Des anges mineurs (narrats)
38. Naïsso Baldakchan
Les vieilles rampaient dans l’herbe craquante. Elles traçaient des cercles autour de la yourte.
L’une d’elles eut une quinte de toux, sans doute Solange Bud. Ses bronches s’effilochaient, ces dernières semaines, depuis qu’en rêve elle avait respiré du chlore. Elle était assise, avec des loups, devant une mare empoisonnée, qui fumait. Pour autant qu’on pouvait s’en rendre compte, car il faisait nuit, tout le paysage était vert, vert très sombre. L’étang, lui, avait une couleur noir jaunâtre. Absolument rien ne brillait dans le ciel. Il y avait une musique obsédante à l’arrière-plan, un quatuor qui jouait la Troisième Chanson golde de Naïsso Baldakchan. Les loups réfrénaient l’envie de hurler qui souvent les saisit en des circonstances pareilles, à cause de la musique ou à cause de l’ambiance. Certains avaient la tête entre les pattes antérieures et seuls leurs yeux bougeaient, interrogateurs. D’autres étaient roulés en boule. Ils étaient morts.
La Troisième Chanson golde n’avait été interprétée nulle part depuis qu’elle avait été écrite, deux cent quatre-vingt-un ans auparavant. Naïsso Baldakchan errait encore dans les songes de quelques individus isolés, souvent des femmes, des femmes très âgées, mais personne ne se donnait le travail de déchiffrer ses partitions, décrétées une fois pour toutes trop subtilement ou trop brutalement éloignées de ce qu’attend l’oreille humaine, à supposer que l’oreille humaine attende quelque chose. Pendant près de deux siècles, aucun cahier signé Naïsso Baldakchan n’avait été placé sur quelque pupitre que ce fût. Ensuite, les violonistes, altistes et violoncellistes avaient totalement disparu de la surface du globe. Pour entendre les Sept Chansons goldes, il fallait maintenant patienter jusqu’à ce qu’advînt un sommeil favorable. On pouvait alors constater que l’ostracisme dans lequel on avait tenu Baldakchan n’avait pas la moindre racine objective. Les harmonies de Baldakchan ne contenaient aucune brutalité, ses mélodies n’avaient rien de vilainement intellectuel. Elles étaient terriblement émouvantes. Il est vrai que désormais les auditeurs qui jugeaient Baldakchan correspondaient mieux au public parfait tel qu’il l’avait toujours imaginé quand il composait : des loups vivants, des immortelles pluricentenaires, des loups morts.
Will Scheidmann était à demi vautré sur le lit de Varvalia Lodenko. La yourte s’était beaucoup dégradée depuis que Varvalia Lodenko était partie rectifier les erreurs de son petit-fils. Will Scheidmann ne s’y sentait pas chez lui et il n’avait touché à rien depuis qu’on l’avait gracié et qu’on lui avait attribué ce nouveau logement, seize ans auparavant. Quand les vieilles allaient nomadiser, il ne les suivait pas. La tente n’avait donc plus jamais été démontée, et les treillis qui soutenaient les couvertures avaient fini par pourrir, provoquant un effondrement partiel de la structure. Will Scheidmann se leva, il progressa avec lenteur en direction du rectangle de feutre qui bouchait la porte. Il avait une démarche d’infirme. Les algues de cuir qui bourgeonnaient partout sur son corps l’empêchaient d’avancer, se prenaient dans ses jambes, bruissaient.
– Scheidmann ! cria quelqu’un.
– Scheidmann, nous sommes là, qu’est-ce que tu fabriques ? protesta une autre vieille.
– J’arrive ! hurla-t-il.
C’étaient ces voix exigeantes, toujours les mêmes, dont les sonorités lui perçaient la mémoire jusqu’aux couches les plus primitives, jusqu’à la strate première de sa naissance et même avant, jusqu’à la période du dortoir, quand ses grands-mères manipulaient sa forme embryonnaire et feulaient au-dessus de lui pour lui transmettre leur vision du monde.
Il écarta le rideau, il sortit. Il se tint sur le seuil pendant cinq minutes, massif comme un yack.
– J’écoutais un quatuor de Baldakchan, dit-il.
Elles se rapprochèrent. Elles avaient pris la mauvaise habitude de tendre les mains vers lui et d’agripper les bandelettes de peau qui l’avaient transformé en un répugnant buisson de chair. Parfois, elles tiraient dessus avec assez de force pour en arracher une. Comme, malgré leurs prières, il refusait de leur fournir plus d’un narrat étrange par jour, elles essayaient de remplacer les narrats par ces lambeaux. Elles s’emparaient d’un goémon de cuir et elles l’examinaient longuement, elles le flairaient, elles le mordillaient, convaincues que de cette manière elles récupéraient des bribes de souvenirs qui s’étaient dissous dans l’abîme du temps et le gâtisme. Elles mesuraient la différence entre un goémon ignoble et un narrat étrange, mais elles avaient trouvé ce moyen de se soulager quand elles étaient en manque. Will Scheidmann parfois les laissait faire, et parfois non.
– Ne vous approchez pas, ordonna-t-il. Nous écoutions la Troisième Chanson golde. Il y avait Solange Bud. Nous étions tous au bord de la mare, en train d’admirer, dans l’obscurité, les effets de moire jaunâtre. Le chlore s’évaporait en longues voltes. À côté de moi, un loup venait de mourir, nommé Battal Mevlido.
– Un loup brun, à la queue grise, très fournie, avec une tache beige sur le museau et la patte arrière droite raidie par une blessure de balle ? demanda Solange Bud.
Will Scheidmann gronda. Il n’aimait pas être interrompu pendant la récitation d’un narrat étrange.
– Non, dit-il. Dans l’éclairage verdâtre du chlore, il paraissait roux. Il ne boitait pas.
– Alors, ce n’était pas Battal Mevlido, murmura Solange Bud, puis elle se remit à tousser.
Tout autour, les vieilles tendaient la main pour arracher à Scheidmann des morceaux de peau. Solange Bud toussait et toussait, horriblement. Scheidmann recula d’un pas.
– J’ai dit Battal Mevlido, mais c’était moi, dit-il. J’ai donné ce nom pour qu’on ne pense pas que je parle toujours de moi, et jamais des autres. Mais c’était moi.
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