Des anges mineurs (narrats)
16. Lydia Mavrani
La fille vint à moi, elle vint directement vers moi sans cesser de me dévisager, en me fixant d’un regard où le noir était transparent, où quelque chose de désespérément intense flambait, plus éclatant qu’un cri, elle coupait la foule, nous étions environnés d’une populace hagarde, nous étions séparés par des dizaines d’hommes et de femmes habillés de vestes trouées et de restes de manteaux ou de robes et de nippes sales, il semblait presque impossible de progresser tant la presse était grande, il était deux heures, le soleil tapait, les odeurs du marché ne cessaient de s’alourdir, la pourriture gagnait parmi les denrées périssables, la poussière s’attachait aux corps vivants des acheteurs et elle pleuvinait sur les corps morts des bêtes mortes qui, dans la section des viandes, étaient en vente sous forme de tranches ou de carcasses dépouillées ou à demi dépouillées, ou sous forme de morceaux tombés à terre et piétinés, couleur de terre ocreuse et de toile de jute, la viande peut avoir ce genre de teintes et, ici, elle les avait. Plus loin, sous des tentes malpropres, un bric-à-brac s’exposait, à vocation principalement utilitaire, des outils et des ustensiles infiniment usés et rafistolés depuis des siècles. Les vendeurs annonçaient leurs prix avec des gutturales craillantes, avec des voix de tête qui essayaient de capter l’attention du chaland par leur terrible stridence. Cette polyphonie s’accompagnait de claquements de mains et elle était ponctuée de frappes sur des percussions improvisées, sur des couvercles, sur des bidons ou des containers, et elle devenait vite agaçante. La foule réussissait à ne pas en tenir compte, elle obéissait à d’autres règles, elle ondulait de façon autonome, sans aucun rythme, à peu près compacte, créant en son sein courants principaux et secondaires et tourbillons majeurs et mineurs, et contrariant avec puissance tout déplacement autre que collectif. Pour faire affaire avec un marchand, il fallait durement résister contre la cohue et s’agripper à l’étal, ou essayer de s’accroupir sous l’étal, endroit également délicat à franchir, puisqu’il accueillait la plupart des revendeurs mendiants qui, par exemple dans la section des viandes, lançaient dans le circuit commercial des rognures graisseuses et des raclures de tripes et des couennes, et, dans la partie consacrée à la quincaillerie de récupération, proposaient des demi-clous, des ferrures en miettes, de la limaille ou des miettes de rouille rassemblées au fond d’une boîte. Le mieux était de transgresser à croupetons cette ligne de front et de se redresser ensuite. De l’autre côté de l’étal des boucheries, quand on n’était pas immédiatement chassé par le boucher, on pouvait soumettre un prix aux sarcasmes dédaigneux des commis, et entamer une dispute sur la qualité du morceau et sur son poids. C’était une zone où régnaient, dans une ombre bruyante et remplie de couteaux, les maîtres abatteurs et les tripiers ; l’air empestait le sang, les chasseurs de gibier et le linge très sale dans lequel avait été emballée la venaison. Je n’étais ni vendeur ni acheteur. Quand je dis je, c’est à Khrili Gompo que je pense, cela va de soi. On m’avait accordé douze minutes. La fille se dirigeait sur moi d’une façon inéquivoque, elle vint à moi comme si elle me connaissait, comme si elle m’avait longtemps attendu, comme si elle m’avait passionnément aimé et attendu, comme si elle m’aimait depuis toujours, comme si, en dépit des évidences et en dépit des discours de ses proches, elle avait persisté à croire que je n’étais pas mort ou que je m’évaderais un jour de la mort et reviendrais, comme si enfin j’étais revenu vers elle, après une longue absence, après un long, très long voyage. Je me tenais près d’une boutique qu’un pilier de béton protégeait des mouvements brutaux et imprévisibles de la foule. Dans cette échoppe modeste, un homme négociait des têtes de poulet et divers trésors tels que des briquets et des batteries, ainsi que des cassettes sur quoi