Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 43 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

43. Maria Clementi

Comme tous les 16 octobre depuis bientôt mille cent onze ans, j’ai rêvé cette nuit que je m’appelais Will Scheidmann, alors que mon nom est Clementi, Maria Clementi.

Je me suis réveillée en sursaut. La lune tremblait à travers le grillage qui obture la fenêtre, elle était ronde et petite, d’un ivoire sordide, elle avait la fièvre, elle ne cessait de frissonner bizarrement. C’est aussi que j’ai une maladie qui affecte ma vision nocturne. J’ouvre les yeux, et, dans les images que je reçois, les taches lumineuses dérivent ou s’agitent. Aucun bruit humain ne rôdait ailleurs dans le bâtiment, ma respiration n’avait pas de compagne. Au fond du couloir quelqu’un avait placé un seau sous une canalisation fissurée, l’eau gouttait dans le récipient avec de longs échos, comme dans un puits. L’air circulait sous la porte. Tout sentait mauvais alentour. J’eus envie de me rendormir au plus vite. Sur l’oreiller gisait une poignée de cheveux gris, perdus durant le sommeil. J’avais une haleine de chienne sale.

Au bout d’une minute, mon rêve revint, et, de nouveau, on me confia le rôle de Will Scheidmann. Quand je dis on, c’est, bien entendu, en regrettant de ne pouvoir attribuer un nom au metteur en scène.

Je connaissais Scheidmann depuis longtemps, mais il avait atteint un point de dégradation que j’aurais eu du mal à imaginer si on ne m’avait donné ici l’occasion d’habiter sa chair. Il avait changé de volume, il s’était ramifié, son corps ne répondait plus aux normes animales. D’immenses squames laineuses, parfois cassantes et parfois non, buissonnaient à partir de sites qui anciennement avaient dû coïncider avec le haut de son crâne, ou avec ses épaules, sa ceinture ; ou avec le poêle qui autrefois enfumait la yourte de Varvalia Lodenko.

Je sentais sous moi la steppe vide, jonchée d’absence, sans insectes ni bétail, ni fourrage, une terre morte qui ne communiquait plus avec rien. Tout le monde avait disparu sur terre, à l’exception des vieilles ou plutôt de ce qui subsistait d’elles, c’est-à-dire vraiment peu de chose. Les jours se succédaient sans fin, entrecoupés de nuits odieusement désertes. Des pluies d’étoiles filantes se déclenchaient à présent plusieurs fois par semaine. Elles aggravaient la rousseur et même la nature martienne du sol. Les météorites dégageaient des gaz pénibles. Il était souvent impossible de respirer pendant des heures.

Les vieilles rampaient en cercle dans les environs, elles étaient démantelées et amnésiques, incapables maintenant de refermer les phalanges ou la bouche sur mes peaux afin d’en ruminer le suc. Sans plus d’émotion ni de nostalgie elles tournaient lentement autour de moi, immortelles, impropres à la prolongation de leur vie mais ne sachant pas comment mourir, parfois cognant sur un vestige de casserole ou martelant les armatures de fer qui pendant un temps avaient servi à consolider leur squelette, parfois me laissant entendre, au moyen de vagues gesticulations, que je devais encore et encore, quelles que fussent les circonstances, produire pour elles des narrats étranges. Malgré sa métamorphose et en dépit de la progression du néant autour de lui, Will Scheidmann avait continué, en effet, à dire chaque jour une histoire, sans doute parce qu’il n’avait rien d’autre à dire ni à faire, ou peut-être parce que sa compassion envers ses grands-mères était follement docile, ou pour toute autre raison que nul ne réussirait désormais à éclaircir. Comme son public ne réagissait plus et comme tout était défunt jusqu’à l’horizon et au-delà, il lui arrivait de ne pas articuler l’anecdote jusqu’au bout ou de n’en souffler qu’une ébauche, mais, bon an mal an, il formulait quotidiennement quelque chose de nouveau. Il disposait ses narrats en tas de quarante-neuf unités. À ce monceau il donnait un numéro ou un titre.

Cette nuit-là, ce 16 octobre là, je lui suggérai de baptiser son prochain tas Des anges mineurs. C’était un titre que j’avais autrefois utilisé pour un romånce, dans d’autres circonstances et dans un autre monde, mais il me semblait que cela s’accordait bien avec cette somme que Scheidmann était en train d’achever, ce dernier tas.

La lune était brouillée par le rêve et par une pluie d’étoiles filantes. Les pierres incandescentes trouaient mille fois la nuit et perçaient la terre avec un son aigu, un piaillement cosmique minuscule.

À chaque fois que l’une d’elles m’atteignait, je me réveillais. J’écoutais l’étoile ricocher près de mes pieds, crisser encore une seconde puis se taire. Je ne parvenais pas à accommoder dans l’obscurité. Je contemplais la lune qui tremblait de l’autre côté du mur, derrière la grille. De temps en temps, toute lumière sombrait. Je ne savais plus si j’étais Will Scheidmann ou Maria Clementi, je disais je au hasard, j’ignorais qui parlait en moi et quelles intelligences m’avaient conçue ou m’examinaient. Je ne savais pas si j’étais mort ou si j’étais morte ou si j’allais mourir. Je pensais à tous les animaux décédés avant moi et aux humains disparus et je me demandais devant qui je pourrais un jour réciter Des anges mineurs. Pour ajouter à la confusion, je ne voyais pas ce qui s’ouvrirait derrière le titre : un romånce étrange ou simplement une liasse de quarante-neuf narrats étranges.

Et soudain j’étais comme les vieilles, ahurie par l’interminable. Je ne savais pas comment mourir et, au lieu de parler, je bougeais les doigts dans les ténèbres. Je n’entendais plus rien. Et j’écoutais.

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