Des anges mineurs (narrats)
28. Freek Winslow
Après six cent quatre-vingts nuits de marche, quelque chose changea sur notre chemin. L’atmosphère n’était plus la même. De plus en plus souvent, nous nous heurtions à de grandes tentures placées en travers de la route, que nous devions ouvrir au couteau ou dont nous devions agrandir les déchirures à la force des bras. Certains prétendaient qu’il s’agissait de toiles d’araignée, d’autres soutinrent que nous étions en train de rêver et que, si des organismes vivants avaient ainsi réparti des draps d’une si considérable largeur et résistance, ce n’était pas pour nous piéger ni même pour nous retarder, mais uniquement pour être prévenus que nous approchions et que nous allions bientôt déboucher dans leur réalité. Billevesées, trancha notre capitaine, un nommé Brickstein. C’est une manufacture de voiles que nous parcourons, décida-t-il, une fabrique immense, abandonnée depuis des siècles. Nous écharpons des focs, des perroquets et des perruches. Une odeur de poussière salée s’était déposée sur nos mains, une odeur de fil moisi, une odeur de goudron, de prélart, sur nos cheveux et nos vêtements, une odeur de boucan, de laizes dépecées, sur nos lèvres. Nous nous étions écartés l’un de l’autre afin de ne pas nous blesser, et chacun en solitaire sabrait les invisibles suaires et dans leurs ouvertures se faufilait.
Nous avancions ainsi, à tâtons, ralentis en permanence, les mains s’écorchant contre les pliures rêches du tissu, lorsque brusquement, au cœur du six cent quatre-vingt-sixième jour, la vigie annonça qu’elle distinguait des lueurs. Une heure plus tard, nos propres rétines confirmèrent l’information.
De l’obscurité absolue nous étions passés au crépuscule.
Sans émettre de hourras, mais avec en surface de l’âme une électricité qui nous poussait à converser et même à rire, nous laissâmes la voilerie derrière nous et avançâmes vers la grisaille, et bientôt nous fûmes arrivés dans une petite bourgade portuaire. Notre groupe ne comptait plus que cinq individus : Jean Brickstein, le capitaine, Meetraf Vaillant, la vigie, Freek Winslow, le maître de manœuvre, Nayadja Aghatourane, notre chamane, et Khrili Gompo, le voyageur.
Au bout d’un moment, nous franchîmes une cour borgne, un dernier couloir de terre, et, comme le chemin s’arrêtait là, la bonne humeur nous quitta. Des résidus de soleil couchant pigmentaient en violet l’endroit où nous avions débouché. Derrière nous pointaient les chicots d’entrepôts effondrés. Nous zigzaguâmes entre les gravats et, parvenus en bordure des bassins, nous considérâmes sans rien dire les barques démolies, couchées pour toujours dans la vase. Le décor avait des couleurs épouvantables. L’estuaire n’était plus qu’une navrante étendue de boue et, au loin, à plus d’un kilomètre, la dentelle des premières vagues évoquait une vomissure.
– Eau salée à douze cents mètres, estima la vigie.
Sans accepter que quiconque l’accompagnât, Freek Winslow alla jusqu’au môle, jusqu’à une cassure dans la pierre, et, ne pouvant plus progresser, il revint sur ses pas.
Il n’y avait personne sur le port et personne sur l’océan. La seule masse que l’on pouvait discerner à l’horizon évoquait un îlot, mais la vigie nous assura que l’îlot en question ne mettrait guère plus d’une semaine à disparaître, le temps que la viande se décompose et finisse d’être déchiquetée par les mouettes et par les crabes. Le temps que quelle viande, demanda Khrili Gompo. Ayant scruté mieux, nous aperçûmes là-bas, en effet, une montagne de flasque chair. Un calmar géant s’était échoué sur un banc de sable et n’avait pas pu protester à temps contre la mort. Comme, du point de vue des oiseaux diurnes, on avait atteint une heure déjà fort incongrue, les mouettes ne l’assaillaient plus.
