Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
L’esprit des Essais. Extraits, Classés par Matière et dans un Ordre Méthodique, des Idées Caractéristiques qui Y Sont Émises.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
courage de le descroireII, 124.
La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy
nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis, I, 296.
Le goust des biens et des maux despend en bonne partie de
l’opinion que nous en auons, I, 440.
La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s’entraue et
s’arreste, III, 494.
L’homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que
c’est que sçauoir, II, 132.
L’homme n’est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la
partie corporelle, qu’en la spirituelle, II, 330.
L’homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy, II, 290.
L’honneur, c’est vn priuilege qui tire sa principale essence de la
rareté: et la vertu mesme, II, 12.
Qui veut guerir de l’ignorance, il faut la confesser, III, 534.
Combien en a rendu de malades la seule force de l’imagination,
II, 208.
Nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de celuy de
nostre createur, II, 206.
Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours
auant, il flotte, il vague, II, 348.
C’est iniustice de se douloir qu’il soit aduenu à quelqu’vn, ce qui
peut aduenir à chacun, III, 648.
L’extreme espece d’iniustice, c’est que, ce qui est iniuste, soit
tenu pour iuste, III, 558.
Il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et
iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice és grandes, III, 612.
L’innocence ciuile, se mesure selon les lieux et saisons, III, 468.
Les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s’exercer à
bien faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain office, I, 418.
Il ne faut pas iuger les conseils par les euenemens, III, 358.
C’est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et
medecins, III, 602.
Nostre licence nous porte tousiours au delà de ce qui nous est
loisible, et permis, III, 462.
La licence des iugements, est vn grand destourbier aux grands
affaires, II, 454.
Quiconque combat les loix, menace les gents de bien
d’escourgées et de la corde, I, 244.
On est assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger par le mal
de la peur, III, 660.
La tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d’vn,
pour grand qu’il soit, III, 386.
Seruons nous pour consolation des maux presens, de la
souuenance des biens passez, et appelons à nostre secours vn contentement esuanouy, pour l’opposer à ce qui nous presse, II, 214.
De nos maladies la plus sauuage, c’est mespriser nostre estre,
III, 692.
Il n’est pas marchant qui tousiours gaigne, III, 366.
La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires, III, 586.
La meschanceté fabrique des tourmens contre soy, I, 660.
Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n’acceptent le
present d’vn meschant, I, 594.
Chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de
fiebure et d’effroy, II, 454.
On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l’amour de
la volupté, III, 484.
Le monde n’est que varieté et dissemblance, I, 612.
Qui se faict mort viuant, est subiect d’estre tenu pour vif mourant,
III, 442.
Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout,
I, 116.
L’estre mort ne fasche pas, mais ouy bien le mourir, II, 426.
La moins premeditee mort, est la plus heureuse, et plus
deschargee, II, 576.
Les plus mortes morts sont les plus saines, I, 120.
La plus volontaire mort, c’est la plus belle, I, 630.
Les morts ie ne les plains guere, et les enuierois plustost; mais ie
plains bien fort les mourans, II, 100.
Vne mort courte, est le souuerain heur de la vie humaine, II, 424.
Le soing des morts nous est en recommandation, III, 474.
A celuy qui disoit à Socrates: Les trente tyrans t’ont condamné à
la mort: Et nature eux, respondit-il, I, 142.
Nature peut tout, et fait tout, I, 218.
La vie despend de la volonté d’autruy, la mort de la nostre, I, 630.
Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous
emprisonnons en certains destroits, III, 428.
Les loix de Nature nous apprennent ce que iustement il nous
faut, III, 494.
Tout ce qui vient au reuers du cours de nature, peut estre
fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousiours plaint, III, 674.
La necessité compose les hommes et les assemble. Cette
cousture fortuite se forme apres en loix, III, 398.
Il fait bon auoir bon nom, c’est à dire credit et reputation, I, 508.
Le meilleur pretexte de nouuelleté est tres-dangereux, I, 178.
De l’obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout
peché, II, 204.
L’offence a ses droits outre la iustice, III, 442.
L’offence a sans mesure plus d’aigreur, que n’a la perte, III, 562.
L’ordre est vne vertu morne et sombre, III, 116.
