Des anges mineurs (narrats)
17. Yaliane Heifetz
Laetitia Scheidmann fit couler dans la bouche de Will Scheidmann, son petit-fils, un double gobelet de lait de chamelle fermenté, afin qu’avec vaillance il supporte d’être fusillé, puis elle s’écarta et alla rejoindre son poste de tir. D’autres grands-mères, parmi lesquelles Yaliane Heifetz, s’approchèrent du condamné à mort et lui donnèrent à boire. Will Scheidmann ne rechignait pas, il acceptait leurs offrandes tremblotantes : de l’alcool de brebis, de l’alcool de jument présenté par Yaliane Heifetz, à nouveau une gnole obtenue en trois distillations à partir de lait de chamelle. Les liquides débordaient des récipients ou ruisselaient au coin de ses lèvres et lui arrosaient la poitrine, les hanches et même les jambes. Des renvois âcres le firent tousser et, après un hoquet, il vomit un excès de yaourt sur sa chemise qui était déjà souillée jusqu’à la ceinture. Les vieillardes alors imitèrent Laetitia Scheidmann : elles allèrent se coucher dans l’herbe avec leur carabine, en face de lui, à bonne distance.
Sans le secours de la boisson, Scheidmann eût peut-être considéré son avenir sous un jour pessimiste, mais ce qu’il avait ingurgité agissait et, au lieu de se débattre et de hurler des prières ou des injures, il examinait les alentours avec une hébétude d’ivrogne. Une fataliste absence de souci lui avait détendu les traits du visage. Il regardait le ciel encore un peu grisâtre, il humait les odeurs de lait caillé qui s’étaient superposées à celles de son corps et à celles de ses vêtements, toutes en angoisses excrémentielles et en sueur, et il clignait les yeux comme un nouveau-né, ou plutôt comme si rien n’avait d’importance. Sous l’influence de l’ivresse, peut-être, les démangeaisons dues à ses maladies de peau avaient régressé au point d’être oubliables, et il les avait oubliées, il n’essayait pas de se gratter ou de se contorsionner sous ses liens pour faire tomber les lanières parasites qui avaient poussé sur ses clavicules durant la nuit. Il remuait à peine. On le voyait s’avachir sur le poteau d’exécution qui l’avait soutenu pendant les interminables mois du procès et qui, depuis longtemps, était devenu un prolongement naturel de sa personne, une seconde colonne vertébrale, inflexible et beaucoup plus fiable que la première. Il s’avachissait et il rotait.
La voûte céleste était claire, avec une poignée de nuages et deux ou trois ultimes étoiles. La steppe s’étendait à l’infini, un peu terne encore, monotone de bout en bout, mais transmettant à chacun un formidable goût épique de vivre et de continuer perpétuellement à vivre. Un oiseau invisible pituita quelque part entre les herbes et les stratus, il y eut quelques souffles d’un vent âpre, puis tout se tut et, au bout d’un moment, le soleil apparut, et ensuite il se leva.
Will Scheidmann attendait maintenant que la sentence fût appliquée. On lui avait dit que ce serait à l’aurore plutôt qu’à l’aube.
