Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
L’esprit des Essais. Extraits, Classés par Matière et dans un Ordre Méthodique, des Idées Caractéristiques qui Y Sont Émises.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
trop, et n’estimer pas assez autruy, II, 468.
Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas,
selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la maistresse forme de l’humaine nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d’vn autre? la premiere chose qu’il appelle à la consultation de son iugement, c’est son exemple: selon qu’il en va chez luy, selon cela va l’ordre du monde. O l’asnerie dangereuse et insupportable, II, 628.
Il est d’autre part certaine façon d’humilité subtile, qui naist de la
presomption: nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d’auoüer, qu’il y ait és ouurages de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les causes. Que par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu’on nous croira aussi de celles, que nous dirons entendre, III, 40.
Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre
estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. Nous n’auons que du vent et de la fumée en partage, II, 204.
PRÉVOYANCE.
La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en
bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner, III, 390.
PRIÈRES ( , D ).
Ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier Dieu plus souuent
et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation, I, 580.
Nous prions par vsage et par coustume: ou pour mieux dire, nous
lisons ou prononçons noz prieres: ce n’est en fin que mine, I, 580.
C’est de la conscience que la priere doit estre produite, et non
pas de la langue, I, 584.
Il ne faut pas demander à Dieu que toutes choses suiuent nostre
volonté, mais qu’elles suiuent la prudence, I, 592.
La priere des Lacedemoniens publique et priuée portoit,
simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance supreme le tirage et choix d’icelles, II, 368.
Il est peu d’hommes qui ozassent mettre en euidence les
requestes secrettes qu’ils font à Dieu, I, 592.
L’Eglise peut estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de
nostre instruction: c’est tousiours mesme substance, et mesme chose. Mais le patenostre dit tout ce qu’il faut, et est trespropre à toutes occasions. C’est l’vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au lieu d’en changer, I, 578.
PROCÈS.
De combien est il plus aisé, de n’y entrer pas que d’en sortir,
III, 512.
Si nous estions sages, nous nous deurions resiouir et venter,
ainsi que i’ouy vn iour bien naïuement, vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou autre chose d’importune garde, III, 512.
A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice,
pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn siecle d’ennuys, et d’ordres et viles practiques, plus ennemies de mon naturel, que n’est la gehenne et le feu, III, 510.
PRODUCTIONS LITTÉRAIRES.
Des enfans, ie ne sçay si ie n’aymerois pas mieux beaucoup en
auoir produict vn parfaictement bien formé, de l’accointance des Muses, que de l’accointance de ma femme, II, 52.
Ce que nous engendrons par l’ame, les enfantements de nostre
esprit, de nostre courage et suffisance, sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation: ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d’honneur, s’ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants, est beaucoup plus leur, que nostre; la part que nous y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et prix est nostre, II, 48.
Nous disons d’aucuns ouurages qu’ils puent à l’huyle et à la
lampe, pour certaine aspreté et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l’empesche, I, 70.
PROLÉTAIRES.
A quoy faire nous allons gendarmant par les efforts de la
science? Regardons à terre, les pauures gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne. De ceux-là, tire Nature tous les iours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l’escole. Combien en vois ie ordinairement, qui mescognoissent la pauureté; combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celui là qui fouït mon iardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en adoucissent et amollissent l’aspreté. La phthysie, c’est la toux pour eux: la dysenterie, deuoyement d’estomach: vn pleuresis, c’est vn morfondement: et selon qu’ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefues, quand elles rompent leur trauail ordinairement: ils ne s’allitent que pour mourir, III, 554.
Ie ne vy iamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de
quelle contenance, et asseurance, il passeroit son heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort, que quand il se meurt, III, 576.
PROVIDENCE.
Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et
la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous enuoye la mort, ou l’empirement de nos maux: il le fait par les raisons de sa prouidence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne part, comme d’vne main tres-sage et tres-amie, II, 370.
QUALITÉS.
C’est vne espece de mocquerie et d’iniure, de vouloir faire valoir
vn homme, par des qualitez mes-aduenantes à son rang; quoy qu’elles soient autrement loüables; et par les qualitez aussi qui ne doiuent pas estre les siennes principales, I, 432.
QUERELLES.
Regardez pourquoy celuy-là s’en va courre fortune de son
honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignard; qu’il vous die d’où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l’occasion en est vaine et friuole, III, 512.
Qu’est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles?
et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle d’arriuée que de tuer? Qu’est-ce, si ce n’est coüardie, II, 570.
Qui entre legerement en querelle, est subiect d’en sortir aussi
legerement. C’est une mauuaise façon. Depuis qu’on y est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en faute de cœur; qui est encore moins supportable, III, 514.