L’orgueil gist en la pensée: la langue n’y peut auoir qu’vne bien
legere part, I, 682.
Est l’opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et
fermeté, II, 628.
L’opiniastreté est plus excusable, que la pusillanimité, III, 516.
Toute opinion est assez forte, pour se faire espouser au prix de la
vie, I, 446.
Il est impossible de voir deux opinions semblables exactement:
non seulement en diuers hommes, mais en mesme homme, à diuerses heures, III, 604.
Il faut refuser l’opportunité à toute action importune, II, 28.
Il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre, I, 518.
Le n’oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de
cœur, III, 372.
Qui n’arreste le partir, n’a garde d’arrester la course, III, 510.
La passion nous commande bien plus viuement que la raison,
II, 660.
La pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l’ame,
impossible, III, 496.
Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleue le sien,
I, 612.
La peur extreme, et l’extreme ardeur de courage troublent
également le ventre, et le laschent, I, 568.
Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La
conuoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate, III, 298.
Qui ne peut d’ailleurs, si se paye de sa bourse, III, 522.
Ce qui poincte, touche et esueille mieux, que ce qui plaist,
III, 332.
Tout ce qui plaist, ne paist pas, III, 552.
C’est vne sotte presomption, aller desdeignant et condamnant
pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable, I, 290.
Il se faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme,
III, 484.
La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la
crainte me roydit, III, 380.
La prudence et l’amour ne peuuent ensemble, III, 276.
La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des
hautes executions, I, 196.
La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin,
mais non toutesfois mesme train, I, 500.
La raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le
mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement, II, 346.
Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son
acquest, I, 240.
Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les couure,
les nourrit, les incite, II, 122.
La ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict,
autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable, III, 600.
Ie veux estre riche par moy, non par emprunt, II, 454.
Rien de noble ne se faict sans hazard, I, 196.
Rien n’est extreme, qui a son pareil, I, 314.
Il en est sur qui les belles robes pleurent, III, 294.
Nostre sagesse n’est que folie deuant Dieu: et de toutes les
vanitez la plus vaine c’est l’homme, II, 132.
En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir, II, 218.
Ce n’est pas sagesse d’escrire à l’enuy de celuy, qui peut
proscrire, III, 330.
Il n’est science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie,
III, 692.
La plus belle science qui soit, c’est la science d’obeir et de
commander, I, 222.
L’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il
ne les fermit et aguerrit, I, 224.
Combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par
temeraire auidité de science, I, 264.
A quoy la science, à qui n’a plus de teste? III, 498.
Toute cognoissance s’achemine en nous par les sens, ce sont
nos maistres, II, 390.
On se met souuent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas
mieux qu’en saye, III, 410.
D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce n’est rien que cela.
Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction bien plus ample, et importante, III, 618.
Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu’il craint, III, 660.
C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance,
I, 288.
Il est bien plus aisé et plus plaisant de suiure, que de guider,
I, 488.
Le temps me laisse: sans luy rien ne se possede, III, 498.
L’achat donne tiltre au diamant, la difficulté à la vertu, la douleur
à la deuotion, l’aspreté à la medecine, I, 464.
Chaque vsage a sa raison, III, 454.
L’vsage, conduit selon raison, a plus d’aspreté, que n’a
l’abstinence, II, 646.
L’vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la deuotion
et la conscience, III, 592.
La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le
goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme œil, III, 528.
La vertu est qualité plaisante et gaye, III, 186.
La vertu n’est pas plus grande, pour estre plus longue: la verité,
pour estre plus vieille, n’est pas plus sage, II, 632.
Tel a la veuë claire, qui ne l’a pas droitte: et par consequent void
le bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s’en sert pas, I, 218.
Le vice, n’est que des-reglement et faute de mesure; et par
consequent, il est impossible d’y attacher la constance, I, 602.
C’est nostre vice, que nous voyons plus ce qui est dessus nous,
que volontiers, ce qui est dessoubs, III, 402.
C’est chose tendre que la vie, et aysee à troubler, III, 386.
La deffaillance d’vne vie, est le passage à mille autres vies.
Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient, III, 582.
On peut continuer à tout temps l’estude, non pas l’escholage. La
sotte chose, qu’vn vieillard abecedaire, II, 588.
La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins
laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, III, 282.
Qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure
pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party, III, 492.
Le viure, c’est seruir, si la liberté de mourir en est à dire, I, 630.
Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy, III, 490.
DIVERSION.
Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous
tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects, III, 172.
DOULEUR.
La douleur ne tient qu’autant de place en nous, que nous luy en
faisons, I, 456.
Tout ainsi que l’ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi
s’enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et bander contre, I, 456.
D’auantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la
douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere, I, 454.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre
les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir, III, 184.
I’ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si
exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoi la philosophie se va elle amusant à ces apparences externes? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d’estat de nos gestes. Qu’elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle se contente. Qu’importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face: se tracasse à sa fantasie, qu’il crie tout à faict, III, 26.
Ce que nous deuons craindre principalement en la mort, c’est la
douleur son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois ny ce qui va deuant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. C’est plustost l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: nous la sentons doublement grieue, de ce qu’elle nous menace de mourir, I, 452.
DUEL (ESCRIME).
Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime
coustume il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur qui souffre vn’iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s’en venge encoure vne peine capitale? qui s’adresse aux loix pour auoir raison d’vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix, I, 174.
L’escrime est vn art vtile à sa fin. Mais ce n’est pas proprement
vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. L’honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science, II, 576.
C’est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos
combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inuenterent: car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu’il ne s’y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu’on a pris ce train, qu’ils s’engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue, que ce soit faute ou d’affection, ou de cœur. Outre l’iniustice d’vne telle action, et vilenie, d’engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d’aller mesler la fortune, à celle d’vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s’asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s’il n’a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c’est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, II, 572.
Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn
démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds, II, 572.
ÉCONOMIE.
Ie vis du iour à la iournée, et me contente d’auoir dequoy suffire
aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du monde n’y sçauroyent suffire. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C’est de noz armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict, I, 472.
Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir,
I, 470.
Mal aysément peut-on establir bornes certaines au desir
d’amasser et arrester vn poinct à l’espargne: on va tousiours grossissant cet amas, iusques à se priuer vilainement de la iouyssance de ses propres biens: et l’establir toute en la garde, et n’en vser point, I, 470.
Tout homme pecunieux est auaricieux à mon gré, I, 470.
ÉDUCATION.
La plus grande difficulté et importance de l’humaine science
semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution des enfans, I, 232.
Ce n’est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens.
Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages, I, 242.
Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la
charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de l’aspreté, qu’à monter vers elle, III, 670.
Noz plus grands vices prennent leur ply dés nostre plus tendre
enfance, et nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn poulet, et s’esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si sot, de prendre à bon augure d’vne ame martiale, quand il voit son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et s’esleuent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne tres-dangereuse institution, d’excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l’aage, et legereté du subiect, I, 158.
La laideur de la piperie ne depend pas de la difference des
escutz aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puisqu’il trompe aux espingles? que, ce n’est qu’aux espingles: il n’auroit garde de le faire aux escutz, I, 158.
Les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux,
comme leurs plus serieuses actions, I, 158.
Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont
les borgnes, les boiteux, et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l’estre, II, 564.
Ce nous est grande simplesse d’abandonner les enfans au
gouuernement et à la charge de leurs peres, au lieu d’en commettre aux loix la discipline, tout en vn Estat despendant de leur education et nourriture? II, 606.
A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le
gaing ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d’en reussir habil’homme, qu’homme sçauant, ie voudrois qu’on fust soigneux de luy choisir vn conducteur, qui eust plustot la teste bien faicte, que bien pleine: et qu’on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science, I, 236.
A son eleue, il dira ce que c’est que scauoir et ignorer, qui doit
estre le but de l’estude: que c’est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’auarice: la seruitude et la subiection, la licence et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte. Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy doit abreuuer l’entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses mœurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à sçauoir bien mourir et bien viure, I, 254.
Puis que la Philosophie est ce qui instruict à viure, et que
l’enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique lon? On nous apprend à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle auant que d’estre arriuez à leur leçon d’Aristote de la temperance, I, 262.
Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup
mieux que d’apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la decrepitude, I, 262.
Les Perses apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les
autres nations font les lettres, I, 220.
On demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’aduis, que les enfans
apprinsent: Ce qu’ils doiuent faire estans hommes, respondit-il, I, 222.
