Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 35 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

35. Rachel Carissimi

Dans le quartier situé le plus à l’ouest après la rue des Praires, il y a des caves où des hommes s’enferment avec des chiens et les mangent. Dans le quartier qui le jouxte au nord-est, la pègre contrôle une maison où on peut apprendre à tuer des gens avec un marteau ou une flèche empoisonnée. Plus au nord-ouest encore, des rues désertes se croisent sur des kilomètres carrés, sans que jamais âme qui vive n’y erre. Dans le quartier suivant, quand on oblique vers le sud-est, on rencontre huit réfugiés anglais et un Cheyenne déplacé, ainsi que deux Oudmourtes. Quand on oblique vers le sud, on tombe sur un endroit où autrefois une coopérative d’ouvriers essayait de vendre aux touristes du poisson séché et des os sculptés, sur quoi on pouvait admirer des portraits de communistes et des slogans. De cette activité il ne reste rien, sinon la table pliante en fer où les souvenirs étaient étalés, et un touriste qui a cessé là de rouler sa bosse et qui ne bouge plus depuis deux cent onze ans, avec au cou une statuette de Dzerjinski en faux ivoire. Plus au sud encore s’étend un lac dont l’eau est chaude été comme hiver et malsaine. Certains en consomment, tout en regrettant qu’elle ne refroidisse pas, même quand on laisse reposer des heures sous la terre le récipient qui la contient. Dans la bouche elle pétille de façon détestable. Sur la berge orientale du lac on doit couper à travers une zone en débris, sans végétation, avant d’entrer dans un quartier où vit un chamane qui est connu pour préparer des onguents avec lesquels il réveille les écureuils morts et fait renaître les loutres. Une fois qu’il les a ressuscités, il les mange. Sur la berge méridionale, il y a ce qui subsiste d’une usine dont le cœur atomique est en feu depuis trois cent soixante-deux ans. Si on poursuit en direction du sud-est, on foule une surface que couvraient, dans le passé, une grande gare de voyageurs et plusieurs voies de chemin de fer. Dans un sous-sol qui a été aménagé depuis, on voit, en effet, onze ou douze mètres de rails qui vont de mur en mur. C’est une salle voûtée où s’accumulent des gaz qui altèrent le comportement. Quand des vagabonds y échouent pour la nuit, il n’est pas rare que l’idée leur vienne de s’accoupler dès la fin du jour, sans avoir au préalable fait connaissance. Ensuite, ils se mangent les uns les autres. Plus loin, il y a des citernes où pourrit un liquide que quelques vieilles utilisent comme shampooing. Une fois ce quartier derrière soi, on est en vue de la rue des Ciels-Chenus. Si on l’emprunte sur toute sa longueur, on approche d’un quartier où vivent les fils Schtern, qui engraissent leur mère pour la manger. Au-delà des Ciels-Chenus, après avoir franchi le pont que souvent on nomme le Buffalo, il y a un élevage de tigres où on ne peut pénétrer qu’en rêve. Les tigres sont blancs, d’une beauté paralysante. Ils sont reclus sous des vitres posées à même le sol. Ils vont et viennent en levant la tête, tandis qu’une queue nerveuse leur bat les flancs. Ils attendent que le verre casse sous le poids d’un promeneur. Visiter l’élevage dans de telles conditions en rebute plus d’un, et peu de visiteurs, tout compte fait, s’y aventurent. Plus en avant vers le nord, on aperçoit un bouquet d’arbres. Il y a là deux saules, un sophora, trois trembles, un orme. Au bout d’un demi-kilomètre de sable commence un quartier où, pour deux dollars par an, des nouveaux riches emploient une femme qui balaie à leur place leur chambre et nettoie à leur place leurs chemises. Cette femme, Rachel Carissimi, a déjà tué plusieurs capitalistes, mais elle ne les a pas mangés. Non loin débute une avenue pleine d’ornières, bordée par une série d’immeubles inhabités. Dans le troisième de ces bâtiments, du côté impair, réside toutefois un homme qui a mémorisé tous les discours de Varvalia Lodenko et qui peut les réciter à la demande. À l’extrémité nord de l’avenue, on va vers de nouvelles zones entièrement dépeuplées. Quand je dis on, c’est plutôt à des Untermenschen que je pense, par exemple à Oulan Raff, c’est-à-dire à moi. Sur des milliers d’hectares le noirâtre bleuté domine, le mâchefer, le vent, et, juste après, au sud-ouest, commence une étendue de toundra grise. Si on prend la direction est-sud-est pendant environ trois mille sept cents kilomètres, on aboutit au lieu-dit le Blé Moucheté, où, à une époque, des vétérinaires avaient parqué des vieilles femmes qui ne mouraient pas, qui ne se modifiaient pas et qu’on ne pouvait pas manger. La maison de retraite était loin de tout, même des camps. Il est raconté que ces immortelles ont commis une grave erreur qu’elles n’ont eu de cesse de vouloir réparer par la suite. Il est dit qu’elles ont fait surgir du néant un homme de chiffons qui a rétabli sur terre la circulation des dollars et des mafias. Si, au lieu de choisir cette lointaine destination, on décide de revenir vers le Buffalo, on entre d’abord dans une cour où lugubrement, jour et nuit, grince une roue éolienne qui n’est reliée à rien. C’est là que vit Oulan Raff.

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