Des anges mineurs (narrats)

Antoine Volodine · Chapitre 23 sur 49

Pages du PDF

Des anges mineurs (narrats)

23. Safira Houliaguine

À la maison de retraite, l’odorat se substitue à la vue quand la vue défaille ou quand la nuit est ténébreuse. Les deux bâtiments du Blé Moucheté sentent pareillement la cuisine au chou pourri et à l’oignon, et ils sentent aussi les coussins de crin sur les fauteuils trempés de pipi qui encombrent la grande salle, et ils sentent aussi les appareils dentaires posés sur les tables de nuit et la crasse brune le long des plinthes brunes, et le pain noir rassis, et les petites pommes aigrelettes qu’on mange ici au dessert, et aussi le savon noir qu’on étend sur les parquets du rez-de-chaussée à chaque fois que reviennent les beaux jours, et la poussière des tapis qu’on roule dans le couloir lors des opérations de grand nettoyage, et aussi ils sentent les alaises en caoutchouc qui sèchent le matin dans les dortoirs, et en hiver ils sentent la friture des beignets que la grosse Lioudmila Matrossian et sa fille la Rosa Matrossian confectionnent tous les mercredis pendant les mois de neige, et ils sentent les produits pharmaceutiques que la directrice en automne distille à partir de champignons de souche, et de moins en moins on y décèle l’odeur des appareils vétérinaires venus de la capitale, car si, au début, des expériences se déroulaient sur l’immortalité des vieilles, ensuite les chercheurs ne se sont plus déplacés ou sont morts, et, en tout cas, ne se sont plus intéressés aux vieilles que par correspondance et ont fini par les abandonner à des milliers de kilomètres de tout, en compagnie d’infirmières spéciales qui avaient l’ordre de tirer si elles essayaient de quitter leur périmètre de taïga.

Les deux bâtiments et leurs deux étages accueillent une grande quantité d’autres odeurs, on y respire, par exemple, l’odeur des mensuels illustrés dont les couvertures célèbrent la beauté des moissonneuses-batteuses et des tracteurs à chenillettes, ou montrent des vues de l’Angara ou de l’Abakane prises depuis un radeau de géologues, quelque part dans la forêt infinie, ou encore ont pour sujet des groupes de jeunes ouvrières, bien en chair devant des pêcheries ou des puits de pétrole, ou hilares devant des centrales nucléaires, ou devant des abattoirs, charmeuses, enthousiastes. Et aussi dans les deux bâtiments flottent l’empreinte nébuleuse des cheveux de chacune d’entre nous, et celle du tablier bleu de Lioudmila Matrossian, et l’odeur des épluchures de concombre, et un remugle d’eau de vaisselle, et depuis le fond du couloir de gauche sinue l’odeur persistante des toilettes jamais vraiment bouchées ni débouchées, à quoi se mêle l’odeur des placards où on stocke les produits décapants et la mort-aux-rats, et dans les deux grandes salles communes on peut aussi percevoir, plus goudronneuse que celle des magazines en quadrichromie, l’odeur que diffusent les revues littéraires non illustrées, où des auteurs salariés relatent de façon émouvante, dans de solides constructions qui ont fait leurs preuves en littérature depuis la fin de la littérature, les exploits pathétiques de notre génération et des générations précédentes, qui toutes ont mis leur héroïsme naturel au service d’une société qui allait vers notre idéal égalitaire, et qui l’ont construite brique à brique malgré les guerres et malgré les massacres et les privations et malgré les camps et les gardiens de camps, et qui l’ont héroïquement construite jusqu’à ce qu’elle ne fonctionne plus, et même jusqu’à ce qu’elle ne fonctionne absolument plus.

Mais ce n’est pas tout, car on peut recenser aussi des odeurs occasionnelles, par exemple celle de poussière braisée qui rampe violemment à tous les étages quand, à mi-automne, on rallume le chauffage central, ou encore celle des oiseaux qui au printemps s’égarent dans la salle commune et se cognent follement en haut des murs, en constellant de peur et de guano les portraits des fondateurs de la maison de retraite, et il faut aussi mentionner les parfums de végétation qui rampent depuis l’extérieur, et, en particulier, la puissante présence des résines qui suintent sur les mélèzes noirs et les sapins du voisinage, et qui perlent sur les miradors où aucun soldat ne monte la garde, édifiés au fond du potager et sur notre demande, afin que nous ne soyons pas privées de repères et afin que l’enfermement dans la vieillesse ne marque pas une rupture trop grande avec l’univers de notre jeunesse.

