Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 41 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

41. Costanzo Cossu

Le dernier bac larguait les amarres. Khrili Gompo entendit les cordages retomber dans la boue et il entendit le grincement des manivelles, suivi du clapotis des aubes sur les eaux lisses, et, à l’entrée du ponton, devant la cabane de l’homme qui vendait les billets et qui campait toutes les nuits du mauvais côté du fleuve, dans sa hutte en treillis de palmiers, il entendit également une voix plaintive. Ça ne fait rien, disait la voix, c’est plutôt demain que je comptais traverser. Et ensuite la voix insista, Je prendrai celui de demain matin, le premier de la journée est moins cher, non ?…

Autour de Khrili Gompo, la lumière rasait les flots onctueux du fleuve et, sur la rive opposée, à huit cents mètres, elle parsemait d’ors roussâtres les arbres aux frondaisons épaisses, au-delà de quoi on ne devinait rien de précis, seulement un moutonnement vert sans limites, car, derrière le fleuve et derrière la bande étroite où se dressaient les quartiers lacustres et quelques temples, la forêt s’étendait, inhabitée et immense.

Le soleil se couchait.

Gompo cligna des yeux, il s’était adossé à un tronc de cocotier, il disposait de seize minutes. L’horaire, je m’en fiche, dit encore la voix. Ce qui m’intéresse, c’est la réduction que…

Une réduction ? réagit enfin l’employé du bac. À quel titre ?

Khrili Gompo s’appuyait contre les écailles pourries du cocotier, il feignait la somnolence. Malheureusement, la place n’était pas bonne. Comme cela parfois se produit au crépuscule, des centaines de fourmis ailées se détachaient des palmes où elles avaient passé la journée et se laissaient choir en direction du sol. Gompo recevait cette pluie qui lui noircissait les épaules et les bras, la tête, et, de peur d’attirer sur lui l’attention, il ne gesticulait pas pour s’en débarrasser.

Bon, dit l’homme, et en tant que réfugié, hein ?… Pas un motif de ristourne, dit l’autre. Ah, dit l’homme, déçu, puis il commença à énumérer les tares physiques et mentales qui l’affligeaient, et les malheurs qui l’avaient frappé, lui et ses proches, autrefois et plus récemment. Rien de tout cela n’ouvrait droit au demi-tarif. Je m’appelle Costanzo Cossu, finit-il par dire. C’est un nom de clown. Dans certains endroits, on laisse passer gratuitement les amuseurs. Pas ici ?

Le bac s’éloignait sans bruit. Personne n’était resté sur cette rive du fleuve, à l’exception de Gompo, du vendeur de tickets et de Costanzo Cossu. Captivés par leur joute oratoire, les deux hommes ne regardaient pas le loqueteux qui paraissait dormir contre un arbre, à une dizaine de mètres. Eux-mêmes n’avaient pas fière allure ; des chemises et des casquettes déchirées, des shorts immondes, des sandales décousues, rafistolées avec des brins de raphia. L’employé du bac avait une musette en bandoulière, Costanzo Cossu avait pour bagage un sac en plastique décoré avec l’adresse d’un supermarché. Tous deux semblaient prêts à dresser une liste exhaustive des diverses situations de détresse qui n’apportaient aucun avantage spécial aux voyageurs. Costanzo Cossu avançait des motifs d’exonération ou de rabais, le gardien les refusait. Et si on m’embarquait comme bagage accompagné ? proposa Costanzo Cossu. Ou dans la catégorie Untermensch ? Je me recroquevillerai parmi les paquets, je resterai inerte, je ne protesterai pas si on jette sur moi des ballots infects.

– Non ?

– Non.

La quiétude du soir avait une qualité intemporelle. Un héron blanc longea la berge en direction de l’aval et disparut, le ciel ne rougeoyait plus du côté de la bananeraie, déjà une brume bleuâtre enfumait la courbe du fleuve, les cigales avaient mis fin à leur criaillerie, un buffle meugla, la route qui menait au débarcadère s’emplit de moustiques, un crapaud coassa, sur la berge adverse des pêcheurs minuscules relevaient un carrelet depuis une embarcation minuscule, on voyait naître des lumières ici et là, le bac n’était plus qu’une tache lointaine sur les eaux ocre. Quelque chose fit un bruit de scaphandre à l’intérieur du crâne de Khrili Gompo, lui signalant qu’une nouvelle minute venait de s’achever. Les fourmis ailées grouillaient par dizaines dans son col. Et en m’inscrivant comme cadavre ?… Comme marchandise en vrac ? proposa l’homme. Comme objet trouvé ?

Des gouttes de sueur perlaient sous le nez de Gompo, derrière ses oreilles, sur son cou, et ensuite il se mit à ruisseler. Parfois, j’ai des cauchemars où apparaît une femme prénommée Barbe, racontait Costanzo Cossu. Ça mérite bien un pourcentage, non ?… Même minime ?

– Et si j’étais un extraterrestre ? suggéra-t-il soudain.

Il y eut ensuite une phrase chuchotée, les deux hommes se rapprochèrent. Khrili Gompo aperçut leur regard se couler vers lui avec insistance. Costanzo Cossu avait l’air fou. Un extraterrestre couvert de fourmis ? lança-t-il, méchamment.

Gompo frissonna. C’était la deuxième fois en trois cents ans que quelqu’un le soupçonnait ainsi, à bout portant, d’être étranger au réel terrestre. Et, que le soupçon fût fondé ou non, c’était formidablement désagréable.

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