Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV

Michel de Montaigne · Chapitre 109 sur 141 · partie 5/8

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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV

L’esprit des Essais. Extraits, Classés par Matière et dans un Ordre Méthodique, des Idées Caractéristiques qui Y Sont Émises.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient, II, 628.

Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce

que nous n’entendons pas, II, 166.

C’est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre

l’absurde temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas, I, 294.

Condamner resolument vne chose pour fausse, et impossible,

c’est se donner l’aduantage d’auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et il n’y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance, I, 290.

L’incertitude de mon iugement, est si également balancée en la

pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la decision du sort et des dets, II, 506.

Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours

auant, il flotte, il vague. Il se fait mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité priuée, à cett’ heure le chagrin predomine en moy, à cette heure l’allegresse. A iun ie me sens autre, qu’apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d’vn beau iour, me voyla honneste homme: si i’ay vn cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable. Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Quand ie prens des liures, i’auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu’vn’ autre fois i’y retombe, i’ay beau le tourner et virer, c’est vne masse incognue et informe pour moy. Maintes-fois, comme il aduient de faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour estat, à maintenir vne contraire opinion à la mienne, mon esprit s’appliquant et tournant de ce coste-là, m’y attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m’en despars. Ie m’entraine quasi où ie panche, comment que ce soit, et m’emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il se regardoit comme moy, II, 348.

Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que ie dois auoir

de la force et vigueur de ceux qui le méritent. Rampant au limon de la terre, ie ne laisse pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d’aucunes ames heroïques, I, 398.

 

JUSTICE (LANGAGE JUDICIAIRE, LOIS).

Nous appellons iustice, la dispensation et pratique, des loix tres

ineptes souuent et tres iniques, III, 36.

Les Stoïciens tenoient que Nature mesme procede contre iustice,

en la pluspart de ses ouurages. Les Cyrenaïques qu’il n’y a rien iuste de soy: que les coustumes et loix forment la iustice, III, 162.

L’humaine iustice est formée au modelle de la medecine, selon

laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste, III, 612.

Considerez la forme de cette iustice qui nous regit; c’est vn vray

tesmoignage de l’humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d’erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l’entre-deux s’y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes, du corps mesmes et essence de la iustice. Combien auons nous descouuert d’innocens auoir esté punis; ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a-il eu, que nous n’auons pas descouuert? Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le crime? Il n’y a remède. I’en suis là que ie ne me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l’industrie et soing de mon procureur; plus que de mon innocence, III, 610.

Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime

coustume la charge de iuger se vende; les iugements soyent payez à purs deniers contans: et où legitimement la iustice soit refusee à qui n’a dequoy la payer? I, 174.

De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation

contre vn adultere, le iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à l’encontre d’vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu’il n’estime point fautes, III, 460.

Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie,

ou le larrecin de son valet, ayant toute l’ame teinte et abbreuuée de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s’en altere vers cette part là, II, 346.

Quelque bon dessein qu’ait vn iuge, s’il ne s’escoute de pres, à

quoy peu de gens s’amusent; l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus qu’vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou deffaueur d’vne cause, et donner pente à la balance, II, 346.

I’ay ouy parler d’vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit

entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure, Question pour l’amy, c’est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu’en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties, que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu’à faute d’esprit et de suffisance, qu’il ne peust mettre par tout, Question pour l’amy. Les aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les accommoder où bon leur semble, II, 378.

Receuons quelque forme d’arrest qui die: La Cour n’y entend

rien; tels les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d’vne cause, qu’ils ne pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans, I, 536.

Certes i’ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude

et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie et l’impudence. C’est vne iustice malicieuse: et ne l’estime pas moins blessee par soy-mesme, que par autruy, III, 80.

La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et

sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur deuoir, par la raison simple. Toutes intentions legitimes sont d’elles mesmes temperees: sinon, elles s’alterent en seditieuses et illegitimes, III, 82.

C’est vn vsage de nostre iustice, d’en condamner aucuns, pour

l’aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu’ils ont failly, ce seroit bestise, car ce qui est faict, ne se peut deffaire: mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on pend, on corrige les autres par luy, III, 330.

C’est raison qu’on face grande difference entre les fautes qui

viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance, I, 88.

Ie hay moins l’iniure professe que trahitresse; guerriere que

pacifique et iuridique, III, 426.

Les supplices aiguisent les vices plustost qu’ils ne les

amortissent: ils n’engendrent point le soing de bien faire, c’est l’ouurage de la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n’estre surpris en faisant mal, II, 438.

