Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

« T’as des clopes ? »

« L’autre jour, je suis allée voir une mineure qui insultait tout le monde. “Qu’est-ce qu’elle a, la pétasse ?” j’ai demandé. Elle a protesté. “Depuis tout à l’heure, tu piailles comme un oiseau.” Elle cherchait quelqu’un qui lui résiste. Elle s’est calmée… J’ai vu une mama africaine prendre sous son aile une petite jeune insupportable et réussir à lui faire faire le ménage et même son lit tous les matins, comme quoi tout est possible !

« Les filles sont trop mesquines pour qu’il puisse y avoir des surveillants hommes. Au premier regard dans l’œilleton, elles crieraient : “Il a reluqué mes nibards !”

« Elles sont mesquines, et parfois méchantes. Elles se piquent leurs nanas entre elles comme elles se piquent leurs mecs quand elles sont dehors. Les conflits peuvent traîner pendant des semaines. Les hommes règlent ça aux poings ; ici, quand ça finit par partir en bagarre, elles sont capables de se mordre le téton jusqu’au sang pour montrer qu’elles sont chefs de la meute. »

 

« T’as des clopes ? »

 

Trente ans, condamnée à deux ans pour transport de stupéfiants, elle qui conduisait la voiture ouvreuse d’un convoi chargé de shit, elle est au centre pénitentiaire depuis à peine deux semaines. Lunettes de marque, bijoux, belles sapes lui valent d’être convoquée ce matin par la directrice pour une mise en garde : ici, pas de bling-bling ni de m’as-tu-vu. Il est même conseillé de faire profil bas en attendant la sortie. Si elle garde tout cet attirail, il y a en effet de gros risques pour qu’elle se fasse dépouiller ! L’alliance et la montre, oui, la chaîne avec la croix, la main de Fatma ou l’étoile de David aussi, le reste, non. Quant aux vêtements, ils sont triés à l’entrée : le bleu marine, les survêtements à capuche, les tenues couleur kaki ou style camouflage sont retenues au vestiaire, comme les jupes au-dessus du genou.

L’administration « assemble » les détenues en fonction de leur personnalité. Plus par âge que par communauté ou nationalité, si bien qu’on peut retrouver dans une même cellule une femme condamnée pour trafic de stupéfiants et une autre pour agression sexuelle. « Si c’est ingérable, on les sépare », admet Marie-Annick Horel, major pénitentiaire. L’autre jour, une détenue s’est offusquée de devoir cohabiter avec une femme condamnée pour infanticide. « Je suis là pour la came, j’ai pas tué mon fils ! » lui a-t-elle lancé. « Parce que la drogue, ça ne tue pas peut-être ? » a répliqué la major sans se démonter.

La major aime son métier, qu’elle a épousé et pour lequel elle donnerait tout ou presque. Elle a toujours eu le sentiment de faire un travail honorable, respectable, dans une ambiance plutôt détendue et avec des résultats visibles, elle insiste : les femmes se réinsèrent plus que les hommes. Elles récidivent moins. Elles apprennent plus, étudient davantage, sortent diplômées, retapées. Oui, sauf que, depuis quelques années, ça se gâte. À l’image de la société et de l’ambiance qui gagne les quartiers populaires où les filles « se la pètent comme les mecs ». Les surveillantes ont toutes constaté cette évolution et elles râlent.

À peine arrivées, les nouvelles, des jeunettes de 18 à 25 ans, ne pensent qu’à former ce que les surveillantes appellent un « groupe dominant », trois ou quatre filles qui prendront rapidement le pouvoir dans la cour comme dans les ateliers. « Les petites nouvelles n’ont pas de parole », se plaint Nathalie, 38 ans, incarcérée pour avoir « zigouillé un mec ». Elles veulent faire leur loi en promenade, à la médiathèque, partout. Elles prennent les plus faibles à partie et les taquinent carrément. « T’as des clopes ? » « Tu files tes pompes ? » La guetteuse, la racketteuse, la chef de bande, elles reproduisent le modèle des quartiers. »

Les filles des cités, c’est un des principaux sujets de conversation parmi les détenues plus âgées, comme parmi les surveillantes. Elles aussi doivent gérer les plus jeunes, chauffées à bloc, essayer de les amadouer et de les faire rentrer dans le rang, elles qui les premiers jours considèrent les « matonnes » comme des bêtes à abattre… avant de se rendre compte qu’elles auront un jour peut-être besoin d’elles.

Il n’y a pas que les petites jeunes à avoir de l’aplomb. Les murs de la prison se souviennent de cette détenue originaire des Balkans qui se tenait toujours debout, les bras croisés dans le dos. L’ambiance était tendue, on avait posé des matelas par terre pour cause de soudaine surpopulation, phénomène rare à Rennes, lorsque cette femme cultivée, parlant cinq langues et dotée d’une autorité incroyable, a commencé à donner ses consignes : « Faut mettre Unetelle là, et Unetelle dans cette cellule. » « Elle voulait mener la danse, raconte la major, mais les détenues se sont rebellées. » Les surveillantes aussi, à l’instar de la major qui lui a dit un jour : « Et je vous donne les clefs et l’uniforme, pendant qu’on y est ? » « Non, je suis plus grande que vous », a répliqué l’Albanaise à la carrure de déménageur et au portefeuille si bien rempli qu’elle avait transformé sa cellule en épicerie.

Heureusement pour l’équilibre interne, il y a les professionnelles, ces femmes plus aguerries qui n’ont pas besoin d’apprendre les règles de la vie en détention. Elles les connaissent, soit parce qu’elles sont déjà passées par la case prison, soit parce que leurs copains, maris, fiancés leur ont tout expliqué. « Elles sortent du lot dans leur façon d’être et de faire, constate une surveillante. Elles savent comment se comporter vis-à-vis de l’institution, et, une fois la colère passée, à un moment donné, elles cessent de frôler les limites. Elles savent que la prison, c’est le jeu. D’ailleurs, elles nous le disent. » Comme Linda, tombée elle aussi pour un « go-fast » (une importation de stupéfiants), qui lui dit un jour, à la manière des voyous qui connaissent le prix à payer : « J’ai joué, j’ai perdu, c’est tout ! » Une concession aussitôt assortie d’un rassurant : « J’en ai mis suffisamment de côté pour faire la prison sur les deux pieds. »

Sportive, solide, amoureuse de l’homme pour lequel elle a convoyé cette drogue, elle incarne pour l’administration la détenue idéale. Pareille à celle-ci, condamnée pour avoir braqué une banque en Belgique, un masque de carnaval sur le visage, et qui ne pose aucun souci d’ordre disciplinaire. Elle fait sa vie. Personne ne vient la taquiner ; elle ne taquine personne. Elle ne demande rien au personnel.

« C’est un “homme d’honneur”, dit à son propos un gradé. On n’entend jamais parler d’elle. Elle fait sa peine tranquille. Elle ne cachetonne pas. Elle travaille. Elle paye ses parties civiles, régulièrement. Elle est carrée, droite dans ses bottes. Si elles avaient toutes ce profil, personne ne pleurerait ! »