Les excuses et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour
purger l’indiscretion, me semblent plus laides que l’indiscretion mesme, III, 516.
Vn homme d’honneur, qui doit sentir vn desmenti, et vne offence
iusques au cœur, qui n’est pour prendre vne mauuaise excuse en payement et consolation, qu’il euite le progrez des altercations contentieuses, III, 506.
Aucun dire n’est si vicieux, comme le desdire est honteux, quand
c’est vn desdire, arraché par authorité, III, 516.
La plus part des accords de noz querelles du iourd’hui, sont
honteux et menteurs. Nous ne cherchons qu’à sauuer les apparences et trahissons cependant, et desaduouons noz vrayes intentions aux despens de nostre franchise, et de l’honneur de nostre courage, et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c’est vostre vraye et sincere interpretation, qu’il faut mes-huy maintenir, quoy qu’il vous couste, III, 514.
RAISON.
La raison humaine est un glaiue double et dangereux, II, 506.
Oserons nous dire que cet aduantage de la raison, dequoy nous
faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistre et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment, I, 450.
Nostre raison est flexible à toute sorte d’images, II, 600.
Nos raisons anticipent souuent l’effect, et ont l’estenduë de leur
iurisdiction si infinie, qu’elles iugent et s’exercent en l’inanité mesme, et au non estre, III, 542.
L’humaine raison est vn instrument libre et vague. Les hommes,
aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n’en auons que la souffrance, III, 526.
A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en deuenons
plus lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? I, 450.
Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté
d’imaginations nous presente la diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n’allant iamais qu’vn pas forcé et emprunté? II, 352.
La raison humaine est vne teinture infuse enuiron de pareil pois à
toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité, I, 162.
J’appelle tousiours raison cette apparence de discours que
chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir cent contraires autour d’un même subject: c’est un instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, accommodable à tout biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner, II, 346.
Il n’est rien si soupple et erratique. C’est le soulier de
Theramenez, bon à tous pieds, III, 544.
RAISON D’ÉTAT.
Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et quelque
impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat, luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de son deuoir ordinaire, c’est malheur. A cela, nul remede: nous ne pouuons pas tout. Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee, n’est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience: la publique bien, lors qu’elle est et tres-apparente, et tres-importante, III, 98.
RÉCOMPENSES HONORIFIQUES.
Ç’a esté vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices
du monde, d’establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu, II, 10.
C’est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de
trouuer moyen de recognoistre ainsi la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince, II, 10.
Ces loyers d’honneur, n’ont autre prix et estimation que cette là,
que peu de gens en iouyssent, il n’est, pour les aneantir, que d’en faire largesse, II, 12.
Aucun homme de cœur ne daigne s’auantager de ce qu’il a de
commun auec plusieurs, II, 14.
RELIGION ( , D , ).
O la vile chose, et abiecte, que l’homme, s’il ne s’esleue au
dessus de l’humanité! C’est à nostre foy Chrestienne, non à la vertu Stoïque, de pretendre à cette metamorphose, II, 418.
C’est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les
hauts mysteres de nostre religion, II, 114.
Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se
trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines? II, 236.
La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir. Voyla pourquoy
l’ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l’obeyssance, II, 204.
La participation que nous auons à la cognoissance de la verité,
quelle qu’elle soit, ce n’est point par nos propres forces que nous l’auons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu’il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets, II, 224.
Nostre foy ce n’est pas nostre acquest, c’est vn pur present de la
liberalité d’autruy. Ce n’est pas par discours ou par nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c’est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre clair-voyance. C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir, II, 224.
Si nous auions vne seule goutte de foy, nous remuerions les
montaignes de leur place, dict la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance, II, 118.
Si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette
cognoissance supernaturelle et celeste: apportons y seulement du nostre, l’obeissance et la subiection, II, 224.
Ou il faut se submettre du tout à l’authorité de nostre police
ecclesiastique, ou du tout s’en dispenser. Ce n’est pas à nous à establir la part que nous luy deuons d’obeissance, I, 294.
En conscience tout l’acquest que l’homme a retiré d’vne si longue
poursuite de la verité religieuse, c’est d’auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s’esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, n’ont trouué en cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de ferme, et rien que vanité, II, 226.
Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s’esleuent et se
saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir, nous plongeons aux abismes infernaux, II, 220.
Il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines,
I, 376.
Ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher à fermir
et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises, I, 378.
Il est mal-aisé de ramener les choses diuines à nostre balance,
qu’elles n’y souffrent du deschet, I, 378.
Rien du nostre ne se peut apparier ou rapporter en quelque
façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d’autant d’imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à ce que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur? II, 208.