C’est vne grande simplesse d’aprendre à nos enfans, la science
des astres et le mouuement de la huictiesme sphere, auant que les leurs propres, I, 254.
On ne cesse de criailler à leurs oreilles comme qui verseroit dans
vn antonnoir; et leur charge ce n’est que redire ce qu’on leur a dit. Ie voudrois que nostre gouuerneur corrigeast cette partie; et que de belle arriuee, selon la portee de l’ame, qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d’elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu’il inuente, et parle seul: ie veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux, I, 236.
Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa
leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il iuge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiects, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien, I, 238.
Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres
le miel qui est tout leur; ce n’est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les pieces empruntees d’autruy, il les transformera et confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution, son trauail et estude ne vise qu’à le former, I, 240.
Pour nous apprendre à bien iuger, et à bien parler, il nous faut
exercer à parler et à iuger. A cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d’vn page, la sottise d’vn valet, vn propos de table; le commerce des hommes y est merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers, I, 242.
Ce n’est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que
le bien dire: mais non pas si bonne qu’on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i’ay plus ordinaire commerce. C’est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l’achepte trop cher, I, 280.
Qu’on le rende delicat aux chois et triage de ses raisons, et
aymant la pertinence, et par consequent la briefueté. Qu’on l’instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’apperceura: soit qu’elle naisse és mains de son aduersaire, soit qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque rauisement, I, 246.
Qu’on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s’enquerir
de toutes choses: tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra, I, 248.
La sottise mesmes, et foiblesse d’autruy luy sera instruction: à
contreroller les graces et façons d’vn chacun, il s’engendrera enuie des bonnes, et mespris des mauuaises, I, 248.
Qu’il luy face tout passer par l’estamine, et ne loge rien en sa
teste par simple authorité, et à credit. Dans cette diuersité de iugemens, il choisira s’il peut: sinon il en demeurera en doubte, I, 238.
S’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son
propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien, I, 238.
Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous
aneantissons nos forces, I, 122.
La verité et la raison sont communes à vn chacun et ne sont plus
à qui les a dites premierement, qu’à qui les dit apres. Qu’il oublie hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier, I, 238.
Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce
qu’il en a faict. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, I, 240.
Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses
actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises: s’il y a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s’il a du iugement et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l’ordre en son œconomie: de l’indifference en son goust, I, 270.
Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent
que la raison pour conduite. Qu’on luy face entendre, que de confesser la faute qu’il descouurira en son propre discours, encore qu’elle ne soit apperceuë que par luy, c’est vn effet de iugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu’il cherche. Que l’opiniatrer et contester, sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses ames. Que se r’aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques, I, 246.
Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté
à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné, et tres-courageux: mais il luy refroidira l’enuie de s’attacher autrement que par vn deuoir publique, I, 246.
Que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne
suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I’en oy qui s’excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d’auoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence: c’est vne baye. Sçauez vous à mon aduis que c’est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuuent démesler et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors, I, 272.
Cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non
comme il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la verité, qu’horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force; il n’est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu’il craigne la honte et le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser. Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux, I, 266.
I’accuse toute violence en l’education d’vne ame tendre, qu’on
dresse pour l’honneur, et la liberté: et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la force, II, 26.
Ie n’ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames
plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres, II, 26.
Il faut regler l’ame à son deuoir par raison, non par necessité et
par le besoin, ny par rudesse et par force, II, 26.
Pour tout cecy, ie ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, ie ne
veux pas qu’on l’abandonne à la colere et humeur melancholique d’vn furieux maistre d’escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à la gehenne et au trauail, quatorze ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroye bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit adonné d’vne application trop indiscrette à l’estude des liures, qu’on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science? I, 264.
A la verité nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les
petits enfans en France: mais ordinairement ils trompent l’esperance qu’on en a conceuë et hommes faicts, on n’y voit aucune excellence. I’ay ouy tenir à gens d’entendement, que ces colleges où on les enuoie, les abrutissent ainsin, I, 264.
Au nostre, vn cabinet, vn iardin, la table, et le lict, la solitude, la
compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler par tout, I, 264.
