Des anges mineurs (narrats)
37. Witold Yanschog
Cette année-là, le solstice d’été coïncida de nouveau avec la pleine lune. Tu avais émis des exigences : nuit la plus courte de l’année, pleine lune, un vendredi, et, pour réduire encore les possibilités, tu avais ajouté : qu’il n’y ait pas eu d’orage magnétique ni de pluie depuis un mois. La première fois, quarante-huit ans auparavant, toutes ces conditions avaient été réunies, mais l’homme n’était pas venu.
Tu avais attendu devant la porte, assise au faîte d’une étroite dune de sable rouge qui barrait la rue, tandis qu’Alcina Baïadji allait et venait au milieu de ses instruments inutiles, alignés sur des parpaings : le tambour, les guirlandes végétales, la bouteille de parfum, la bouteille de lubrifiant, la bouteille d’alcool, et une grande couronne bariolée d’où partaient en cascade des lanières d’étoffe.
La lune tournait lentement au-dessus de vous. La rue était silencieuse. Derrière le mur de l’immeuble, on entendait de temps en temps glousser les poules, les pintades, car Alcina Baïadji s’occupait aussi d’élever des volailles.
Tu examinais tes pieds à moitié enfouis dans le sable tiède, tu ne disais rien, tu regardais tes ongles abîmés, la peau cartonneuse de tes doigts, les veines dessinant des arbres sur tes bras, tu scrutais les maisons sans habitants qui bordaient la rue, les fenêtres noires des appartements noirs, les étoiles, la lune très brillante. Tu lisais et relisais la pancarte sur quoi Alcina Baïadji avait tenté d’inscrire en caractères ouïgours ALCINA BAÏADJI, PROCRÉATION CHAMANIQUEMENT ASSISTÉE, et où elle avait tracé ALCINA BAÏADJI, COPULATION CHAMANIQUEMENT ASSISTÉE. Ton regard glissait, tu ne songeais même pas à lui faire remarquer que son enseigne comportait une faute, qu’elle avait pris un vocable pour un autre. On touchait déjà à une époque de l’histoire humaine où non seulement l’espèce s’éteignait, mais où même la signification des mots était en passe de disparaître. Tu te sentais détendue, un peu curieuse de ce qui pourrait se produire. Avec Alcina Baïadji, le vendredi précédent, vous aviez fait une répétition, tu connaissais le détail des mouvements qu’elle te demanderait d’accomplir. Alcina Baïadji resterait dans la pièce, de toute façon, en permanence. À aucun moment il n’était prévu de t’abandonner seule avec l’homme.
Tu avais dit : Tu es sûre qu’il viendra ? Et Alcina Baïadji avait confirmé que oui, qu’elle en était sûre, que l’homme viendrait, qu’il s’appelait Witold Yanschog, qu’il ressemblait un peu à Enzo Mardirossian, que la ressemblance était, naturellement, très relative, mais qu’il y avait tout de même quelque chose, que sa silhouette évoquait celle d’Enzo Mardirossian quand Enzo était sorti des camps. Et tu avais demandé : Mais lui, cet homme, il a connu les camps, lui aussi ? Et Alcina Baïadji t’avait juré que oui, qu’il avait séjourné dix-neuf ans derrière les barbelés et que, conformément à ta demande, il s’abstiendrait de te parler, pour que tu puisses avec plus d’aisance imaginer la présence en toi d’Enzo Mardirossian et de nul autre.
La lune vaguait au-dessus de vos têtes. Les murs étaient éclairés comme en plein jour. Des geckos se déplaçaient près du tambour d’Alcina Baïadji.
Tu savais qu’il n’y avait pas plus d’une chance sur cinquante-huit milliards pour que la procréation, si le rapport sexuel allait jusque-là, donnât quelque chose. Le chiffre en valait un autre, il signifiait surtout que l’humanité était perdue. À l’idée que tu devrais, à un moment, ôter tes sous-vêtements et laisser l’homme fouiller en toi avec sa verge, la honte t’inondait, mais tu te réconfortais en pensant qu’Enzo Mardirossian t’aurait encouragée à accepter le principe de la séance, au nom de la survie de l’espèce. Au nom de cette infime possibilité de survie pathétique de l’espèce. Et tu es sûre, avais-tu repris, qu’il ne s’agit pas d’un partisan du capitalisme ? Écoute, Bella, je te jure que ce n’est pas un nouveau riche, avait répondu Alcina Baïadji. Il travaille dans une entreprise de déblayage. Il est déblayeur.
Il y avait des flaques de lune partout sur le sable. Un souffle caressait le sommet de la dune à côté de toi. L’air était encore brûlant. Tu essuyas un peu de sueur sur ton cou, autour de ta bouche, de tes yeux. Trois chiens surgirent de la grisaille et traversèrent l’extrémité ouest de la rue, sans grogner ni aboyer. Tu comprends, je n’aimerais pas être pénétrée par un admirateur du capitalisme, avais-tu dit. Alcina Baïadji t’avait tranquillisée, d’abord avec des paroles puis avec une gorgée d’alcool, puis le rythme de votre conversation avait fléchi. Bientôt, le sommeil commença à vous visiter par petites bouffées de deux ou trois secondes. Il devenait évident que l’homme ne viendrait pas.
Alcina Baïadji maintenant pensivement manipulait ses instruments magiques, elle les époussetait, elle les soulevait, elle les reposait. Avec le revers de la main, elle balaya des fourmis qui s’étaient approchées de la fiole de lubrifiant. Elle avait eu le tort de croire que la séance se déroulerait dès la première heure de nuit, et elle s’était apprêtée en conséquence : elle avait quitté ses vêtements afin que Witold Yanschog pût la regarder danser et rêvasser à elle et à son corps nu pendant qu’il serait couché sur toi.
Je dis toi, j’utilise la deuxième personne du singulier pour ne pas toujours dire Bella Mardirossian, et pour qu’on ne croie pas que je parle seulement de ma propre expérience et de moi-même.
Voilà comment s’était passée cette nuit de solstice.
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