Il se faut contenter de la lumiere qu’il plaist au Soleil nous
communiquer par ses rayons; et qui esleue ses yeux pour en prendre vne plus grande dans son corps mesme, il y perd la veuë, I, 380.
Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la
coniecture, plus qu’en la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent seulement ce qu’il semble? II, 236.
Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans
inquisition, à l’ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a vn merueilleux auancement vers la tranquillité, II, 236.
Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu
aime, ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l’imaginer selon la sienne, II, 224.
C’est vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine, de
nostre affliction. Ioint que ce n’est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: ce qui vient à gré à celuy qui le souffre, ne se peut attribuer à punition, II, 266.
Le Sainct liure des sacrez mysteres de nostre creance n’est pas
l’estude de tout le monde: c’est l’estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorants s’y empirent. Ce n’est pas vne histoire à compter: c’est vne histoire à reuerer, craindre et adorer. L’ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçauante, que n’est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption et de temerité, I, 584.
Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s’en fait
de bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement, et se maintiennent sous les loix. Les grands esprits plus rassis et clairuoyans, font un autre genre de bien croyans: lesquels par longue et religieuse inuestigation, penetrent vne plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et diuin secret de nostre police ecclesiastique. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s’engendre l’erreur des opinions: ils suiuent l’apparence du premier sens, I, 570.
Nous ne receuons nostre religion non autrement que comme les
autres religions se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l’authorité des hommes qui l’ont maintenuë, ou craignons les menaces qu’elle attache aux mécreants ou suyuons ses promesses. Nous sommes Chrestiens à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans, II, 122.
Plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle croid, que pour n’auoir le
courage de le descroire, II, 124.
Nous deurions auoir honte, qu’és sectes humaines il ne fut
iamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n’y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue, II, 116.
Si nous tenions à Dieu par l’entremise d’vne foy viue: si nous
tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n’auroient pas le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont, II, 116.
Le meilleur de nous ne craind point de l’outrager, comme il craind
d’outrager son voisin, son parent, son maistre, II, 122.
Les vns font accroire au monde, qu’ils croyent ce qu’ils ne
croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c’est que croire, II, 118.
Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion, II, 250.
La religion Chrestienne a toutes les marques d’extreme iustice et
vtilité: mais nulle plus apparente que l’exacte recommandation de l’obeïssance du magistrat, et manutention des polices, I, 180.
Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain,
que le mespris de la vie, I, 124.
REPENTIR.
Le repentir n’est qu’vne desdicte de nostre volonté, et opposition
de nos fantasies, qui nous pourmene à tout sens. Il faict desaduouër à celuy-là, sa vertu passee et sa continence, III, 114.
Le vice laisse comme vn vlcere en la chair, vne repentance en
l’ame, qui tousiours s’esgratigne, et s’ensanglante elle mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance: qui est plus griefue, d’autant qu’elle naist au dedans, III, 112.
Ie ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de
ceremonie. Il faut qu’elle me touche de toutes parts auant que ie la nomme ainsin: et qu’elle pinse mes entrailles, et les afflige autant profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement, III, 126.
Si n’est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la
repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le peché, III, 124.
Mais ce qu’on dit, que la repentance suit de pres le peché, ne
semble pas regarder le peché qui est en son haut appareil: qui loge en nous comme en son propre domicile. On peut desauouër et desdire les vices, qui nous surprennent, et vers lesquels les passions nous emportent: mais ceux qui par longue habitude, sont enracinez et ancrez en vne volonté forte et vigoureuse, ne sont subiects à contradiction, III, 114.
Il y a des pechez impetueux, prompts et subits, laissons les à
part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins, deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu’ils soient plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et l’entende ainsin. Et le repentir qu’il se vante luy en venir à certain instant prescrit, m’est vn peu dur à imaginer et former, III, 124.
RÉPUTATION (AME, GLOIRE).
Les iugemens qui se font des apparences externes, sont
merueilleusement incertains et douteux: et n’est aucun si asseuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme, II, 454.
Des viuans mesme, ie sens qu’on parle tousiours autrement
qu’ils ne sont. Et si à toute force, ie n’eusse maintenu vn amy que i’ay perdu, on me l’eust deschiré en mille contraires visages, III, 450.
Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n’y
est ioincte. Voyre la simple estimation, n’est deuë à toute action, qui n’ait de la vertu, III, 522.
Le marbre esleuera vos titres tant qu’il vous plaira, pour auoir
faict repetasser vn pan de mur, ou descroter vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens: La renommée ne se prostitue pas à si vil comte, III, 522.