Ie retombe volontiers sur ce discours de l’ineptie de nostre
institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l’etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l’aymer. Si nous ne sçauons que c’est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur, II, 516.
Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d’vne mesme
leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes: ce n’est pas merueille, si en tout vn peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque iuste fruit de leur discipline, I, 236.
Il faut s’enquerir qui est mieux sçauant, non qui est plus sçauant.
Nous ne trauaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide, I, 208.
Que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu’il
n’imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en iuger, I, 248.
Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution: mais
elles ne se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne discipline contraire. On n’extirpe pas ses qualités originelles, on les couure, on les cache, III, 120.
Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de
l’estude: la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure, et l’entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l’ame. Ce n’est pas vne ame, ce n’est pas vn corps qu’on dresse, c’est vn homme, il n’en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’vn sans l’autre, mais les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à mesme timon, I, 266.
Ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il
faut qu’elle nous change en mieux, I, 216.
Ce sont natures belles et fortes qui se maintiennent au trauers
d’vne mauuaise institution, I, 216.
Vne bonne institution change le iugement et les mœurs, II, 516.
Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de
leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent, I, 158.
Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes
façons et coustumes: et pourueu qu’on puisse tenir l’appetit et la volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est. Son exercitation suiue l’vsage. Qu’il puisse faire toutes choses, et n’ayme à faire que les bonnes, I, 268.
Il n’est rien qu’on doiue tant recommander à la ieunesse, que
l’actiueté et la vigilance. Nostre vie n’est que mouuement, III, 660.
Qui par souhait ne trouue plus plaisant et plus doux, reuenir
poudreux et victorieux d’un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix de cet exercice: ie n’y trouue autre remede, sinon qu’on le mette patissier: fust il fils d’vn Duc, I, 260.
Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa
vigueur; la garder de moisir et de s’apoltronir. Et n’est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline. Il se reiettera souuent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement, la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et des-aggreable en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme, c’est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle est particuliere, si elle n’est ployable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on voit faire à ses compaignons. Par tout ailleurs, il est indecent: mais il est vitieux et insupportable à vn homme de guerre, lequel se doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie, III, 636.
Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui
les sçait. Si vous le voyez, vous l’oyez: si vous l’oyez, vous le voyez, I, 270.
Le guain de nostre estude, c’est en estre deuenu meilleur et plus
sage, I, 240.
ÉLOQUENCE.
En la vertu parliere, ie ne trouue pas grand choix, entre ne
sçauoir dire que mal, ou ne sçauoir rien que bien dire, I, 434.
Vn rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de
choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C’est vn cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied, I, 558.
Au don d’éloquence, nous voyons que les vns ont la facilité et la
promptitude, et ce qu’on dit, le boutehors si aisé, qu’à chasque bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent iamais rien qu’elabouré et premedité. En ces deux diuers aduantages, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble, et l’autre mieux Aduocat, I, 68.
La part de l’Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur: et
nous trouuons pourtant ce m’est aduis plus de passables Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’auoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du iugement, de l’auoir lente et posée, I, 70.
Fy de l’eloquence qui nous laisse enuie de soy, non des choses,
I, 436.
C’est vn vtil inuenté pour manier et agiter vne tourbe, et vne
commune desreglée: et est vtil qui ne s’employe qu’aux Estats malades, comme la medecine, I, 558.
En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu,
comme celuy d’Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs, I, 560.
Les republiques qui se sont maintenuës en vn estat reglé et bien
policé, elles n’ont pas faict grand compte d’orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description le verifient par tout, en leurs preceptes: ils font estat de tromper nostre iugement, et d’abastardir et corrompre l’essence des choses, I, 558.
L’eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté
en plus mauuais estat, et que l’orage des guerres ciuiles les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d’vn Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l’impression de cette poison, I, 560.
ENFANTS.
Vne vraye affection et bien reglée pour nos enfants deuroit
naistre, et s’augmenter auec la cognoissance qu’ils nous donnent d’eux, II, 22.
Ie n’ay iamais estimé qu’estre sans enfans, fust vn defaut qui
deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n’ont pas fort dequoy estre desirées. Et si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les auoir acquises, III, 478.
Il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de leur pere,
mais selon les facultez de leur ame, I, 262.
ESCRIME (DUEL).