C’est mettre ses coniectures à bien haut prix, que d’en faire cuire

vn homme tout vif, III, 540.

A tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette, III, 538.

Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà de la

mort simple, me semble pure cruauté, II, 102.

Nostre iustice ne nous presente que l’vne de ses mains; et

encore la gauche. Quiconque il soit, il en sort auecques perte, III, 612.

 

LACHETÉ (PEUR).

La plus commune façon de chastier la coüardise, est par honte et

ignominie. Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparente ou ignorance ou couardise, qu’elle surpassast toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle, I, 90.

 

LAIDEUR.

Entre les laideurs, ie compte les beautez artificielles et forcees.

La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, III, 282.

 

LANGAGE.

Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le

reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’auoir sçeu clairement exprimer les conuentions et traictez d’accord des Princes, II, 276.

Le parler que i’ayme, c’est vn parler simple et naif, tel sur le

papier qu’à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque. Plustost difficile qu’ennuieux, esloigné d’affectation: desreglé, descousu, et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, I, 278.

En nostre langage ie trouue assez d’estoffe, mais vn peu faute

de façon. Car il n’est rien, qu’on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu’il languit soubs vous, et fleschit: et qu’à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d’autres, III, 242.

Personne n’est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de

les dire curieusement, III, 78.

Il en est de si sots, qu’ils se destournent de leur voye vn quart de

lieuë, pour courir apres vn beau mot. Au rebours, c’est aux paroles à seruir et à suiure, et que le Gascon y arriue, si le François n’y peut aller, I, 276.

Qui a dans l’esprit vne viue imagination et claire, il la produira,

soit en Bergamasque, soit par mines, s’il est muet, I, 274.

Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la

langue: non pas l’innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l’estirant et ployant, III, 240.

Le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent

prix au langage, II, 476.

Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes, à conduire

vne grande fabrique; le premier se presenta auec vn beau discours premedité: mais l’autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que cettuy a dict, ie le feray, I, 274.

 

LANGAGE JUDICIAIRE.

Quelle chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple

obligé à suiure des loix qu’il n’entendit oncques: attaché en tous ses affaires domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts, à des regles qu’il ne peut sçauoir, n’estans escrites ny publiees en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l’interpretation et l’vsage, I, 174.

Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout autre

vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament: et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n’est, que les Princes de cet art s’appliquans d’vne peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l’infinité des figures, et si menuës partitions: qu’elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement et prescription, ny aucune certaine intelligence, III, 602.

LIBÉRALITÉ.

La liberalité n’est pas bien en son lustre en main souueraine: les

priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn Roy n’a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy, III, 296.

Comment assouuiroit il les enuies, qui croissent, à mesure

qu’elles se remplissent? Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate, III, 298.

A nostre mode, ce n’est iamais faict: le reçeu ne se met plus en

compte: on n’ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s’espuise en donnant, plus il s’appaourit d’amys, III, 298.

Il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas

verser du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre, III, 296.

Il est trop aysé d’imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y

fournir autant qu’il veut, aux despens d’autruy. Et son estimation se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouuent prodigues, auant qu’ils soient liberaux, III, 296.

 

LIBERTÉ.

 

La vraye liberté c’est pouuoir toute chose sur soy, III, 564.

La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a

apris à mourir, il a desapris à seruir, I, 116.

Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection et

contraincte, I, 116.

 

LIVRES.

Les liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les

sçauent choisir. Mais aucun bien sans peine. C’est vn plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien poisantes. L’ame s’y exerce, mais le corps demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Ie ne sçache excez plus dommageable, ny plus à euiter, en la declinaison d’aage, III, 158.

 

LOIS (JUSTICE, LANGAGE JUDICIAIRE).

Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’vsage: il

est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s’annoblissent en roulant, comme nos riuieres, II, 380.

Elles se maintiennent en credit, non par ce qu’elles sont iustes,

mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique de leur authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des gens, qui en haine d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par des hommes, autheurs vains et irresolus, III, 614.

Il n’est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si

ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement par où il doit, III, 614.

Il n’est si homme de bien, qu’il mette à l’examen des loix toutes

ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie. Voire tel, qu’il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste de punir et de perdre, III, 462.

Tel pourroit n’offencer point les loix, qui n’en meriteroit point la

loüange d’homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement foiter. Tant cette relation est trouble et inegale, III, 462.