Celuy qui se tient ferme dans vne tranchée descouuerte, que fait
il en cela, que ne facent deuant luy cinquante pauures pionniers, qui luy ouurent le pas, et le couurent de leurs corps, pour cinq sols de paye par iour? II, 456.
Qui tient sa mort pour mal employée, si ce n’est en occasion
signalée: au lieu d’illustrer sa mort, il obscurcit volontiers sa vie: laissant eschapper ce pendant plusieurs iustes occasions de se hazarder. Et toutes les iustes sont illustres assez: sa conscience les trompettant suffisamment à chacun, II, 450.
Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et
belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens: par moyens abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C’est deshonneur d’estre ainsin honnoré. Apprenons à n’estre non plus auides, que nous sommes capables de gloire. De s’enfler de toute action vtile et innocente, c’est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare, III, 522.
RESSEMBLANCE, DISSEMBLANCE.
Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n’estoient
semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme, III, 610.
RETRAITE.
Il est temps de nous desnoüer de la societé, lors que nous n’y
pouuons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu’il se deffende d’emprunter. Nos forces nous faillent: retirons les, et resserrons nous en nous, I, 418.
Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de notre
deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons de bon’heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer cecy et cela, mais n’espouser rien que soy. C’est à dire, le reste soit à nous: mais non pas ioint et colé en façon, qu’on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre, I, 418.
Noz affaires nous donnent assez de peine, pourquoi encores
nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis, I, 418.
La solitude que i’ayme, et que ie presche, ce n’est
principallement, que ramener à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l’obligation: et non tant la foule des hommes, que la foule des affaires, III, 146.
Celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune, doit
former cette-cy, aux regles de la raison; l’ordonner et renger par premeditation et discours. Il doit auoir prins congé de toute espece de trauail, quelque visage qu’il porte; et fuïr en general les passions, qui empeschent la tranquillité du corps et de l’ame; et choisir la route qui est plus selon son humeur, I, 426.
La plus contraire humeur à la retraicte, c’est l’ambition: la gloire
et le repos sont choses qui ne peuuent loger en mesme giste, I, 426.
C’est vne lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiueté, et
de sa cachette. Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere, I, 428.
Quittez auecq les autres voluptez celle qui vient de l’approbation
d’autruy, I, 428.
Pour nous estre deffaicts de la Cour et du marché, nous ne
sommes pas deffaits des principaux tourmens de nostre vie, I, 412.
Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la
presse, le remuement la fera fouler dauantage. Parquoy ce n’est pas assez de s’estre escarté du peuple; ce n’est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires, qui sont en nous: il se faut sequestrer et r’auoir de soy: sinon nous emportons nos fers quand et nous, I, 414.
L’occupation qu’il faut choisir à vne telle vie, ce doit estre vne
occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous estat d’y estre venuz chercher le seiour, I, 422.
Souuent on pense auoir quitté les affaires, on ne les a que
changez. Il n’y a guere moins de tourment au gouuernement d’vne famille que d’vn estat entier. Où que l’ame soit empeschée, elle y est toute. Et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont pas moins importunes, I, 412.
Ce n’est pas que le sage ne puisse par tout viure content, voire
et seul, en la foule d’vn palais: mais s’il est à choisir, il en fuira, mesmes la veue, I, 412.
Vous auez donné vostre vie à la lumiere; donnez le reste à
l’ombre, I, 428.
RICHESSES.
Epicurus dit que l’estre riche n’est pas soulagement, mais
changement d’affaires, I, 464.
Tout soing curieux autour des richesses sent à l’auarice. Leur
dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle ne valent pas vne aduertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense iuste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l’emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l’application de nostre volonté, III, 396.
ROIS (VIE PUBLIQUE).
Le plus aspre et difficile mestier du monde, à mon gré, c’est faire
dignement le Roy. Il est difficile de garder mesure, à vne puissance si desmesuree, III, 324.
Ce n’est pas peu de chose que d’auoir à regler autruy, puis qu’à
regler nous mesmes, il se presente tant de difficultez, I, 488.
Vn Roy doit pouuoir respondre, comme Iphicrates respondit à
l’orateur qui le pressoit en son inuectiue de cette maniere: Et bien qu’es-tu, pour faire tant le braue? es-tu homme d’armes, es-tu archer, es-tu piquier? Ie ne suis rien de tout cela, mais ie suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là, I, 434.
Paroistre excellent en des parties moins necessaires, c’est
produire contre soy le tesmoignage d’auoir mal dispencé son loisir, et l’estude, qui deuoit estre employé à choses plus necessaires et vtiles, I, 434.
Le jugement d’vn Empereur, doit estre au dessus de son empire;
et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à soy-mesmes, III, 500.