L’escrime est vn art vtile à sa fin, duquel la cognoissance a grossi
le cœur à aucuns, outre leur mesure naturelle. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. En mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse: et se desroboit pour l’apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naïfue vertu. Cet exercice, est d’autant moins noble, qu’il ne regarde qu’vne fin priuée: qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en toute façon, produict tousiours des effects dommageables, II, 576.
ESPÉRANCE.
Toutes choses sont esperables à vn homme pendant qu’il vit,
I, 636.
O la courageuse faculté que l’esperance: qui en vn subiect
mortel, et en vn moment, va vsurpant l’infinité, l’immensité, et remplissant l’indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses qu’il peut imaginer et desirer, autant qu’elle veut! Nature nous a là donné vn plaisant iouët, I, 514.
ESPRIT.
C’est vn grand ouurier de miracles que l’esprit humain, II, 362.
Il est malaisé de lui donner bornes: il est curieux et auide, et n’a
point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante, II, 338.
Sur ce mesme fondement qu’auoit Heraclitus, et cette sienne
sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages qu’on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c’est que les subiects n’auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l’vn, et amer à l’autre, il argumentoit, qu’il n’estoit ny doux, ny amer, II, 388.
C’est vne espineuse entreprinse, et plus qu’il ne semble, de
suyure vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations, I, 678.
Ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le
sonder et essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l’eschauffant, i’ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable. Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n’est que la mienne. L’homme est capable de toutes choses, comme d’aucunes, II, 338.
Les hommes mescognoissent cette maladie naturelle de leur
esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant, en sa besogne: comme nos vers à soye, et s’y estouffe. Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d’autres, ou que nous mesmes auons trouué en cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l’autre monde, III, 606.
C’est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l’esprit,
à qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d’extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l’vsage et les loix luy tracent, II, 334.
C’est un vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d’y
ioindre l’ordre et la mesure: il s’empesche soy mesmes, II, 334.
Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal mener: c’est le vray
gibbier de la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement, III, 254.
Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les
plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux malheurs, III, 186.
Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils
en application et en goust, III, 376.
ESSAIS.
Si ces Essays estoient dignes, qu’on en iugeast, il en pourroit
aduenir à mon aduis, qu’ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n’y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region, I, 572.
Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de
m’estre entretenu tant d’heures oisiues, à pensements si vtiles et aggreables? II, 524.
Combien de fois m’a cette besongne diuerty de cogitations
ennuieuses? Et doiuent estre comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles, II, 524.
Il n’est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie,
I, 84.
Ie parle de tout, et de rien par maniere d’aduis. Ie ne serois pas
si hardy à parler, s’il m’appartenoit d’en estre creu, III, 540.
Ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d’vne façon
laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants, I, 590.
Ie sçay bien que fort peu de gens rechigneront à la licence de
mes escrits, qui n’ayent plus à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur courage: mais i’offence leurs yeux, III, 186.
ÉTAT (GOUVERNEMENT).
Toute domination populaire me semble la plus naturelle et
équitable, I, 38.
A l’aduis d’Anacharsis le plus heureux estat d’vne police, seroit
où toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice, I, 494.
Non par opinion, mais en verité, l’excellente et meilleure police,
est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s’est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle depend de l’vsage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant, que d’aller desirant le commandement de peu, en vn estat populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement, c’est vice et folie, III, 398.
Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux
estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous, II, 554.
Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades,
sans mourir, III, 404.
Il est bien aysé d’accuser d’imperfection vne police: car toutes
choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé d’engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances: iamais homme n’entreprint cela, qui n’en vinst à bout: mais d’y restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu’on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l’auoient entreprins, II, 508.
Rien ne presse vn estat que l’innouation: le changement donne
seul forme à l’iniustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l’estayer: on peut s’opposer à ce que l’alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes. Mais d’entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer les fondements d’vn si grand bastiment, c’est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la mort, III, 400.
Au reste, ie me suis ordonné d’oser dire tout ce que i’ose faire: et
me deplaist des pensees mesmes impubliables, III, 186.
Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les
premiers absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l’a esmeu; il bat et brouille l’eaue d’autres pescheurs, I, 178.
Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’vn si grand
corps tient à plus d’vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l’aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre poix, III, 404.