Au Blé Moucheté, le catalogue des arômes comporte ainsi des centaines de chapitres. On pourrait y adjoindre des fragrances non universelles et plus discrètes, intimement liées à tel ou tel destin individuel, par exemple l’odeur qui monte aux narines de Yaliane Heifetz quand elle ouvre la boîte en carton où depuis bientôt dix-neuf décennies sont conservées les lettres de son mari Djorgui Heifetz, quatre lettres envoyées à des dates différentes mais arrivées le même jour, et jamais suivies d’autres. Safira Houliaguine était chargée du courrier à l’époque, elle travaillait à l’arrière du bureau du tri où elle surveillait les échanges de correspondance sensible, elle est venue spécialement apporter les quatre enveloppes à Yaliane Heifetz, c’était un samedi de juin, elle les a tendues à Yaliane Heifetz sans pouvoir articuler un son, ses mains grelottaient, les deux femmes se mordaient les lèvres jusqu’au sang. On pouvait lire sur les enveloppes le nom d’une localité qui n’était pas encore vraiment fondée à l’époque et qui par la suite a été supprimée : Toungoulansk, sur la rive gauche du Ienisseï. Par le texte des lettres, on apprend que la construction des premiers baraquements avance, que l’abattage se porte bien, que deux ours ont été vus rôdant près du lac Hoïba, que la température ne descend guère en dessous de zéro, bien qu’on soit déjà en septembre, et que, contre le scorbut, il y aura pendant l’hiver abondance de pignons de pommes de pin et même d’aiguilles de sapin, certains déjà s’exercent à en mâcher quand les repas manquent. L’écriture est maladroite et brisée, comme toujours quand on écrit au crayon depuis un camp du Ienisseï. Yaliane Heifetz ouvre la boîte en carton et elle se rappelle l’après-midi de juin où Safira Houliaguine a sonné chez elle. Elle la revoit, blanche comme un linge, lui remettant les messages soi-disant composés par Heifetz. Elle déplie ces épaves de papier qui sentent le papier d’autrefois, l’encre d’autrefois, ainsi qu’une eau de Cologne dont Safira Houliaguine s’aspergeait à l’époque, avec des précautions affectueuses elle touche ces feuilles qui n’ont fixé aucune particule odorante grâce à quoi on pourrait se représenter les sapins du lac Hoïba, ou retrouver la couleur réelle des alluvions glacées sur quoi des hommes roulaient les billes de bois qui signalaient l’emplacement futur de Toungoulansk. Ni les enveloppes ni les feuilles très craquantes et à présent très jaunes ne véhiculent la moindre information olfactive, elles n’en ont jamais véhiculé, ce qui est bizarre, et ce qui, au fond, les rend suspectes. Il y a cent quatre-vingt-dix ans, quand, essoufflée et frissonnante, Yaliane Heifetz les a décachetées, cette absence d’odeurs lui paraissait déjà anormale. Safira Houliaguine se tenait à côté d’elle, éperdue elle aussi et les yeux pleins de larmes. Ce n’est pas toi qui les as écrites à sa place, pour me consoler ? avait demandé Yaliane Heifetz à son amie. Dans l’arrière-bureau de poste où elle travaillait, Safira Houliaguine aurait pu, en effet, trafiquer des enveloppes, falsifier des tampons et contrefaire l’écriture martyrisée de Heifetz. Safira Houliaguine avait secoué la tête, elle avait secoué ses nattes noires magnifiques. Et des sanglots pour toute réponse.

Yaliane Heifetz pose la boîte en carton sur ses genoux et elle la contemple pendant des heures, comme ne se donnant pas la permission de l’ouvrir sans avoir longtemps attendu, puis elle l’ouvre. Puis elle explore miette à miette les débris de papier, les mots qu’elle connaît par cœur, maintenant illisibles, et elle interroge les ultimes résidus d’odeurs. Le papier ne révèle rien de plus que ce qu’il a toujours révélé : il a bien été tenu et aplani ou plié par des mains, mais seulement par ses propres mains et par celles de Safira Houliaguine.

Pas très loin d’elle, Safira Houliaguine est assise, et, comme il y a deux siècles, elle tremble de tout son corps. Tu m’assures que ce n’est pas toi qui as écrit ces lettres ? demande Yaliane Heifetz encore une fois. Non, ce n’est pas moi, nie, pour la dix millième fois, Safira Houliaguine. Tu le jures ? insiste Yaliane Heifetz. Mais oui, je te le jure, tu sais bien, dit Safira Houliaguine, et sa voix tremble.

OceanofPDF.com