Quelle bonté est-ce que ie voyois hyer en credit, et demain ne

l’estre plus: et que le traiect d’vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà? II, 374.

Pour la reuerence des lois la vraye vertu a beaucoup à se

desmettre de sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion, III, 92.

Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans

quelque meslange d’iniustice. Et ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconueniens, II, 540.

Les pires nous sont si necessaires, que sans elles, les hommes

s’entre-mangeroient les vns les autres; sans loix, nous viurions comme bestes, II, 334.

Quiconque combat les loix, menace les gents de bien

d’escourgees et de la corde, I, 244.

Le pis que ie trouue en nostre estat, c’est l’instabilité: et que nos

loix ne peuuent prendre aucune forme arrestée, II, 508.

Il n’est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix.

Depuis que ie suis nay, i’ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir legitime; prenant vne essence contraire en l’espace de peu d’années de possession, II, 372.

L’opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit par la

multitude des loix, brider l’authorité des iuges, en leur taillant leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu’il y a autant de liberté et d’estenduë à l’interpretation des loix, qu’à leur façon, III, 600.

Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple

cloche. Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s’assortissent à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise, III, 610.

Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure

leur voye, nous en tenons vne autre. Non par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent, et par iugement contraire, III, 460.

Nous auons en France, plus de loix que tout le reste du monde

ensemble; et plus qu’il n’en faudroit à regler tous les mondes d’Epicurus: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos iuges, qu’il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n’a aucune proportion, auec l’infinie diuersité des actions humaines. La multiplication de nos inuentions, n’arriuera pas à la variation des exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n’aduiendra pas pourtant, que des euenemens à venir, il s’en trouue aucun, qui en tout ce grand nombre de milliers d’euenemens choisis et enregistrez en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diuersité, qui requiere diuerse consideration de iugement, III, 600.

Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle

mutation, auec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples, et generales. Et encore crois-ie, qu’il vaudroit mieux n’en auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous auons, III, 602.

Il y a grand doute, s’il se peut trouuer si euident profit au

changement d’vne loy receüe telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer, I, 176.

La fortune nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente,

qu’il est besoin que les loix luy facent quelque place. Quand on resiste à l’accroissance d’vne innouation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut auancer leur dessein, qui n’ont ny loy ny ordre que de suiure leur aduantage, c’est vne dangereuse obligation et inequalité. Il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l’vn de Sylla, l’autre de Cæsar, d’auoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Mieux vault faire vouloir aux loix ce qu’elles peuuent, lors qu’elles ne peuuent ce qu’elles veulent. C’est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu’estant né pour commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit, I, 184.

Il y a ie ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais

nous luy prestons trop de beaucoup. Ie ne me soucie pas tant, quel ie sois chez autruy, comme ie me soucie quel ie sois en moy-mesme. Les estrangers ne voyent que les euenemens et apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebure et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances, II, 454.

 

LOUANGE (FLATTERIE, GLOIRE, RÉPUTATION).

La louange est tousiours plaisante, de qui, et pourquoy elle

vienne. Si faut-il pour s’en aggreer iustement, estre informé de sa cause, III, 412.

Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si

vous estes couard, et qu’on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour vn autre, III, 190.

 

MAL.

Le mal est à l’homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est

tousiours à fuïr, ny la volupté tousiours à suiure, II, 214.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au

dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n’en est point de si miserable, qui ne trouue mille exemples où se consoler. C’est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs, III, 402.

Qui dresseroit vn tas de tous les maux ensemble, il n’est aucun,

qui ne choisist plustost de remporter auec soy les maux qu’il a, que de venir à diuision legitime, auec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part, III, 404.

Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous

charge, III, 642.

Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n’estre pas

plaint, quand la raison y sera. C’est pour n’estre iamais plaint, que se plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu’on ne soit pitoyable à personne, III, 440.

Le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable,

que le mal recent et inexperimenté, III, 402.

Tous les maux qui n’ont autre danger que du mal, nous les

disons sans danger. Celuy si grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en conte de maladie? I, 452.

 

MALADIE.

On n’a point à se plaindre des maladies, qui partagent

loyallement le temps auec la santé, III, 654.

Nous nous perdons d’impatience. Les maux ont leur vie, et leurs

bornes, leurs maladies et leur santé. Les maladies ont leur fortune limitée dés leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au trauers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Il ne faut ny obstinéement s’opposer aux maux, et à l’estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: elles arrestent moins chez qui les laisse faire. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal là, d’vn autre. Et combien n’ont pas laissé d’en mourir, ayants trois medecins à leur costé? III, 646.

