Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
L’esprit des Essais. Extraits, Classés par Matière et dans un Ordre Méthodique, des Idées Caractéristiques qui Y Sont Émises.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Ie me plains de la particuliere indiscretion, de notre peuple, de se
laisser si fort piper et aueugler à l’authorité de l’vsage present, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’aduis tous les mois, s’il plaist à la coustume: et qu’il iuge si diuersement de soy-mesme, I, 544.
MŒURS.
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle
qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes, II, 518.
Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde, de mon
temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence, ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent. Et l’augmentation y est à craindre, III, 120.
Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est
euitable, comme ennemie de societé, I, 268.
On dict bien vray, qu’vn honneste homme, c’est vn homme
meslé, III, 454.
Entre nous, ce sont choses en ce monde que i’ay tousiours
veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs sousterraines, III, 702.
MONDE.
Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas,
nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, III, 304.
Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous,
seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré, III, 304.
MONTAIGNE (MÉNAGE, MORT, ETC.).
Si ma fortune m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre
les hommes, i’eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer, III, 424.
Les Princes n’ayment guere les discours fermes, ny moy à faire
des comptes, II, 476.
Il n’y a point d’vtilité, pour laquelle ie me permette de mentir,
III, 86.
Ceux qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance,
ne l’ont iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent, III, 474.
Ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche,
III, 426.
La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait
mon opinion, III, 32.
Ie hay la pauureté à pair de la douleur, III, 392.
Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse
volontiers mener à l’ordre public du monde, II, 508.
I’ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui
estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m’attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte, II, 94.
Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere
legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besogne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel, III, 356.
Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n’en croit
autant des siennes? II, 510.
Ie n’ay point cette erreur commune, de iuger d’vn autre selon que
ie suis. I’en croy aysément des choses diuerses à moy, I, 398.
Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la
suffisance quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire, III, 358.
Ie ne presume les vices qu’apres que ie les aye veuz: et m’en fie
plus aux ieunes, que i’estime moins gastez par mauuais exemple, III, 390.
Ie demande en general les liures qui vsent des sciences, non
ceux qui les dressent, I, 74.
Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne
hay-ie personne, III, 598.
Ie ne cherche aux liures qu’à m’y donner du plaisir par vn
honneste amusement: ou si i’estudie, ie n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien viure, II, 62.
I’ayme l’ordre et la netteté, au prix de l’abondance: et regarde
chez moy exactement à la necessité, peu à la parade, III, 394.
Ie treuue laid, qu’on entretienne ses hostes, du traictement qu’on
leur fait, autant à l’excuser qu’à le vanter, III, 394.
Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est
grande, et outre mes forces, III, 384.
Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer ou
maigrir, il sera desplaisant, non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse, III, 510.
Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois
moins lors la ruyne d’vne tour, que ie ne fais present, la cheute d’vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d’vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d’estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I’esleue assez mon courage à l’encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis, III, 392.
Mon election est d’eschapper, et me desrober à cette tempeste.
Qu’il faille se cacher, ou suyure le vent: ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus, III, 470.
I’eschappe. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune:
voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d’estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur, III, 414.
Non sans quelque excez, i’estime tous les hommes mes
compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l’vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d’vn air naturel, III, 428.
Socrates estimoit vne sentence d’exil pire, qu’vne sentence de
mort contre soy: ie ne seray, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse, III, 428.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre
les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin que viure et me resiouïr, III, 184.
Tout au commencement de mes fieures, et des maladies qui
m’atterrent, entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m’en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d’autant meilleure raison de la maladie, III, 446.
Il ne me faut rien d’extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que
Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu’vn bolus le face, III, 446.
De notaire et de conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce
que ie n’auray estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que ie le face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est tousiours faict. Ie n’oserois le dislayer d’vn seul iour. Et s’il n’y a rien de faict, c’est à dire, ou que le doubte m’en aura retardé le choix: car par fois, c’est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, ie n’auray rien voulu faire, III, 446.