Freek Winslow tourna le dos à ce spectacle et s’assit sur une bitte d’amarrage. Il avait fermé les yeux. Il faisait face aux ruines et, à travers ses paupières closes, il simulait un intérêt pour la nuit, pour sa manière d’envahir l’agglomération déserte.
C’était à Freek Winslow qu’on s’en remettait désormais pour les décisions d’importance ; durant notre pérégrination, le capitaine avait commis tant d’erreurs qu’il avait perdu toute autorité ; quant à Nayadja Aghatourane, la chamane, elle aurait pu être de bon conseil, mais son autisme naturel avait évolué dans le mauvais sens, et elle ne communiquait plus avec nous.
Après une minute de prostration, Freek Winslow se mit à parler.
– L’affaire est mal engagée, dit-il.
Nous nous étions assis sur les gravats. Khrili Gompo se retenait de respirer. Nous devinions qu’un jour viendrait où il ne pourrait plus différer sa disparition, un jour où sa plongée se terminerait et où il s’évanouirait.
– La promiscuité nous rendra fous, poursuivit Winslow. Dans les conditions qui nous attendent, l’enfermement sera vécu comme un cauchemar. L’idée d’être ensemble va nous peser. Nous détesterons cette idée au point d’en crever et d’avoir envie de nous mordre les uns les autres et de nous battre. Nous ne surmonterons pas notre agressivité, cette pulsion répugnante qui est en nous, ce besoin animal répugnant qui nous dicte de nuire à notre prochain et de le vaincre. Être nuit et jour emprisonnés sous cette voûte hermétique nous fera perdre toute notion de fraternité, toute notre élégance.
Il se racla la gorge. Sa prédiction nous terrorisait d’autant plus que nous avions du mal à la comprendre. Faisait-il allusion à quelque chose d’imminent ou à quelque chose qui concernait un très lointain avenir ?
– Nous finirons par accepter notre extrême laideur morale, murmura-t-il encore. Ce sera horrible.
Comme il n’ajoutait rien, au bout d’une heure ou deux nous nous dispersâmes.
De nouveau, l’obscurité nous enveloppait. Nous étions toujours cinq, respirant encore ou nous retenant de respirer, suffisamment éloignés les uns des autres pour ne pas être tentés par la morsure, l’assassinat ou le dépeçage.
Pendant plusieurs années, de Freek Winslow nous ne reçûmes plus de nouvelles. De temps en temps, le vent nous envoyait des criailleries de mouettes, des puanteurs de cachalots en décomposition ou de calmars. Parfois nous nous réveillions, parfois nous allions errer au milieu des ruines, parfois il ne se passait rien pendant des mois. Les termes du discours de Winslow ne se réalisaient pas. Nous nous sentions oppressés, l’enfermement nous obsédait et nous brisait, notre élégance avait dégénéré, mais nous patientions sans nous battre. Parfois nous nous réunissions à proximité du môle. Nous échangions une poignée de phrases, puis nous nous glissions ailleurs, vers plus obscur encore, dans des abris individuels dont chacun de nous conservait secret l’emplacement. De temps en temps, certains partaient à la découverte d’une route vers l’océan et s’embourbaient, ou bien essayaient de réparer des barques et se blessaient.
Finalement, nous avons résisté aux pulsions criminelles. Nous savons maintenant que Freek Winslow était parti travailler dans la ville voisine, comme conducteur d’autobus. Vaillant, la vigie, s’est marié récemment à une autochtone, il ne fréquente plus le quartier du port. Khrili Gompo ne reparaît plus. De notre capitaine nous avons appris qu’il avait profité de la réhabilitation du capitalisme pour ouvrir un commerce de brigantines ; mais il n’a aucun client et il s’en plaint. Je crois qu’il vaut mieux, dans notre situation, ne pas s’agiter et attendre. Quand je dis je, je pense à Nayadja Aghatourane, et quand je dis attendre, c’est sans savoir ce qui peut venir.
Je ne bouge pas.
J’attends ici en face de l’océan, en face de ce qu’il en reste.
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