Ie n’ayme point à guarir le mal par le mal. Ie hay les remedes qui

importunent plus que la maladie. D’estre subiect à la colique, et subiect à m’abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous pinse d’vn costé, la regle de l’autre. Puis-qu’on est au hazard de se mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité luy est suspecte, III, 642.

Sinon l’allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans,

est propre, pres d’vn sage malade. Pour se voir en vn estat contraire, il n’entre point en querelle auec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs, III, 442.

Les maladies se coniurent mieux par courtoisie, que par brauerie.

Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine, III, 646.

 

MARIAGE.

Le mariage, outre ce que c’est vn marché qui n’a que l’entree

libre, de duree contrainte et forcee, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’vne viue affection, I, 302.

Il n’est plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il

faut prudemment mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun, aumoins s’en efforcer, III, 200.

Vn mariage plein d’accord et de bonne conuenance, peut ne pas

tousiours presenter beaucoup de loyauté: il n’est pas impossible de se rendre aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir enuers le mariage: on le peut blesser, sans le rompre tout à faict, II, 202.

La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met aussi la

main) l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary, III, 202.

On ne se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant

ou plus, pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien à l’opposite des conuentions amoureuses? III, 194.

Ie trouue peu d’aduancement à vn homme de qui les affaires se

portent bien, d’aller chercher vne femme qui le charge d’vn grand dot; il n’est point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons, II, 40.

C’est vne religieuse liaison et deuote que le mariage: voyla

pourquoy le plaisir qu’on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu, serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté aucunement prudente et consciencieuse, I, 346.

Confessons le vray, il n’en est guere d’entre nous, qui ne craigne

plus la honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne espouse, que de la sienne propre: qui n’aymast mieux estre voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n’estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices, III, 216.

Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dit qu’vn bon mariage

se dressoit d’vne femme aueugle, auec vn mary sourd, III, 236.

Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent

secrettes par les sages, III, 234.

Bonne femme et bon mariage, se dit, non de qui l’est, mais

duquel on se taist, II, 234.

I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs femmes, de ce

seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres, III, 204.

Le mariage est vn marché plein de tant d’espineuses

circonstances, qu’il est malaisé que la volonté d’vne femme, s’y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu’ils y soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d’vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode, II, 662.

Ce qu’il s’en voit si peu de bons, est signe de son prix et de sa

valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé. Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auillissant. Il en aduient ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans, III, 200.

Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne

prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en repentira, III, 200.

Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent

que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien, III, 196.

Peu de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis,

III, 202.

I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir honteusement

et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les considerations sont trop autres, III, 202.

Le mariage est vn nom d’honneur et dignité, non de folastre et

lasciue concupiscence, I, 348.

Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et

seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement, le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison, III, 196.

Les plaisirs mesmes des maris à l’accointance de leurs femmes,

sont reprouuez, si la moderation n’y est obseruée: il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez enuers noz femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’vne autre main. Elles sont tousiours assez esueillées pour nostre besoing, I, 346.

Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny

taster leur entreprinse, s’ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus, I, 142.

La liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse

la poincte de l’affection et du desir, III, 204.

Vne trop continuelle assistance, et l’assiduité blesse: chacun sent

par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses, III, 434.

L’amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se ioindre, d’vn

coin de monde à l’autre: et specialement celle de mari à femme, où il y a vne continuelle communication d’offices, qui en reueillent l’obligation et la souuenance, III, 434.

Le mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la

constance: vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu: vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu, III, 204.

Vn bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et conditions de

l’amour: il tasche à representer celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le goust, ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes n’ont aucun doubte en vn mariage sain, III, 198.

L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle

laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs autre titre: comme est le mariage, III, 194.

Ie me mariay à trente trois ans, et louë l’opinion de trente cinq,

qu’on dit estre d’Aristote. Platon ne veut pas qu’on se marie auant les trente, II, 26.

 

MÉDECIN, MÉDECINE (MAUX, MALADIE).

Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin

prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez, c’estoit aux siens propres, III, 42.

L’experience est proprement sur son fumier au subiect de la

medecine, où la raison luy quitte la place. Tybère disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l’estude de leur santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais, III, 628.

C’est de mal’heur que la science la plus importante qui soit en

nostre vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, soit la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens, III, 46.