Toutes les vraies commoditez qu’ont les Princes, leurs sont
communes auec les hommes de moyenne fortune, ils n’ont point d’autre sommeil et d’autre appetit que le nostre: leur couronne ne les couure ny du soleil, ny de la pluie, I, 494.
La royauté adiouste peu au bon heur: ce n’est que biffe et
piperie, I, 488.
L’Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public: voyez le
derriere le rideau, ce n’est rien qu’vn homme commun, et à l’aduenture plus vil que le moindre de ses subiects. La coüardise, l’irresolution, l’ambition, le despit et l’enuie l’agitent comme vn autre: et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées. La fiebure, la migraine et la goutte l’espargnent elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de sa garde l’en deschargeront ils? Quand la frayeur de la mort le transira, se r’asseurera il par l’assistance des Gentils-hommes de sa chambre? Quand il sera en ialousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles? Ce ciel de lict tout enflé d’or et de perles, n’a aucune vertu à rappaiser les tranchées d’vne verte colique. C’est vn homme pour tous potages. Et si de soy-mesmes c’est vn homme mal né, l’empire de l’vniuers ne le sçauroit rabiller, I, 484.
Les taches s’agrandissent selon l’eminence et clarté du lieu, où
elles sont assises: et vn seing et vne verrue au front, paroissent plus que ne faict ailleurs vne balafre; ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple iuge que ce soit tyrannie, mespris, et desdain des loix, I, 490.
C’est peu, au seruice des Princes, d’estre secret, si on n’est
menteur encore, III, 188.
Sans compter qu’il se faut bien garder de faire tant de seruice à
son maistre, qu’on l’empesche d’en trouuer la iuste recompence, III, 368.
Les ames des Empereurs et des sauatiers sont iettees à mesme
moule. Les Princes sont menez et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que nous sommes aux nostres. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuuent plus, II, 180.
Le langage des hommes nourris sous la Royauté, est tousiours
plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun esleuant indifferemment son Roy, à l’extreme ligne de valeur et grandeur souueraine, I, 30.
Vn pur courtisan ne peut auoir ny loy ny volonté, de dire et
penser que fauorablement d’vn maistre, qui parmi tant de milliers d’autres subiects, l’a choisi pour le nourrir et eleuer de sa main. Cette faueur et vtilité corrompent non sans quelque raison, sa franchise, et l’esblouissent, I, 246.
L’immoderee largesse, est vn moyen foible à leur acquerir bien-
vueillance: car elle rebute plus de gens, qu’elle n’en practique, III, 298.
Les subiects d’vn Prince excessif en dons, se rendent excessifs
en demandes: ils se taillent, non à la raison, mais à l’exemple, III, 298.
Si la liberalité d’vn Prince est sans discretion et sans mesure, ie
l’ayme mieux auare. La vertu Royalle semble consister le plus en la iustice, III, 298.
Les enfans des Princes n’apprennent rien à droict qu’à manier
des cheuaux: en tout autre exercice, chacun fleschit soubs eux, et leur donne gaigné: mais vn cheual qui n’est ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy par terre, comme il feroit le fils d’vn crocheteur, III, 326.
Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous Rois:
car elle regarde leur office: mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la deuons qu’à leur vertu, I, 30.
Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres
chose dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l’inconstance de leur volonté, III, 510.
ROME.
I’ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel
et de la terre: ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande, et si puissante, que ie ne l’admire et reuere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or i’ay esté nourry des mon enfance, auec ceux icy. I’ay eu cognoissance des affaires de Rome, long temps auant que ie l’ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la Seine. J’ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que ie n’ay d’aucuns hommes des nostres. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d’honnestes hommes, et si valeureux lesquels i’ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis cette mesme Rome que nous voyons, merite qu’on l’ayme. Il n’est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée. Encore retient elle au tombeau des marques et image d’empire, III, 474.
SAGESSE.
La plus expresse marque de la sagesse, c’est vne esiouissance
constante: son estat est tousiours serein, I, 258.
Mais tant sage qu’il voudra, le sage en fin c’est vn homme: La
sagesse ne force pas nos conditions naturelles: Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique, pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’vne voix desesperée et esclatante, au moins d’vne cassée et enroüée. Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est pas en luy, I, 624.
La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de
sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l’ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà, I, 570.
Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton faict,
et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c’est cognoistre ce qu’il est, et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l’estranger faict pour le sien: s’ayme, et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues, et les pensees, et propositions inutiles, I, 28.
Quand bien nous pourrions estre sçauans du sçauoir d’autruy, au
moins sages ne pouuons nous estre que de nostre propre sagesse, I, 212.
