devant nous leurs distributions gratuites de dollars pour que nous restions pauvres et eux riches, leurs théories économiques méprisantes et leur morale de l’effort et leur promesse pour plus tard d’une richesse universelle, pour dans vingt générations ou dans vingt mille ans, nous avons devant nous leurs organisations omniprésentes et leurs agents d’influence, leurs propagandistes spontanés, leurs innombrables médias, leurs chefs de famille scrupuleusement attachés aux principes les plus lumineux de la justice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place garantie du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tellement bien huilé que le seul fait d’y faire allusion, même pas d’en démonter les mécanismes, mais d’y faire simplement allusion, renvoie dans une marginalité indistincte, proche de la folie et loin de tout tambour et de tout soutien, je suis devant cela, en terrain découvert, exposée aux insultes et criminalisée à cause de mon discours, nous sommes en face de cela qui devrait donner naissance à une tempête généralisée, à un mouvement jusqu’au-boutiste et impitoyable, dix décennies au moins de réorganisation impitoyable et de reconstruction selon nos règles, loin de toutes les logiques religieuses ou financières des riches et en dehors de leurs philosophies politiques et sans prendre garde aux clameurs de leurs ultimes chiens de garde, nous sommes devant cela depuis des centaines d’années, et nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse. Trouvons donc comment faire, et faisons-le.

Varvalia Lodenko arrêta là son discours. Derrière la yourte, les brebis s’agitèrent, car dans la nuit le bruit des paroles les avait tout d’abord dérangées, ensuite bercées, et, maintenant, l’absence de voix les réveillait.

Les vieillardes avaient allumé un feu à quelques mètres d’une yourte. Les flammes se reflétaient sur leur peau tannée, au fond de leurs yeux qui bien qu’écarquillés semblaient entrouverts à peine. C’était une nuit magnifique de juin. Les constellations étaient lisibles d’horizon à horizon, et la chaleur du jour persistait jusqu’aux étoiles et vibrait, porteuse des parfums de la steppe, tandis que sur nos visages se déposaient des flocons d’absinthe, des mouches nocturnes.

Varvalia Lodenko était habillée pour le voyage, avec une veste de soie bleue et une chasuble en marmotte, et des pantalons brodés que Laetitia Scheidmann lui avait offerts. Sa très petite tête pointait hors de ces vêtements comme si elle avait été réduite par une équipe de Jivaros, et les sœurs Olmès, pour lui donner une allure moins momifiée, avaient rembourré ses joues et même ses paupières avec des boudins remplis de feutre mongol. Ses membres aussi avaient été consolidés aux endroits qui présentaient des failles. Le bras droit, qui en cas d’affrontement allait devoir supporter le poids de la carabine et son recul, avait été cerclé de bracelets sur quoi Marina Koubalghaï avait attaché des plumes de corbeaux, des poils d’ours.

– Voilà, soupira Varvalia Lodenko. Voilà ce que je dirai, en introduction.

Il y eut un murmure approbateur, puis le silence retomba. L’assemblée des vieillardes allait méditer à présent pendant une heure ou deux, allait ruminer une dernière fois les propos de Varvalia Lodenko, afin d’y repérer des maladresses qui auraient pu leur avoir échappé. En dépit du soin qu’elles avaient collectivement apporté à l’élaboration de ce manifeste, en effet, elles savaient que des défauts pouvaient encore être corrigés avant le départ de Varvalia pour le vaste monde du malheur : des mollesses de style, par exemple, ou des lourdeurs.

Varvalia Lodenko se pencha au-dessus du feu. Elle y rajouta une brindille.

Elle avait l’air ratatinée et minuscule, et pourtant, si tout se déroulait comme prévu, c’était d’elle qu’allait jaillir l’étincelle qui remettrait le feu à la plaine.

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