Engagé dans les auenues de la vieillesse, ce que ie seray
doresnauant, ce ne sera plus qu’vn demy estre: ce ne sera plus moy. Ie m’eschappe tous les iours, et me desrobbe à moy, II, 482.
A chaque minute, ie me rechante sans cesse, Tout ce qui peut
estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd’huy. Ce que i’ay affaire auant mourir, pour l’acheuer tout loisir me semble court, fust ce œuure d’vne heure, I, 118.
Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die chose, que ma vie
n’ayt premierement dit et apertement, I, 56.
La mort n’est qu’vn instant; mais il est de tel poix, que ie
donneroy volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma mode, III, 450.
MORT (MAUX, SUICIDE, VIE).
Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir
comme à viure. Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c’est à ses despens. Le continuel ouurage de vostre vie, c’est bastir la mort, I, 126.
La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin
præoccupe son heure, et s’ingere au cours de nostre auancement mesme, III, 674.
Faictes place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite.
L’equalité est la premiere piece de l’equité. Qui se peut plaindre d’estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n’en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c’est pour neant: aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse, I, 128.
Nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps,
n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus, I, 128.
Le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il
est d’vn estre doux et fleurissant, à vn estre penible et douloureux, I, 124.
Et ce n’est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la
recepte à tous maux. C’est vn port, tresasseuré, qui n’est iamais à craindre, souuent à rechercher, I, 630.
Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à
l’exemption de toute peine! I, 142.
La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I’en sçay
qui l’ont prins en diuerse façon, I, 54.
Elle s’appesantit souuent en nous, de ce qu’elle poise aux autres:
et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois, III, 452.
Nous pensons tousiours ailleurs quand elle vient: l’esperance
d’vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l’esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort, III, 166.
La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le
mouuement d’vn instant. Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés, I, 452.
La mort est moins à craindre que rien, s’il y auoit quelque chose
de moins, que rien. Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n’estes plus, I, 128.
Combien a la mort de façons de surprise? Ces exemples si
frequents et si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu’à chasque instant il ne nous semble qu’elle nous tienne au collet? Qu’importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu’on ne s’en donne point de peine? Tout cela est beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’vn homme d’entendement, ce que ie trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees, I, 114.
Les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul
n’en sort autrement que si tout presentement il y entroit, ioinct qu’il n’est homme si décrepite tant qu’il voit Mathusalem deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps, I, 112.
Quand nous iugeons de l’asseurance d’autruy en la mort, il se
faut prendre garde d’vne chose, que mal-aisément on croit estre arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere, II, 420.
Or de iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas
encore certainement estre au danger, quoy qu’il y soit, ce n’est pas raison: et ne suffit pas qu’il soit mort en cette desmarche, s’il ne s’y estoit mis iustement pour cet effect, II, 422.
La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d’vne fermeté
lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n’en empeschez vostre soing, III, 574.
Nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’vniuersité des
choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu’elle soit compassionnée à nostre estat, II, 420.
Et n’est rien dequoy ie m’informe si volontiers, que de la mort des
hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque si attentifuement. Si i’estoy faiseur de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure, I, 120.
Comme la vie n’est pas la meilleure, pour estre longue, la mort
est la meilleure, pour n’estre pas longue, III, 426.
La plus souhaitable est la moins premeditée et la plus courte,
II, 424.
Tout ainsi que les choses nous paroissent souuent plus grandes
de loing que de pres: i’ai trouué que sain i’auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay senties. Par imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules. I’espere qu’il m’en aduiendra ainsi de la mort, I, 122.
Ie croy à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables,
dequoy nous l’entournons, qui nous font plus de peur qu’elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation des personnes estonnees, et transies: l’assistance d’vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu’il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu’vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage! I, 132.
Quoique la philosophie nous conduise aussi à mespriser la
douleur, la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subiecte, ce n’est pas d’vn pareil soing: ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, et au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconuenients, tandis que la mort est ineuitable; par consequent, si elle nous faict peur, c’est vn subiect continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne, I, 110.
Pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë
ne peut estre regrettée? Puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, que chaut-il, quand ce soit, puis qu’elle est ineuitable? Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c’est pareille folie de pleurer de ce que d’icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d’vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d’entrer en cette-cy. Rien ne peut estre grief, qui n’est qu’vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus, I, 124.
L’extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus
naturel, c’est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle, II, 550.
Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la
marchander, qui ne peut la soutenir les yeux ouuerts, II, 424.
Quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons: Comme
ceux qui de peur du precipice s’y lancent eux-mesmes, I, 634.
A combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et
difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l’apprehension diuerse, III, 568.
Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d’aduis de la prendre
à leur poste, I, 638.
Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils
donnoient le choix de sa mort, III, 452.
Le but de nostre carriere c’est la mort, c’est l’obiect necessaire
de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d’aller vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si grossier aueuglement? I, 112.
On se peut par vsage et par experience fortifier contre les
douleurs, la honte, l’indigence, et tels autres accidens: mais quant à la mort nous ne la pouuons essayer qu’vne fois: nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons, I, 664.
Ce n’est pas sans raison qu’on nous fait regarder à nostre
sommeil mesme, pour la ressemblance qu’il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, auec combien peu d’interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous! A l’aduenture pourroit sembler inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue de toute action et de tout sentiment, n’estoit que par iceluy Nature nous instruict, qu’elle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour viure, et dés la vie nous presente l’eternel estat qu’elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte, I, 666.
Nous troublons la vie par le soing de la mort. Vn quart d’heure de
passion sans consequence, sans nuisance, ne mérite pas des preceptes particuliers, III, 574.
Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas
autres pour mourir. I’interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m’en recite quelqu’vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie tiens qu’ell’ est produitte de cause foible et sortable à sa vie, II, 90.
La mort a des formes plus aisées les vnes que les autres, et
prend diuerses qualitez selon la fantasie de chacun, III, 450.
Il n’y a pas beaucoup de mal de mourir de loing, et à part. Si
estimons nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Ceux qui en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne deuroient à l’aduanture souhaiter, d’empescher de leur misere vne grande famille. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables? les offices communs n’en vont point iusques là. Vous apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation (ce qui n’aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions), n’est-ce pas trop, d’en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. La decrepitude est qualité solitaire, III, 446.
Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma
naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois pas sans effroy hors de ma paroisse. Mais la mort m’est vne par tout. Si toutesfois i’auois à choisir: ce seroit plustost hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation, à prendre congé de ses amis. Des offices de l’amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en tire cent incommoditez. I’ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train; cette presse les estouffe. C’est contre le deuoir, et est tesmoignage de peu d’affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos. L’vn tourmente vos yeux, l’autre vos oreilles, l’autre la bouche: il n’y a sens, ny membre, qu’on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d’ouïr les plaintes des amis; et de despit à l’aduanture, d’ouïr d’autres plaintes feintes et masquées, III, 438.
Lors de ma santé, ie plains les malades beaucoup plus, que ie ne
me trouue à plaindre moy-mesme, quand i’en suis; la force de mon apprehension encherit pres de moitié l’essence et verité de la chose. I’espere qu’il aduiendra de mesme de la mort, I, 668.
Ceux qu’on void défaillans de foiblesse, en l’agonie de la mort, ie
tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu’ils soyent agitez de griéues douleurs, ou auoir l’ame pressée de cogitations penibles. Ç’a esté tousiours mon aduis, contre l’opinion de plusieurs, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis auoient et l’ame et le corps enseueli, et endormy: et que par ainsin ils n’auoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n’estoient pas fort à plaindre, I, 670.
Ie me contente d’vne mort recueillie en soy, quiete, et solitaire,
toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui n’auoit ses plus proches à luy clorre les yeux. I’ay assez affaire à me consoler, sans auoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m’en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m’entretenir, sans l’emprunter. Cette partie n’est pas du rolle de la societé: c’est l’acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous presentant vn visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouuoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauuaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches, quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre la ioye, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse, III, 440.