Les Stoiciens disent, le sage œuurer quand il œuure par toutes
les vertus ensemble, quoy qu’il y en ait vne plus apparente selon la nature de l’action, II, 98.
La sagesse faict vn bon office à ceux, de qui elle renge les desirs
à leur puissance! Il n’est point de plus vtile science. Selon qu’on peut: Mot de grande substance: il faut adresser et arrester nos desirs, aux choses les plus ayses et voysines, III, 140.
Comme la folie quand on luy octroyera ce qu’elle desire, ne sera
pas contente: aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait iamais de soy, I, 28.
Si l’homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque
chose, selon qu’elle seroit la plus vtile et propre à sa vie, II, 202.
Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement
sages, I, 344.
La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse, de
s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent: comme elle faict fauorablement et industrieusement, d’employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment, I, 550.
Antisthenes permet au sage d’aimer, et faire à sa mode ce, qu’il
trouue estre opportun, sans s’attendre aux loix: d’autant qu’il a meilleur aduis qu’elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à fortune, la confidence: aux loix, nature, III, 462.
Le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir
en liberté et puissance de iuger librement des choses: mais quant au dehors, il doit suiure entierement les façons et formes receuës, I, 176.
Je hais le sage qui n’est pas sage par soy-même, I, 212.
Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences, III, 146.
Le sage vit tant qu’il doit, non pas tant qu’il peut, I, 630.
SANTÉ.
La santé, le plus beau et le plus riche present, que Nature nous
sçache faire, II, 198.
C’est vne pretieuse chose, que la santé: et la seule qui mérite à
la verité qu’on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite: d’autant que sans elle, la vie nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent, III, 34.
C’est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu’il luy
plaist, elle peult tout en cela. C’est le breuuage de Circé, qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble: et toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire ny aspre, ny chere. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy estre offencé par l’vsage des choses que i’ay si long temps accoustumees, III, 630.
SAVANTS.
Le sauoir est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-vtile
accessoire, à vne ame bien nee, pernicieux à vne autre ame et dommageable: en quelque main c’est vn sceptre, en quelque autre, vne marotte, III, 342.
Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne
cognoissent autre prix que de la doctrine; et n’aduoüent autre proceder en noz esprits, que celuy de l’erudition, et de l’art, II, 510.
Ils chopent volontiers à cette pierre: ils font tousiours parade de
leur magistere, et sement leurs liures par tout, I, 142.
Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d’embourrures: ceux
qui ont la matiere exile, l’enflent de paroles, I, 250.
Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s’en trouuera
plus grand nombre d’excellens entre les ignorans, qu’entre les sçauants: ie dy en toute sorte de vertu, II, 202.
Ils sçauent la Theorique de toutes choses, cherchez qui la mette
en practique, I, 214.
SAVOIR, SCIENCE.
C’est vn grand ornement que la science, et vn vtil de merueilleux
seruice, notamment aux personnes esleuees en certain degré de fortune: elle n’a point son vray vsage en mains viles et basses, I, 234.
Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce
qu’il sçauoit respondit, qu’il sçauoit cela, qu’il ne sçauoit rien. Il verifioit ce qu’on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c’est à dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c’est vne piece, et bien petite, de nostre ignorance, II, 226.
C’est à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science:
ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie n’estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme qu’aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souuerain bien, et tenoit qu’il fust en elle de nous rendre sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d’autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l’ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue interpretation, II, 110.
La science est vn bien, à le regarder d’yeux fermes, qui a,
comme les autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre et naturelle: et d’vn cher coust. L’acquisition en est bien hazardeuse. Nous auallons les sciences en les achettans, et sortons du marché ou infects desia, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de nous guarir, nous empoisonnent, III, 550.
Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents
les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d’vne large instruction de sciences vtiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l’ignorance des lettres, et n’ont peu ioindre l’autre, le cul entre deux selles (desquels ie suis, et tant d’autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux-cy troublent le monde, I, 572.
La science n’est pas pour donner iour à l’ame qui n’en a point: ny
pour faire voir vn aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu’elle aye de soy les pieds, et les iambes droites et capables. C’est vne bonne drogue, mais nulle drogue n’est assés forte, pour se preseruer sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye, I, 218.
Or il ne faut pas attacher le sçauoir à l’ame, il l’y faut incorporer: il
ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre; et s’il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est vn dangereux glaiue, et qui empesche et offence son maistre s’il est en main foible, et qui n’en sçache l’vsage, I, 216.
La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit
de la science: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, I, 218.
Qui acquiert science, s’acquiert du trauail et tourment, II, 218.
