Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 15 sur 49

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Des anges mineurs (narrats)

15. Babaïa Schtern

Il faut monter les escaliers à pied, l’ascenseur est en panne, le moteur a été incendié dans les sous-sols il y a une trentaine d’années par on ne sait qui, par des errants ou par des soldats, peut-être involontairement ou peut-être par malignité, ou peut-être parce que certains se sont imaginé qu’il y avait une guerre ou une vengeance en cours et que c’était ainsi qu’on la gagnait ou qu’on l’assouvissait. Les odeurs d’huile brûlée et les vapeurs radioactives se sont dispersées et l’immeuble est de nouveau salubre. J’habite au quatorzième étage, le moins dévasté.

Lorsque je retourne chez moi et que j’atteins le palier du neuvième étage, avant de m’engager sur la volée de marches suivante je dois passer devant la porte du 906. Je marque là une pause, je reprends mon souffle. Depuis cinq mois, l’appartement est occupé. La porte a été sciée à mi-hauteur, comme autrefois dans les box d’écurie, au temps où il y avait des chevaux, et, sur le rebord de la partie supérieure, une femme s’appuie, elle appuie ses bras énormes. C’est Babaïa Schtern. Elle est là nuit et jour, en chemise, luisante de sueur, large et ventrue et adipeusement lisse comme autrefois les hippopotames, au temps où il y avait l’Afrique ; elle séjourne là, constamment, avec de courts intervalles pendant lesquels ses enfants l’écartent pour vider son baquet ou la tirent vers les profondeurs de l’appartement pour lui faire sa toilette ou la gaver.

Sans jamais émettre d’autres sons que de vastes soupirs ou des bruits de fermentation intestinale ou les sifflements de la pisse ou de la diarrhée, elle se tient sans bouger sur les vieilles carcasses de pneus que les fils Schtern ont entassées sous elle, afin que leur mère ait une assise confortable au-dessus de son baquet et afin qu’elle puisse jouir du spectacle des allées et venues. Il y a en réalité peu de passage, puisque à part moi nul ne loge dans les niveaux supérieurs. Comme une sentinelle qu’on aurait oubliée dans une cour de caserne loin des combats, Babaïa Schtern pendant des heures ne voit rien venir. Elle scrute l’escalier qui poudroie, les marches que personne n’emprunte, sinon moi, car ses fils entrent et sortent d’un autre côté, par une échelle qui donne au huitième étage. Elle reste ainsi, interrogeant l’absence totale d’événement, inerte, la physionomie dépressive, n’essuyant pas les gouttes de transpiration qui la parcourent, sentant en elle la graisse lentement se gélifier, devinant en elle les masses musculaires qui se distendent, clignant peu, parfois en butte à des attaques d’insectes, parfois importunée par des papillons ou des mouches. Le néant est un peu fétide, elle le renifle à petits coups de narines, elle l’explore. Dans le mur lézardé qui lui fait face nichent des geckos. Elle les connaît par cœur, elle sait ce que chacun vaut, qui parmi eux est maladroit, qui est doué en langues, qui ne surmontera jamais ses traumatismes d’enfance. Elle les aime.

Rien ne bouge au-dessus d’elle dès que j’ai quitté l’immeuble. Aussi Babaïa Schtern dirige-t-elle son attention vers les parties basses de l’immeuble, vers la rue, car de temps en temps des bruits intéressants s’y faufilent, les bruits de pas ou les voix des nomades qui traînent des charges à travers les cendres, le sable. Elle écoute aussi les rumeurs de l’air dans les logements vides, les chants du vent, le caquètement des poules dans une maison où Bella Mardirossian, dit-on, administre un élevage. Le temps s’écoule. Babaïa Schtern doit souvent attendre ainsi une grande demi-journée ou même une journée entière avant de contempler une figure humaine, c’est-à-dire la mienne.

Chaque fois que je passe devant la porte du 906, je rencontre le regard de Babaïa Schtern, l’avidité épouvantée de son regard qui cherche le mien. Je ne baisse pas les yeux. Je stationne quelques secondes en face d’elle, je reçois son discours muet à propos de la saleté fondamentale de l’existence. Je me tais, je n’ai pas de réponse à apporter à ses questions. Il y a longtemps que nul ne sait dire pourquoi il faut que l’existence gravite autour d’un noyau fondamental aussi cruellement sale. Je hoche la tête, je souris, mes lèvres tremblent. J’éprouve de la compassion envers cette femme, mais je ne peux rien pour elle. Elle tente de me parler, et je dispose mon organisme d’une manière qui montre ma disponibilité à l’écoute, mais presque aussitôt elle jette derrière elle un coup d’œil coupable, vers l’appartement où résident ses fils, et, alors qu’elle était sur le point de délivrer un message, elle s’en abstient. Elle pousse un soupir d’une lourdeur phénoménale. Sa détresse soudain se dilue dans l’obésité, et on entend un des fils Schtern se racler la gorge quelque part dans la cuisine. Un autre fait tinter un bol. Babaïa Schtern recommence à mornement observer les geckos qui griffent l’entrée effondrée du 912.

Aux fils Schtern je n’adresse jamais un signe qui aille au-delà de la simple courtoisie. Bien que nous soyons désormais voisins, je les ignore. Je regrette cette proximité. Ils ne m’inspirent aucune sympathie, nous n’avons pas d’atomes crochus. On voit bien qu’ils engraissent leur mère pour de simples raisons cannibales. Dans peu de semaines, ils la saigneront et ils la cuisineront. C’est vrai que l’existence est fondamentalement sale, mais, tout de même, ils pourraient aller faire cela ailleurs.

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