Mourir de vieillesse, c’est vne mort rare, singuliere et
extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres: c’est la derniere et extreme sorte de mourir: c’est bien la borne, au delà de laquelle nous n’irons pas, et que la loy de Nature a prescript, pour n’estre point outre-passée: mais c’est vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C’est vne exemption qu’elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en l’espace de deux ou trois siecles, I, 596.
Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n’estudie
pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere: l’ardeur du combat l’emporte, III, 166.
C’est vne genereuse enuie, de vouloir mourir mesme vtilement et
virilement: mais l’effect n’en gist pas tant en nostre bonne resolution qu’en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l’vn et à l’autre: les blessures, les prisons, leur trauersant ce dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent iusques à noz desirs, et nostre cognoissance, II, 546.
Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confere non plus à ta
mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la mort: le dernier y arriue, I, 130.
Les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d’heur
ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente: le bon-heur de nostre vie dépend de la tranquillité et contentement d’vn esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’vne ame reglee et ne se doit iamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy ayt veu ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile, I, 104.
Il est certain, qu’à la plupart, la preparation à la mort, a donné
plus de torment, que n’a faict la souffrance. Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d’vne prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable, III, 572.
En tout le reste il y peut auoir du masque: mais à ce dernier rolle
de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre iour, c’est le iour iuge de tous les autres, II, 104.
On a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer,
qu’il y songe, et qu’il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner, III, 290.
Si nous auons sçeu viure, constamment et tranquillement, nous
sçaurons mourir de mesme, III, 574.
La vie despend de la volonté d’autruy, la mort de la nostre, I, 630.
NATURE (PHILOSOPHIE).
Tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune
pareille. Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c’est soubs le visage d’vne mesme nature, II, 150.
Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par
la fortune, ou par l’art. Les plus grandes et plus belles par l’vne ou l’autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere, I, 360.
Nature est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent
et iuste, III, 698.
Nous ne sçaurions faillir à suiure Nature: le souuerain precepte,
c’est de se conformer à elle, III, 590.
Qui se presente comme dans vn tableau, cette grande image de
nostre mere nature, en son entiere maiesté: qui remarque en son visage, vne si generale et constante varieté, et non soy, celuy-là seul estime les choses selon leur iuste grandeur, I, 252.
Ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus
sages, ne l’apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire? I, 168.
Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu’elle
nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi par l’appetit: c’est iniustice de corrompre ses regles, III, 686.
Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire
et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l’accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes, elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c’est merueille combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à désirer. Ces cupiditez estrangeres, que l’ignorance du bien, et vne fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu’elles chassent presque toutes les naturelles, II, 174.
Nostre bastiment et public et priué, est plein d’imperfection: mais
il n’y a rien d’inutile en Nature, non pas l’inutilité mesmes, rien ne s’est ingeré en cet vniuers, qui n’y tienne place opportune, III, 80.
Nous appellons contre Nature, ce qui aduient contre la coustume.
Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle, chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouuelleté nous apporte, II, 606.
NOBLESSE (NOMS).
La noblesse est vne belle qualité, et introduite auec raison: mais
d’autant que c’est vne qualité dependant d’autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en commerce: cette-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice d’autruy, III, 196.
De mon temps ie n’ay veu personne esleué par la fortune à
quelque grandeur extraordinaire, à qui on n’ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouueaux et ignorez à son pere, et qu’on ait anté en quelque illustre tige. Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à falsification. Combien auons nous de Gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-ie que d’autres, I, 512.
Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont
contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes assez si nous le sçauons bien maintenir: ne desaduouons pas la fortune et condition de nos ayeulx, I, 512.
NOMS (NOBLESSE).
C’est vn vilain vsage et de tres-mauuaise consequence en nostre
France, d’appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui faict plus mesler et mescognoistre les races, I, 512.
Ie sçay bon gré à Iacques Amiot d’auoir laissé dans le cours d’vn’
oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner vne cadence Françoise, I, 510.
NOUVEAUTÉ.
Ie suis desgousté de la nouuelleté, quelque visage qu’elle porte;
et ay raison, car i’en ay veu des effects tres-dommageables, I, 178.
Quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous
auons grande occasion de nous deffier, et de considerer qu’auant qu’elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à l’aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde, II, 356.
OBÉISSANCE.
L’obeyssance n’est iamais pure ny tranquille en celuy qui
raisonne et qui plaide, II, 508.
Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous
quelque pretexte, et vsurpons sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu’au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple et naifue obeissance, I, 96.
On corrompt l’office du commander, quand on y obeit par
discretion, non par subiection. Pourtant cette obeïssance si contreinte, n’appartient qu’aux commandements precis et prefix. I’ay veu en mon temps des personnes du commandement, reprins d’auoir plustost obey aux paroles des lettres du Roy, qu’à l’occasion des affaires qui estoient pres d’eux, I, 96.
ODEURS.
La commune façon des corps et la meilleure condition qu’ils
ayent, c’est d’estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n’a rien de plus parfaict, que d’estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien sains. La plus exquise senteur d’vne femme, c’est ne sentir rien, I, 574.
Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs, plus
d’vsage qu’ils ne font: car i’ay souuent apperçeu qu’elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu’elles sont, I, 576.
OPINION.
L’opinion est vne puissante partie, hardie, et sans mesure, I, 462.
Il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut
iuger par la voye de la raison, non par la voix commune, I, 354.
Quasi toutes les opinions que nous auons, sont prinses par
authorité et à credit, III, 546.
Nos opinions s’entent les vnes sur les autres. La premiere sert de
tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et aduient de là, que le plus monté, a souuent plus d’honneur, que de merite. Car il n’est monté que d’vn grain, sur les espaules du penultime, III, 608.
Nostre opinion donne prix aux choses; pour les estimer, nous ne
considerons ny leurs qualitez, ny leurs vtilitez, mais seulement nostre coust à les recouurer: et appellons valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons, I, 446.
La diuersité des opinions, que nous auons des choses, montre
clairement qu’elles n’entrent en nous que par composition, I, 442.
Et ne fut iamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que
deux poils, ou deux grains. Leur plus vniuerselle qualité, c’est la diuersité, III, 76.
Nous tenons la mort, la pauureté et la douleur pour nos
principales parties. Or cette mort que les vns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d’autres la nomment l’vnique port des tourmens de cette vie? le souuerain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les vns l’attendent tremblans et effrayez, d’autres la supportent plus aysement que la vie, I, 442.
L’aisance et l’indigence despendent de l’opinion d’vn chacun, et
non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouue, I, 474.
Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent plus
tendus, qu’à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal’heur, d’en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre, III, 530.
C’est chose difficile de resouldre son iugement contre les
opinions communes. La premiere persuasion prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s’espand aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que ie n’en croirois pas vn, ie n’en croirois pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans, III, 530.
PARENTÉ.
C’est à la verité vn beau nom, et plein de dilection que le nom de
frere, I, 300.
Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement
eslongnee, et les freres aussi. C’est mon fils, c’est mon parent: mais c’est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot, I, 300.
PARIS.
I’ayme Paris tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches:
elle est la gloire de la France, et l’vn des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la trouue deffendue de toute autre violence. De tous les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains pour elle, qu’elle mesme, III, 428.
PAROLE.
La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui
l’escoute, III, 646.
Il n’est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou
courbe, que l’esprit humain ne trouue aux escrits, qu’il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? III, 386.
PAROLE DONNÉE.
Le neud, qui me tient par la loy d’honnesteté, me semble bien
plus pressant et plus poisant, que n’est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement par vn notaire, que par moy, III, 416.
Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos
moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu’il n’y a rien en bon escient en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité et s’establissent toutes les regles du deuoir de l’homme, I, 54.
On nous propose cet exemple, pour faire preualoir l’vtilité priuee,
à la foy donnee. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine somme. Vn homme de bien, sera il quitte de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains? Il n’en est rien. Ce que la crainte m’a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n’aura forcé que ma langue, sans la volonté: encore ie suis tenu de faire la maille bonne de ma parole. Autrement de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu’vn tiers prend de nos promesses. En cecy seulement a loy, l’interest priué, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante, et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit de nostre obligation, III, 102.