Au cours des mois, il avait infléchi ses positions jusqu’à admettre à cent pour cent le point de vue de ses juges, et, vers la fin, il n’avait plus du tout cherché à se justifier ou à faire valoir pour lui des circonstances atténuantes. Au contraire, il avait abondé dans le sens de l’accusation. Quand il prenait la parole, c’était de plus en plus souvent pour se couvrir de fange. Il reconnaissait avoir trahi ses génitrices et avoir trahi la société humaine tout entière. Dans la maison de retraite du Blé Moucheté, les vieilles avaient planifié pour lui un destin de sauveur, elles lui avaient donné naissance pour qu’il réalise ce qu’elles ne pouvaient plus faire, Vous m’aviez donné naissance, disait-il, pour que je remette à zéro les compteurs du naufrage, vous souhaitiez que j’invente de nouveaux dispositifs et que je débloque les rouages paralysés du système, vous m’aviez lancé en direction du monde pour que je purge le système des monstres qui y prospéraient, mais elles ne l’avaient pas couvé et cousu et éduqué pour qu’il favorise la résurrection de l’ennemi, et certainement pas pour qu’il restaure les machines capitalistes, les obsolètes mécanismes à injustice et à malheur dont les vieillardes avaient réussi, dans leur jeunesse, dans le passé, à stopper pour toujours le fonctionnement, Et c’est pourquoi, disait-il, je demande pour l’accusé la peine la plus extrême dans l’arsenal des peines capitales, Punissez-moi pour la félonie dont Will Scheidmann s’est rendu coupable à votre égard, réclamait-il avec insistance, effacez-moi du nombre des nuisibles, comme si j’étais moi-même le patron des patrons ou le commandant en chef des mafias capitalistes, mais surtout elles le punissaient pour le crime contre l’humanité qu’il avait commis en obligeant celle-ci à parcourir une nouvelle fois la voie hideuse de la société marchande et à subir une nouvelle fois le joug des mafieux, des banquiers et des loups fauteurs de guerre, J’ai conscience d’avoir fait reculer l’humanité vers le stade de la barbarie, se lamentait-il, j’ai remis en place le chaos cruel du capitalisme, j’ai abandonné les pauvres entre les mains des riches et de leurs complices, alors que l’humanité était déjà au bord du gouffre et presque éteinte, et alors qu’au moins nous nous étions débarrassés à tout jamais des riches et de leurs complices, et il continuait, En quelques années j’ai gaspillé des siècles de sacrifices libérateurs et de luttes acharnées et de sacrifices tout court.
Des populations martyres anonymes et des martyrs inconnus parlaient par la voix des vieilles et désormais par la voix de Will Scheidmann. Tous exigeaient un châtiment exemplaire. Il avait prononcé sur lui-même un réquisitoire d’où toute complaisance était exclue.
Je ne mérite pas qu’on m’achève fût-ce à coups de pioche et dans la pisse, disait-il, un châtiment expéditif serait trop doux pour le responsable d’une infamie historique aussi lourde, aussi flagrante, la lapidation ou la fusillade seraient trop douces pour sanctionner un crime comme le mien, concevez pour moi plus douloureux que la mort, fabriquez pour moi pire que la souffrance dans le remords éternel ou dans l’errance, enfermez-moi dans l’enfer et ne m’en laissez sortir sous aucun prétexte, et arrangez-vous pour que nul, jusqu’au refroidissement terminal des étoiles, ne songe à me plaindre.
Voilà ce qu’il disait et rabâchait, vers la fin du procès, quand les vieilles lui accordaient la parole, voilà quel discours il tenait, tandis que son épiderme se métamorphosait de plus en plus et qu’il était attaché au poteau et enveloppé de ses propres odeurs de suint, de giclures intestinales et d’urine.
Les vieilles chargées de l’exécution s’étaient placées à une distance de tir de deux cent cinquante mètres, environ. Elles avaient adopté une position allongée de sniper. De là où il se trouvait, Scheidmann devinait les chevelures sans couleur et les colliers frontaux et les bandeaux rouges et les bonnets décorés de plumes et de perles qui ceignaient le crâne de quelques-unes, mais il ne distinguait pas les visages, que l’herbe dissimulait. Au-delà, sur plusieurs yourtes, les rayons du soleil ravivaient d’admirables motifs. Scheidmann voyait aussi les chameaux, les brebis qui derrière les vieilles tranquillement paissaient. À un scintillement soudain, il identifia la plaque de métal que Laetitia Scheidmann se fixait au milieu du front les jours de chamanisme ou de fête internationaliste, et qu’elle avait portée à la maison de retraite du Blé Moucheté, le jour où avait débuté la gestation de son petit-fils. Puis il reconnut la carabine de Yaliane Heifetz et les deux fusils des sœurs Olmès.
On était le 10 juillet.
Un oiseau à présent faisait du sur-place au-dessus des brebis, et, de temps en temps, il craquetait ou sifflait une note brève.
Puis la première détonation retentit, vraisemblablement à l’initiative de Yaliane Heifetz.
On était loin du lac Hövsgöl, caché derrière l’horizon et derrière une étendue immense de taïga, mais des oiseaux aquatiques pouvaient se perdre jusque-là, et, dans leur quête insoucieuse, ils sifflaient ainsi, une note brève, très nette, très belle.
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