Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Genèse

 

 

« Voyouses », « voyoutes », « marlouses », le féminin de ces noms n’existe pas encore dans la langue française, et sonne donc curieusement à nos oreilles. Il faudra pourtant s’y habituer : il n’y a plus d’activité réservée aux hommes, pas même celle de malfrat. « On s’est fait notre place dans le milieu », clame ainsi Aurélie Merlini, fille d’un gangster du sud de la France aux origines corso-italiennes et qui revendique sa place de « voyou ». Un mouvement naturel, remarque cette « héritière » qui connaît parfaitement les difficultés d’une vie en marge où l’on est plus que d’autres confronté aux trahisons, aux jalousies et aux ambitions.

La chronique criminelle ne retient généralement que les femmes qui prennent des risques insensés pour arracher leur amoureux à la prison, elles sont pourtant sorties du cadre purement romantique pour se faire une place au soleil parmi les hors-la-loi. Il y a de cela une quarantaine d’années, le juge d’instruction Pierre Michel, pourfendeur de la voyoucratie marseillaise, s’était mis en tête d’incarcérer les femmes pour faire craquer les gangsters. Sans s’en rendre compte, il a sans doute contribué à faire d’elles des complices, des assistantes du crime, et les a initiées à la vie carcérale. Ce choix tactique lui a peut-être coûté la vie (il a été assassiné le 21 octobre 1981), mais il a propulsé cette gent féminine dans une nouvelle ère.

C’est cette ascension que raconte ce livre, manière de lever le voile sur cette face cachée du crime à la française, de raconter ce pan de l’histoire abordé en bas de page dans Parrains et Caïds, une série en quatre tomes qui se concentrait sur la part masculine du milieu, bastion du machisme s’il en est. Les femmes ne sont plus seulement figurantes ou petites mains, elles sont désormais actrices de premier plan, comme nous le révélons ici, au terme de quatre années d’une enquête d’autant plus difficile à mener que les bandits ont une tendance naturelle à se croire seuls au monde et à vouloir contrôler leur image autant que celle de leurs proches.

À la différence des hommes, ces femmes sont souvent entrées dans le milieu par les sentiments, si l’on peut dire. Elles y ont fait leurs premiers pas par amour pour un voyou ou parce qu’elles avaient grandi dans une famille de voyous. Mais, au bout de quelques années, comme en attestent les portraits que nous dressons dans ces pages, elles s’émancipent, effritant peu à peu la suprématie des hommes. Même sur le terrain de la violence, elles posent leurs jalons, ne reculent pas devant la bagarre, revendiquent leur part dans l’action et contredisent l’avis de ce commissaire qui a longtemps combattu le crime organisé : « Un voyou doit être capable de tenir les équipes par la peur et de faire le ménage, y compris à coups de calibre. C’est un prédateur sans état d’âme, souvenez-vous de ceux qui mettaient les filles sur le trottoir. Immatriculer une voiture, louer un box, prendre un portable, c’est bien sûr à la portée d’une femme qui aurait grandi là-dedans. Faire un peu de fric, un peu de came, pourquoi pas, mais je ne vois pas un bandit manouche, black ou maghrébin recevoir un ordre d’une femme ! Et puis, une femme, ça parle beaucoup. C’est moins taiseux qu’un homme. »

Naguère, elles portaient de hauts talons et des bas noirs quand leurs hommes déambulaient en costume cravate. Leurs héritières chaussent plutôt des baskets de marque, mais ce n’est pas l’apparence qui fait la qualité des lieutenantes ou des donneuses d’ordre du milieu. Au siècle dernier, celles qui gravitaient autour des malfrats parisiens, lyonnais, marseillais ou corses étaient croupières dans les cercles de jeu, elles tenaient la comptabilité occulte, exerçaient comme serveuses ou barmaids, géraient en intraitables mères maquerelles les maisons de passe. Aujourd’hui, les filles des cités dites « sensibles » qui ont choisi l’argent facile se sont principalement investies dans la drogue, activité criminelle la plus lucrative du moment : elles sont dealeuses, passeuses, blanchisseuses ou nourrices, sans pour autant laisser tomber les bonnes vieilles recettes, à commencer par tout ce qui se rapporte au commerce du sexe. Certes, les garçons qui montent en grade dans l’échelle de la grande délinquance laissent peu d’espace au sexe dit faible, mais ils ont plus que jamais besoin de son énergie. Hier au cœur des faubourgs, aujourd’hui tout se joue dans ces quartiers des cités où hommes comme femmes évoluent souvent en mode survie.