Ceux qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à
accorder quoy qu’on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole, et à se desdire, III, 514.
PASSIONS.
L’ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant
vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose, I, 42.
Qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées,
III, 510.
Les passions qui sont toutes en l’ame, comme l’ambition,
l’auarice, et autres, donnent bien plus à faire à la raison: que celles qui tiennent au corps et à l’ame, laquelle n’y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont ces appetits là, capables de satieté: voire ils s’esguisent et augmentent par la iouyssance, II, 634.
Toutes passions qui se laissent gouster, et digerer, ne sont que
mediocres, I, 26.
PÉDANTISME.
I’ayme et honore le sçauoir, autant que ceux qui l’ont. Et en son
vray vsage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur: ie le hay, alors si ie l’ose dire, vn peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, il amande assez les bourses, nullement les ames, III, 312.
PEINE (PUNITION).
La peine suit de bien prés le peché: elle naist en l’instant et quant
et quant le peché luy mesme, I, 658.
Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l’a meritée,
l’attend, I, 660.
PÉNITENCE.
A qui le ieune aiguiseroit la santé et l’allegresse, ce ne seroit plus
recepte salutaire: non plus qu’en l’autre medecine, les drogues n’ont point d’effect à l’endroit de celuy qui les prent auec appetit et plaisir, I, 350.
PENSÉES.
Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et
conduittes vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l’homme, III, 388.
PÈRES.
Ie ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils,
qui laissast de l’aduoüer: non pourtant, s’il n’est du tout enyuré de cet’ affection, qu’il ne s’apperçoiue de sa defaillance: mais tant y a qu’il est sien, I, 226.
Ie veux mal à cette coustume, d’interdire aux enfants l’appellation
paternelle, et leur en enioindre vn’ estrangere, comme plus reuerentiale, II, 32.
C’est aussi folie et iniustice de priuer les enfans qui sont en aage,
de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte et obeissance. C’est vne farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques, d’vn homme qui n’a plus de sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere, II, 32.
Vn pere est bien miserable, qui ne tient l’affection de ses enfans,
que par le besoin qu’ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs, II, 24.
Voulons nous estre aymez de nos enfans? leur voulons nous
oster l’occasion de souhaiter nostre mort? accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance, II, 26.
Ie treuue que c’est cruauté et iniustice de ne les receuoir au
partage et societé de noz biens, et compagnons en l’intelligence de noz affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer noz commoditez pour prouuoir aux leurs, puis que nous les auons engendrez à cet effect, II, 22.
Vn pere atterré d’années et de maux, priué par sa foiblesse et
faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n’a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C’est raison qu’il en laisse l’vsage, puis que Nature l’en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de l’enuie, II, 28.
PEUPLES.
Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes,
estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l’importunité d’vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en haine la maistrise, III, 170.
C’est merueille que l’indiscrette et prodigieuse facilité des
peuples, à se laisser mener et manier la creance et l’esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n’a plus d’autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause: c’est vne qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent, suiuant le vent, comme les flotz. On n’est pas du corps, si on s’en peut desdire: si on ne vague le train commun, III, 504.
PEUR.
C’est ce dequoy i’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte
elle en aigreur tous les autres accidents, I, 100.
La peur naist par fois de faute de iugement, comme de faute de
cœur, II, 288.
Il n’est rien qui nous iette tant aux dangers, qu’vne faim
inconsideree de nous en mettre hors, III, 290.
Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre
exilez, d’estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos; là où les pauures, les bannis, les serfs viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Tant de gens, qui de l’impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort, I, 100.
Ie ne suis pas bon naturaliste et ne sçai guiere par quels ressors
la peur agit en nous, mais tant y a que c’est vne estrange passion: et disent les Medecins qu’il n’en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete, I, 98.
Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre
l’erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d’vne impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Ils nomment cela terreurs Paniques, I, 102.
PHILOSOPHIE, VÉRITÉ.