Les difficultez et l’obscurité, ne s’apperçoyuent en chacune
science, que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré d’intelligence, à pouuoir remarquer qu’on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique subtilité, que ny ceux qui sçauent, n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils sçauent: ny ceux qui ne sçauent, d’autant que pour s’enquerir, il faut sçauoir, dequoy on s’enquiert, III, 620.
Il se peut dire auec apparence, qu’il y a ignorance abecedaire,
qui va deuant la science: vne autre doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere, I, 570.
Nous ne sommes, ce croy-ie, sçauants, que de la science
presente: non de la passée, aussi peu que de la future, I, 210.
Qui fagoteroit suffisamment vn amas des asneries de l’humaine
sapience, il diroit merueilles, II, 310.
Mais quand la science feroit par effect d’emousser et rabattre
l’aigreur des infortunes qui nous suyuent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l’ignorance et plus euidemment, II, 208.
Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les
siens, II, 208.
Si ce que nous n’auons pas veu, n’est pas, nostre science est
merueilleusement raccourcie, II, 136.
Nous sçauons dire, Cicero dit ainsi, voila les meurs de Platon, ce
sont les mots mesmes d’Aristote: mais nous que disons nous nous mesmes? que faisons nous? que iugeons nous? Autant en diroit bien vn perroquet, I, 210.
Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous
aneantissons nos forces, I, 212.
Nous prenons en garde les opinions et le sçauoir d’autruy, et puis
c’est tout: il les faut faire nostres, I, 210.
Sçauoir par cœur n’est pas sçauoir: c’est tenir ce qu’on a donné
en garde à sa memoire, I, 240.
Fascheuse suffisance, qu’vne suffisance pure liuresque! I, 240.
A quoy faire la science, si l’entendement n’y est? I, 216.
Pour bien faire, il ne faut pas seulement loger la science chez
soy, il la faut espouser, I, 288.
La plus part des instructions de la science, à nous encourager,
ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruict, III, 570.
Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées
pour la presse: il les faut laisser à ceux qui sont au seruice du monde, I, 426.
Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est
à peu pres vaine et superflue. C’est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu’elle ne nous sert, III, 550.
A on trouué que la volupté et la santé soient plus sauoureuses à
celuy qui sçait l’astrologie, et la grammaire: et la honte et la pauureté moins importunes? I’ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l’vniuersité: et lesquels i’aimerois mieux ressembler, II, 202.
O que c’est vn doux et mol cheuet, et sain, que l’ignorance et
l’incuriosité, à reposer vne teste bien faicte, III, 616.
SECRETS.
I’euite de prendre les secrets d’autruy en garde, n’ayant pas bien
le cœur de desaduouer ma science. Ie puis la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation, III, 188.
SENS (DES).
La premiere consideration que i’ay sur le subiect des sens, est
que ie mets en doubte que l’homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la veuë, autres sans l’ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s’il en manque quelqu’vn, nostre discours n’en peut découurir le défaut, II, 390.
Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement
aueugle, qu’il n’y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë et regretter son defaut. Que sçait-on si à faute de quelque sens, la plus part du visage des choses nous soit caché? Si les difficultez que nous trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? II, 390.
Les proprietez que nous appellons occultes en plusieurs choses,
comme à l’aymant d’attirer le fer, n’est-il pas vraysemblable qu’il y a des facultez sensitiues en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut de telles facultez, nous apporte l’ignorance de la vraye essence de telles choses? II, 394.
Les sectes qui combatent la science de l’homme, elles la
combatent principalement par l’incertitude et foiblesse de nos sens, II, 394.
Les sens sont le commencement et la fin de l’humaine
cognoissance. Qu’on leur attribue le moins qu’on pourra, tousiours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s’achemine toute nostre instruction. La science commence par eux, et se resout en eux, II, 390.
De l’erreur et incertitude de l’operation des sens, chacun s’en
peut fournir autant d’exemples qu’il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu’ils nous font, sont ordinaires, II, 598.
Nous receuons les choses autres et autres selon que nous
sommes, et qu’il nous semble. Pour iuger des apparences que nous receuons des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet, II, 408.
Cette mesme pipperie, que les sens apportent à nostre
entendement, ils la reçoiuent à leur tour. Nostre ame par fois s’en reuenche de mesme, ils mentent, et se trompent à l’enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l’oyons pas tel qu’il est. L’obiect que nous aymons nous semble plus beau qu’il n’est: et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse. Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout, par les passions de l’ame. Combien de choses voyons nous, que nous n’apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs? Il semble que l’ame retire au dedans, et amuse les puissances des sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l’homme est plein de foiblesse et de mensonge, II, 402.
SOCIÉTÉ.
Il n’est rien si dissociable et sociable que l’homme: l’vn par son
vice, l’autre par sa nature, I, 412.
La societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que
ce soit. En quelque assiette qu’on les couche, ils s’appilent, et se rengent, en se remuant et s’entassant: comme des corps mal vnis qu’on empoche sans ordre, trouuent d’eux mesmes la façon de se ioindre, et s’emplacer, les vns parmy les autres: souuent mieux, que l’art ne les eust sçeu disposer, III, 396.
En cette escole du commerce des hommes, i’ay souuent
remarqué ce vice, qu’au lieu de prendre cognoissance d’autruy, nous ne trauaillons qu’à la donner de nous: et sommes plus en peine d’emploiter nostre marchandise, que d’en acquerir de nouuelle, I, 244.
En compagnie, il faut auoir les yeux par tout: car les premiers
sieges sont communement saisis par les hommes moins capables, et les grandeurs de fortune ne se trouuent gueres meslees à la suffisance, I, 246.
Il nous fault prendre garde, combien c’est, de parler à son heure,
de choisir son poinct, de rompre le propos ou le changer, d’vne authorité magistrale: de se deffendre des oppositions d’autruy, par vn mouuement de teste, vn sous-ris, ou vn silence, deuant vne assistance, qui tremble de reuerence et de respect, I, 360.
Le masque des grandeurs, qu’on represente aux comedies, nous
touche aucunement et nous pippe, III, 358.
La douceur d’vne sortable et aggreable compagnie, ne se peut
assez acheter à mon gré, III, 444.
Vne ame bien nee, et exercee à la practique des hommes, se
rend plainement aggreable d’elle mesme. L’art n’est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions de telles ames, III, 148.
Ie fuis les complexions tristes, et les hommes hargneux, comme
les empestez, III, 506.
Nul plaisir n’a saueur pour moy sans communication. Il ne me
vient pas seulement vne gaillarde pensée en l’ame, qu’il ne me fasche de l’auoir produit seul, et n’ayant à qui l’offrir. Mais il vaut mieux encore estre seul, qu’en compagnie ennuyeuse et inepte, III, 456.
SOTTISE.
La sottise et desreglement de sens, n’est pas chose guerissable
par vn traict d’aduertissement. Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts auant la main, par longue et constante institution. Nous deuons ce soing aux nostres, et cette assiduité de correction et d’instruction: mais d’aller prescher le premier passant, et regenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré, c’est vn vsage auquel ie veux grand mal, III, 364.
La sottise est vne mauuaise qualité, mais de ne la pouuoir
supporter, et s’en despiter et ronger, c’est vne autre sorte de maladie, qui ne doit guere à la sottise, en importunité, III, 334.
Il est impossible de traitter de bonne foy auec vn sot, III, 338.
SOUVENIR.
Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des
places, que nous sçauons auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu’ouïr le recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? III, 476.
SUICIDE.
Il est heure de mourir lorsqu’il y a plus de mal que de bien à
viure, I, 380.
Le present que Nature nous ait faict le plus fauorable, et qui nous
oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c’est de nous auoir laissé la clef des champs. Elle n’a ordonné qu’vne entrée à la vie, et cent mille yssuës, I, 630.
S’il est mauuais de viure en necessité, au moins de viure en
necessité, il n’est aucune necessité. Nul n’est mal long temps qu’à sa faute, I, 476.
Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat,
que le viure nous est pire que le mourir. C’est foiblesse de ceder aux maux, mais c’est folie de les nourrir, I, 632.
La Fortune peut toutes choses pour celuy qui est viuant; elle ne
peut rien sur celuy qui sçait mourir? I, 638.
Pourquoy te plains tu de ce monde? il ne te tient pas: si tu vis en
peine, ta lascheté en est cause: A mourir il ne reste que le vouloir, I, 630.
Il n’y a homme si coüard qui n’ayme mieux tomber vne fois, que
de demeurer tousiours en bransle, I, 382.
L’Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé
à la mort vne vie peneuse, I, 642.
Comme ie n’offense les loix, qui sont faictes contre les larrons,
quand i’emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux loix faictes contre les meurtriers, pour m’auoir osté ma vie, I, 632.
Il y a des polices qui se sont meslées de regler la iustice et
opportunité des morts volontaires, I, 650.
De vray, ce n’est pas si grande chose, d’establir tout sain et tout
rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauuais, auant que de venir aux prises. De ceux mesmes, qui se sont resolus à l’execution, il faut voir, si ç’a esté d’vn coup, qui ostait le loisir d’en sentir l’effect. Car il est aduenu que tel resolu de mourir, et de son premier essay n’ayant donné assez auant, la demangéson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut iamais gaigner sur luy d’enfoncer le coup, II, 422.