Ce livre raconte toutes les générations de ces femmes hors-la-loi, depuis celles qui se sont épanouies dans le sillage des grands voyous d’hier jusqu’à celles qui se sont révélées dans les mêmes cages d’escalier que les caïds d’aujourd’hui. Il explore toutes les cultures : de cette tradition méditerranéenne qui nourrit depuis un siècle le fichier du grand banditisme jusqu’aux Parigotes pur jus, aux Marseillaises, aux Corses, en passant par les Gitanes, les Africaines, les Asiatiques et les Latino-Américaines. Il décrypte tous les profils, depuis celle qui emboîte le pas d’un oncle jusqu’à celle qui assiste son frère, sans oublier toutes les autres qui franchissent la ligne de la légalité par amitié ou par amour. De celles qui passent pour des piliers de la nuit parisienne aux femmes des rivages méditerranéens, le lecteur plongera, au fil de témoignages inédits, dans le monde des guerrières qui montent au braquage, dans celui des trafiquantes de stupéfiants taille patronne, avant de glisser dans l’univers des mères maquerelles, dans celui des voleuses – petites et grandes –, puis de déboucher sur les escrocs patentées.

Au fil des ans, les femmes ont fait leur trou dans ce monde peuplé de gens qui ne lâchent rien, ce milieu où l’on cherche à inspirer la crainte, où un regard suffit à transmettre un message et où l’on peut mourir parce que l’on fait peur aux autres. « Pour se faire une place, il faut la gagner, et pour la gagner, il faut s’attaquer aux hommes en place », observe l’avocat pénaliste Yassine Bouzrou. Que l’on soit homme ou femme, la loi est la même : on avance en doublant son prochain, et pourquoi pas en l’éliminant. Une femme aura évidemment plus d’aptitude si elle a grandi dans cet univers, vu évoluer des voyous depuis sa petite enfance, rendu visite au parloir à un père ou à un frère, la famille restant le noyau de toute dérive criminelle, comme le rappelle si bien la Sudiste Aurélie Merlini : « Quand tu n’as plus confiance en personne, il te reste ton fils, ta femme et ta fille. »

Les griefs à l’encontre du sexe dit fort surgissent d’ailleurs rapidement dans leur bouche, car les hommes les soutiennent moins fidèlement quand ce sont elles qui se retrouvent sous les verrous. « Les mecs sont rarement à la hauteur, lâche l’une des femmes qui ont accepté de témoigner dans ces pages. Ils nous laissent dans la merde, n’envoient plus de mandats et partent refaire leur vie au bout du monde, nous laissant seules au fond de notre cellule ! » Une pause dans cette salve offensive qu’elle achève d’un cinglant : « C’est pas des hommes ! »

Quelle est la différence entre une femme et un homme qui se retrouvent derrière des barreaux ? Les menus détails de la vie quotidienne : une détenue guette dans la cour de promenade la fille qui a les jambes les plus lisses, avant de négocier discrètement avec elle l’emprunt de la pince à épiler (interdite) qui lui permettra de se présenter comme elle le souhaite devant son homme au parloir. Une autre repère celle qui arbore les cheveux les plus raides pour lui demander de lui faire un brushing. Pour le reste, toutes les prisons se valent et les réflexes sont les mêmes partout. Les Africaines marchent dans la cour de promenade avec les Africaines, les Roumaines avec les Roumaines, les « financières » (escrocs) avec les « financières », les toxicos avec les toxicos et les voyous avec les voyous, exactement comme le font les hommes. De la même façon que les mecs s’organisent pour se procurer leur boisson préférée, elles ont appris à faire rentrer le champagne dans des bouteilles en plastique. Et celles qui sont incarcérées pour escroquerie ressortent aussi en sachant tout de l’économie du cannabis : combien il se vend au kilo, comment on le coupe, comment on l’emballe…

Nous les avons rencontrées dans tout l’Hexagone, les anciennes comme les plus jeunes, mais un livre sur les hors-la-loi au féminin n’aurait pas été complet sans une incursion prolongée dans une prison pour femmes. Remercions ici l’administration pénitentiaire pour la confiance qu’elle nous a accordée en nous ouvrant les portes de celle de Rennes. Et, puisque nous abordons ce chapitre, nous témoignons notre vive reconnaissance à toutes ces femmes qui nous ont reçus, comme à celles et ceux, avocats ou magistrats, qui nous ont guidés vers elles.

 

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