Heureux peuple, qui fait ce qu’on commande, mieux que ceux qui
commandent, sans se tourmenter des causes, II, 508.
Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le
presse, qu’il ne vise qu’à s’en deffaire, sans regarder à quel prix. Il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n’est pas guarison, s’il n’y a en general amendement de condition, III, 400.
Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le masche, il
demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder; et pire, III, 400.
Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et
mouuemens dequoy l’estat de Rome fut agité, et qu’il supporta? III, 404.
La foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette
necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin, II, 556.
Epaminondas ne pensoit pas qu’il fust loisible pour recouurer
mesmes la liberté de son pays, de tuer vn homme sans cognoissance de cause, III, 20.
Nous sommes subiects à vne repletion d’humeurs soit de
bonnes, soit de mauuaises, qui est l’ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé d’vser de diuerses sortes de purgation: tantost on donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s’accommoder aux despens d’autruy, tantost on se rejette en la guerre estrangere, II, 554.
Vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile:
mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d’offencer et quereler autruy pour nostre commodité, II, 556.
ÉTAT MILITAIRE (PROFESSION).
Il n’est occupation plaisante comme la militaire: occupation et
noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n’est point d’vtilité, ny plus iuste, ny plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie; la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles et l’ame: l’honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, III, 662.
La mort est plus abiecte, plus languissante, et penible dans vn
lict, qu’en vn combat: les fiebures et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu’vne harquebuzade, III, 664.
EXPÉRIENCE.
Il n’est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous
essayons tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l’experience qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil, III, 598.
Comme nul euenement et nulle forme, ressemble entierement à
vne autre, aussi ne differe l’vne de l’autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout, III, 608.
Mais la consequence que nous voulons tirer de la conference
des euenements, est mal seure, d’autant qu’ils sont tousiours dissemblables. Il n’est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses, que la diuersité et varieté, III, 600.
Quel que soit doncq le fruict que nous pouuons auoir de
l’experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu’il nous faut, III, 644.
FATALITÉ.
Parmy noz autres disputes, celle du fatum, s’y est meslée: et
pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu’elles aduiennent ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car tout luy estant present, il voit plustost qu’il ne preuoit) ce n’est pas la forcer d’aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses aduiennent, et les choses n’aduiennent pas, à cause que nous voyons. L’aduenement fait la science, non la science l’aduenement. Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu’il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu’il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu faillir, II, 598.
FEMME (AMOUR, MARIAGE, MÉNAGE).
C’est vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes
femmes: mais c’est commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup. C’est folie d’y attacher toutes ses pensees, et s’y engager d’vne affection furieuse et indiscrete, III, 148.
C’est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames,
d’auoir à prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit. Et nous mesme n’y gaignons guere: car comme le monde se voit party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et à vn estomach tendre, vn mauuais baiser en surpaie vn bon, III, 258.
Cette loy qui leur commande de nous abominer, par ce que nous
les adorons, et nous hayr de ce que nous les aymons, est cruelle, ne fust que de sa difficulté, III, 220.
Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent
en liberté de discours sur l’amour, nous ne sommes qu’enfans au prix d’elles, en cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens: elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous: il n’est ny parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que nos liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines, que ces bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur soufflent continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent, III, 208.
Celle qui est eschappee bagues sauues, d’vn escolage libre,
apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine, d’vne escole seuere et prisonniere, III, 262.
A vne femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par
dessus vne autre. Elles s’ayment le mieux où elles ont plus de tort. L’iniustice les alleche: comme les bonnes, l’honneur de leurs actions vertueuses, II, 42.
I’en ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à
son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse dispensation, II, 36.
Il n’y a aucune d’elles, pour malotrüe qu’elle soit, qui ne pense
estre bien aymable, et ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement (car de laides vniuersellement, il n’en est non plus que de belles), III, 150.
Elles n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles de vie,
qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles, III, 204.
Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à
la crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à l’asseurance: nous n’y entendons rien, III, 262.
Vne femme estoit alors estimée assez sçauante, quand elle
sçauoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary, I, 216.
Les anciens Gaulois estimoient à extrême reproche d’auoir eu
accointance de femme, auant l’aage de vingt ans: d’autant que les courages s’amollissent et diuertissent par l’accouplage des femmes, II, 28.