étaient enregistrés des pamphlets de Varvalia Lodenko. J’avais encore huit minutes devant moi. Varvalia Lodenko rauquait de la prose incendiaire dans un magnétophone portable dont le son était exécrable. La fille fendit la foule et arriva contre moi. Elle était maigre, avec des mouvements vifs, un squelette vif, un visage méridional et nerveux, et des yeux perçants, alertes, très noirs, très brillants. Elle avait jusque-là exprimé une détermination hallucinée, mais, quand elle fut très près de moi, je vis l’émotion s’emparer d’elle. Ses lèvres balbutiaient un terrible silence, ses joues tressaillirent, des larmes humidifièrent son regard. Puis elle se domina. Elle hésita une seconde, elle ne voulait pas parler, elle désirait ne pas rompre un miracle, peut-être mettait-elle en doute la réalité de cette rencontre qui avait lieu. Elle semblait soudain ne plus croire à nos deux existences. La foule l’emporta sur trois ou quatre mètres, l’aspira hors de ma portée, mais, presque aussitôt, elle revint, et, cette fois-ci, elle se plaqua contre moi. Elle avait pour tout vêtement une robe loqueteuse qui avait souffert dans la bousculade, au contact des autres nippes loqueteuses, et dans la crasse et la poussière. La plupart des boutons qui la fermaient avaient été arrachés, l’étoffe se décousait en oblique. Elle acheva de la déchirer et de l’ouvrir pour se coller à moi. J’étais moi-même torse nu sous mes haillons. Elle poussa un soupir et elle referma les bras sur mon dos. Ses mains ne bougeaient pas et me serraient. Nous nous enlaçâmes sans un mot. Je sentais sa poitrine brûlante contre la mienne. Je dégageai un pan de ma chemise, je craignais que le bout de ses seins non protégés ne s’écorchât contre l’étoffe trop rêche, elle me laissa écarter l’étoffe, puis elle se blottit plus intimement encore contre moi. Elle respirait comme une dormeuse. Nos sueurs se conjuguaient. Bientôt, en dépit de la rumeur grondante du marché et des boniments aigus qui poignardaient les oreilles, j’entendis le bruit de barque à l’ancrage que produisaient la pression de nos corps l’un contre l’autre, le glissement des chairs égales et inégales l’une contre l’autre, le partage des sueurs, ce clapotis de vaguelettes et d’amour des corps amoureux pendant l’étreinte. J’entendis cela. Il y avait à côté de nous le vendeur des cassettes de Varvalia Lodenko, il me tirait par la manche afin que j’écoute les appels à l’insurrection qu’inlassablement lançait la tricentenaire dans les haut-parleurs défectueux, et, sans finesse, il me confia soudain que lui aussi, quand il caressait sa femme, quand il se couchait sur elle, il appréciait ce bruit si particulier, ce murmure nocturne de pirogue. Mon temps s’écoulait, dix minutes déjà avaient fui. Je ne répondais pas au vendeur. Je ne répondais pas au vendeur et je ne savais pas comment consoler cette femme qui m’avait pris pour un autre, j’ignorais comment ne pas abuser de sa confiance, de son erreur, comment m’occuper d’elle. Je me résolus à poser une question, j’avais encore de l’air dans les poumons, prononcer une phrase ne présentait pas de difficulté. Qui es-tu ? Dis-le-moi, chuchotai-je dans sa nuque. Elle ne sursauta pas, elle recula son visage pour rencontrer le mien, elle cherchait mes yeux, elle les explorait avec stupeur, elle dit : Je suis Lydia, Lydia Mavrani. Mais toi… mais comment… tu n’es pas Yitzhak Mavrani ?… Tu ne me… Tu ne te souviens pas que tu es Yitzhak Mavrani ?… Je ne disais rien, je ne pouvais pas imaginer comment adoucir sa peine, comment alléger sa confusion, j’ignorais ce qui allait se passer maintenant, la fille se mit à trembler affreusement, j’avais encore plus d’une minute devant moi, c’était beaucoup.
Derrière nous Varvalia Lodenko continuait à expliquer à ses auditeurs pourquoi il fallait égorger les capitalistes et en finir avec la circulation des dollars, et réinstaurer une société fraternelle.
Lydia Mavrani me regardait avec des yeux fous.
Ce fut une minute extrêmement longue.
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