Les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de

medecin, et descoupper cette profession à chaque maladie, à chasque partie du corps son œuurier. Cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu’on ne regardoit qu’à elle specialement. Les nostres ne s’aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible, III, 54.

L’art de medecine, n’est pas si resolue, que nous soyons sans

authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale. Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes, III, 644.

Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son

compagnon, sans y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu’vn seul se mesle de traicter vn malade: car s’il ne fait rien qui vaille, le reproche à l’art de la medecine, n’en sera pas fort grand pour la faute d’vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s’il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d’autant qu’il leur aduient de faire plus souuent mal que bien, III, 46.

Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit

necessaire que celuy qui l’entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser. Vrayment ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre, III, 628.

C’est vne bonne regle en leur art, qu’il faut que la foy du patient,

preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu, III, 44.

Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la

violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? III, 642.

Il n’appartient qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis

que notre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses, III, 42.

Nous ne receuons pas aisément la medecine que nous

entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d’esquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l’estrangeté, la rareté, et la cherté, qu’ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d’vne si longue peregrination et si perilleuse? III, 48.

C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal,

vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle. C’est pure lascheté qui rend croyance à la medecine si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire, III, 66.

On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y

asseruir: si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’vne, ausquelles l’obligation et seruitude soit vtile. Il n’est rien, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le train de vie, où ils sont esleuez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse. Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion, III, 640.

 

MÉDITATION.

Le mediter est vn puissant estude et plein à qui sçait se taster et

employer vigoureusement. I’aime mieux forger mon ame, que la meubler. Il n’est point d’occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d’entretenir ses pensees, selon l’ame que c’est, III, 136.

 

MÉMOIRE.

C’est vn outil de merueilleux seruice, que la memoire, et sans

lequel le iugement fait bien à peine son office, II, 496.

C’est le receptacle et l’estuy de la science, II, 500.

La memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons,

mais ce qui luy plaist. Il n’est rien qui imprime si viuement quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l’oublier. C’est vne bonne maniere de donner en garde, et d’empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre, II, 216.

Ce n’est pas sans raison qu’on dit, que qui ne se sent point

assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur, I, 62.

Le manque de memoire est vn mal duquel principallement i’ay

tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, I, 60.

 

MÉNAGE (FEMME, MARIAGE).

La plus vtile et honnorable science et occupation à vne mere de

famille, c’est la science du mesnage. I’en vois quelqu’vne auare; de mesnagere, fort peu. C’est sa maistresse qualité, et qu’on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons, III, 432.

Il est ridicule et iniuste, que l’oysiueté de nos femmes, soit

entretenuë de nostre sueur et trauail. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages, monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet, III, 432.

Les inconuenients ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont

continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables, III, 386.

A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees,

elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l’impourueu, III, 386.

Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange,

et à estre obey des siens. Mais c’est vn plaisir trop vniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux, III, 382.

Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal, III, 394.

Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces,

tantost d’vne maison, tantost d’vne autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuict icy comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu’à toute heure ie ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu’on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans, III, 384.

C’est pitié, d’estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous

embesongne, et vous concerne, III, 186.

La plus sotte contenance d’vn Gentilhomme en sa maison, c’est

lors de la visitation et assemblee de ses amis, de le voir empesché du train de sa police: parler à l’oreille d’vn valet, en menacer vn autre des yeux. Elle devroit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire, III, 394.

 

MENSONGE.

En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne sommes

hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la parole, I, 64.

C’est vn vilain vice, c’est donner tesmoignage de mespriser Dieu,

et quand et quand de craindre les hommes. Car que peut on imaginer plus vilain, que d’estre couart à l’endroit des hommes, et braue à l’endroit de Dieu? II, 526.

Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle,

celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C’est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c’est le truchement de nostre ame: s’il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police, II, 526.

La menterie seule, et vn peu au dessous, l’opiniastreté, me

semblent estre celles desquelles on deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles croissent quand et eux: et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merueille combien il est impossible de l’en retirer, I, 64.

Le premier traict de la corruption des mœurs, c’est le

bannissement de la verité; l’estre veritable, est le commencement d’vne grande vertu, II, 526.

C’est office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger,

parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l’approbation ou reprobation d’autruy, II, 492.

Nostre verité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui

se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise, II, 526.

Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et

contrefaire sans cesse: si ce n’est, de n’en estre pas creus, lors mesmes qu’ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux et tient advertis ceux qui ont à les pratiquer, que ce n’est que piperie et mensonge qu’ils disent, II, 494.

Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce

qu’on dit, il faut qu’il soit tel qu’on le pense: autrement, c’est meschanceté, II, 492.

Celui qui dit vray, par ce qu’il y est d’ailleurs obligé, et par ce qu’il

sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n’importe à personne, il n’est pas veritable suffisamment, II, 492.

La verité n’a qu’vn visage, le reuers de la verité a cent mille

figures, et vn champ indefiny; le bien est certain et finy, le mal infiny et incertain; mille routtes desuoyent du blanc: vne y va, I, 64.

Ie me fay plus d’iniure en mentant, que ie n’en fay à celuy, de qui

ie mens, II, 514.

Nous sommes mieux en la compagnie d’vn chien cognu, qu’en

celle d’vn homme, duquel le langage nous est inconnu; combien est le langage faux moins sociable que le silence? I, 64.

 

MIRACLES (CRÉDULITÉ, CROYANCES).

Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne

peut aller, combien s’en presente il continuellement à nostre veuë, I, 290.

Les miracles sont, selon l’ignorance en quoy nous sommes de la

nature, non selon l’estre de la nature, I, 162.

Nous n’auons que faire d’aller trier des miracles et des difficultez

estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles, III, 40.

I’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps.

Encore qu’ils s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu’on veut. Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il y a de celle là, iusques à la plus grande, III, 528.

On est pardonnable, de mescroire vne merueille, autant au moins

qu’on peut en destourner et elider la verification, par voye non merueilleuse: et il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l’asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance, III, 538.

 

MODÉRATION.

La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n’est la

souffrance, II, 646.

Au mesnage, à l’estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut

donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s’engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy, I, 426.

La temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptés,

III, 698.

Mon mestier et mon art, c’est viure, I, 680.

I’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à Dieu nous l’octroyer,

III, 696.

Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde,

comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous, I, 198.

Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongne

guere du port, II, 490.

Où ma volonté se prend auec trop d’appetits, ie me penche à

l’opposite de son inclination. Comme ie la voy se plonger et enyurer de son vin, ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir sans perte sanglante, III, 506.

Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette, III, 520.

M’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à

Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, III, 322.

Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me

sont difficiles à moderer, III, 516.

Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes.

I’arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie l’emprunte, et m’en masque, III, 520.

Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et

modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, III, 380.

Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires

estrangeres, i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner, ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les couue point, III, 484.

I’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de

moy, de la largeur d’vne ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy, III, 492.

Le Maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d’vne separation

bien claire.

Mon pere auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain;

que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont, III, 490.

Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger

mes ongles, et que ie vueill’ acheter, au prix du tourment d’esprit et de la contrainte, II, 484.

L’absence de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré

la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, I, 60.

Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font

assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que i’en demande, III, 420.

Ie ne veux estre tenu seruiteur, ni si affectionné ny si loyal, qu’on

me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l’est excusablement à son maistre, III, 88.

Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy,

ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie crois bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, III, 416.

Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie

prens à celer le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des autres, à qui n’en a que faire, III, 86.

Ie ne dis rien à l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure,

l’accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun, III, 88.

Ie ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe

en moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion, III, 80.

Ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement

cecy, III, 502.

Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la

raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m’en suis-ie desgorgé, non, sans dessein de publique instruction en ces verges poëtiques qui s’impriment encore mieux en papier, qu’en la chair viue, III, 524.

Quand pour sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le

suyurois pour auoir trouué par experience, qu’au bout du compte, c’est communement le plus heureux, et le plus vtile, III, 452.

I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des

loix, que de ma parole, III, 416.

Ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce

que i’espere tenir, III, 524.

Ie me contente de iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure

vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy, III, 390.

Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la

production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l’amitié, III, 146.

Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en

queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes, III, 146.

Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me

gourment, que de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, III, 338.

I’ayme entre les galans hommes, qu’on s’exprime

courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes, III, 336.

Aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion,

ie ne m’y mesle, si le deuoir ne m’y force, III, 506.

On a dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu’en

l’abondance, iustement dispensée, II, 646.

L’immoderation vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle

m’estonne, I, 344.

L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n’y arriue

pas, I, 344.

Les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere

également comme à deualler à l’ombre, I, 344.

Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il

est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d’autant plus auantageusement et seurement, III, 494.

Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont

conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux, II, 528.

Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en

vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent, II, 322.

 

MODES.

Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur

inclination y sert de loy. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour, I, 498.

Continuer : partie 6 sur 8