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, où
qu’il dit, qu’il l’a trouuée; ou qu’elle ne se peut trouuer; ou qu’il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’auoir trouuée: ils ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Les Academiciens ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Les Sceptiques ou Epechistes disent, qu’ils sont encore en cherche de la verité. Ils iugent, que ceux-là qui pensent l’auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c’est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit capable, II, 228.
Prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les
choisir et traitter à point, ils sont plus aisez à conceuoir qu’vn conte de Boccace. Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire, I, 262.
La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit
de telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, I, 218.
La philosophie a pour son but, la vertu: qui n’est pas, comme on
le dit, plantée à la teste d’vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile et fleurissante: d’où elle void bien souz soy toutes choses; ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes. Les autres sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à l’escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents, I, 258.
La philosophie n’estriue point contre les voluptez naturelles,
pourueu que la mesure y soit ioincte et en presche la moderation, non la fuite. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l’esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame, III, 276.
La philosophie a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que
tous nos songes et resueries s’y trouuent. L’humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n’y soit, II, 312.
Ce grand monde, c’est le miroüer, où il nous faut regarder, pour
nous cognoistre de bon biais. Tant d’humeurs, de sectes, de iugemens, d’opinions, de loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse. Tant de remuements d’estat, et changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes enseuelis soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prise de dix argoulets, et d’vn pouillier, qui n’est cognu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veüe, à soustenir l’esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouuer si bonne compagnie en l’autre monde: ainsi du reste, I, 252.
C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle,
que la philosophie soit iusques aux gens d’entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’vn visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l’a masquee de ce faux visage pasle et hideux? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Vne mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste, I, 256.
La philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens,
quand elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et l’authorité de tenir en bride nos appetits, II, 632.
L’ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain
encores le corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et aise, I, 258.
On attache aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie
populaire et priuee, qu’à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la forme entiere, de l’humaine condition, III, 108.
PHYSIONOMIE.
C’est vne foible garantie que la mine, toutefois elle a quelque
consideration. Et si i’auois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il semble qu’il y ait aucuns visages heureux, d’autres malencontreux, III, 590.
En vne face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger
quelque air de probité et de fiance. Comme au rebours, i’ai leu parfois entre deux beaux yeux, des menasses d’une nature maligne et dangereuse, III, 588.
PLAISIRS (VOLUPTÉ).
Il n’est aucune si iuste volupté, en laquelle l’excez et
l’intemperance ne nous soit reprochable, I, 348.
Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en
toutes gens, I, 348.
Les sages nous apprennent assez, à nous garder de la trahison
de noz appetits; et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine: car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, I, 424.
Si la douleur de teste nous venoit auant l’yuresse, nous nous
garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche deuant, et nous cache sa suitte, I, 424.
PLURALITÉ DES MONDES.
La raison n’a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de
fondement, qu’en ce qu’elle persuade la pluralité des mondes. Il semble n’estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul indiuidu, II, 270.
POÉSIE.
Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes de
poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre, I, 402.
La poësie populaire et purement naturelle, a des naïuetés et
graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaite selon l’art. La poësie mediocre, qui s’arreste entre deux, est desdaignée, et sans prix, I, 572.
Pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis, I, 628.
PRÉDICTIONS (CRÉDULITÉ).
La faculté de prophetizer est au dessus de nous, I, 628.
C’est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce deuroit
estre vne imposture punissable d’en abuser, I, 364.
Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses
inconnües: d’autant qu’en premier lieu l’estrangeté mesme donne credit, et puis n’estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre, I, 376.
Les moyens de diuination és astres, és esprits, és figures du
corps, és songes, et ailleurs, qui restent encore entre nous, sont un notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’auoit pas assez affaire à digerer les presentes, I, 72.
I’en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en
alleguent l’authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils disent et la verité et le mensonge. Ie ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre, I, 76.
PRÉSOMPTION.
La mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et
particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy, II, 470.
La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus
calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse, II, 136.
Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il
ne se puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu’on se persuade d’vn tel esprit, qu’il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune présente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! I, 582.
Il y a deux parties en la presumption: sçauoir est, de s’estimer